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Stalingrad, Treblinka, et sa mère : pourquoi il faut lire Vassili Grossman

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Novembre 1942, quand Vassili Grossman est au coeur de la bataille de Stalingrad, correspondant de guerre au milieu des soldats de l'armée rouge.
Novembre 1942, quand Vassili Grossman est au coeur de la bataille de Stalingrad, correspondant de guerre au milieu des soldats de l'armée rouge.
© Getty - Ullstein Bild

Des textes de Vassili Grossman tirés de son expérience du front entre 1941 et 1945, et de la découverte de la Shoah, viennent d'être republiés. Qui posent de vraies questions, et permettent aussi de découvrir un récit majeur : "L'Enfer de Treblinka".

En Russie, un historien né dans les années Trente, qui s'appelait Iouri Afanassiev et travaillera à élaborer la doctrine de la perestroïka, a souvent déploré l'absence, obstinée et navrante, de travaux sérieux sur l'histoire russe, et soviétique. Mais plus encore, ce qu'il identifiait à la fin des années 1980 comme un manque d'intérêt : un souci du passé qui n'était pas là. Ou plutôt, pas là où on l'attendait. La faute à la censure ? Un raccourci trop expéditif, et aussi trop facile, aux yeux de cet intellectuel : pour Afanassiev, malgré la censure et en dépit de la répression, c'est auprès d'œuvres rangées du côté de la littérature qu'il fallait aller voir pour prendre la mesure de ce qu'avait pu être une entreprise de mise au jour des pogroms, de la Shoah en terre ukrainienne, du totalitarisme stalinien, ou de l'arbitraire du régime soviétique. Dans un livre collectif traduit en français en 1989, il considérait que le rétablissement, encore récent, de "fragments de la mémoire collective" du peuple russe devait tout aux journalistes et aux écrivains - et bien peu aux historiens :

Pendant vingt années sont restées dans les tiroirs Vie et Destin de Grossman, Les Enfants de l’Arbat de Rybakov, Nouvelle Affectation de Bek, Les Habits blancs de Doudintsev et beaucoup d’autres œuvres […] Mais les historiens ? Qu’y avait-il dans leurs tiroirs ? Le fait est que la nécessité de connaître notre passé s’est le plus fortement exprimée chez les artistes et les écrivains, non pas chez les historiens.

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En 1989, Afanassiev citait ainsi Vassili Grossman, mort vingt-cinq ans plus tôt. Et dont l'œuvre reste aujourd'hui précieuse pour accéder non seulement à des pans de l'histoire russe et soviétique. Mais aussi à des œillères durables. Journaliste et écrivain, né dans les premières lueurs du XXème siècle, Vassili Grossman est un monument de la mémoire russe. Et bien au-delà : il fut un des premiers à comprendre l'élimination des Juifs d'Europe. Il fut aussi un des premiers à dire la Shoah, à mesure qu'il accédait à une réalité inimaginable.

“Constitué de récits héroïques, dramatiques ou glaçants, Années de guerre est tout autant un formidable recueil littéraire qu’un extraordinaire document pour l’histoire.” On lit cette phrase en pied de la quatrième de couverture d’un livre de Vassili Grossman paru en mai 2021 chez Autrement. Reparu chez Autrement serait plus juste, à vrai dire : l’éditeur avait déjà publié Années de guerre, il y a maintenant 28 ans. Le livre était épuisé, un nouvel éditeur, Alexandre Civico, débarquait chez Autrement début 2021, c’était l’occasion de marquer le coup… et voilà déjà Années de guerre de retour en librairie. L’affaire n’a pas pris six mois, sans doute parce que l’objet à nouveau accessible ne tranche pas réellement avec l’édition précédente : il s’agit encore d’un corpus protéiforme et hybride, constitué en fait de textes épars rassemblés, et séquencés en cinq parties, comme autant d’années (de 1941 à 1945).

Plus exactement, on y trouve surtout des extraits de plusieurs textes, épars. C’était déjà le cas en 1993, quand les éditions Autrement, alors dirigées par Henri Dougier qui avait chapeauté le projet, décidèrent de remettre en circulation ces écrits de Vassili Grossman. Qui remontent à l’expérience du front que l’auteur fera pendant la Seconde Guerre mondiale, durant plus de mille jours, dans les rangs de l’armée soviétique. Laquelle finira par défaire l’armée allemande sur son front Est, sous les yeux de Grossman qui racontera l’avancée sur Berlin, et aussi la découverte de l’impensable, en chemin. En 1993 déjà, cet ensemble de textes avait était présenté comme la matrice du livre-monument que sera Vie et destin, de Grossman aussi. Contrairement à Vie et destin, qu’il écrira a posteriori, ces textes sont tous directement issus de son expérience à même le front : ils sont écrits dans l’immédiateté de l’événement, souvent rédigés durant les temps de repos, à partir des notes prises dans le feu de l’action. Au fil de ces textes, c’est nous qui suivons à présent Grossman, correspondant de presse dans les rangs de l’Armée rouge, engagé lui-même, volontaire, dans la marche sur Berlin. Depuis Moscou, une reconquête sur le nazisme en fait, via la Volga puis, en 1942 et 1943, l’impossible bataille de Stalingrad ; via toute l’Ukraine à traverser aussi - c’est-à-dire encore, à 1300 kilomètres de Stalingrad vers l’Ouest : là où était né Vassili Grossman, là d’où il venait, en fait ce Yiddishland dont il découvrait qu’il avait disparu à mesure que l’armée du Troisième Reich battait en retraite. 

Lire Grossman qui continue d’écrire, en 1944, en 1945, tandis que l’Armée rouge gagne du terrain et qu’à la fin, le vaincu s’appelle Adolf Hitler, c’est accéder à ce qui venait tout juste d’avoir été, à ce qui n’était plus, à ce qui ne se disait pas et que lui, Grossman, découvrait. L’assassinat des Juifs d’Europe. Par millions. L’auteur écrivait à mesure qu’il comprenait : le 15 septembre 1941, sa mère était morte à Berditchev. Berditchev était une ville juive, dans cette zone où, jusqu’en 1917 et depuis la fin du XVIIIe siècle, les Juifs de l’empire russe étaient assignés à résider. Berditchev, c’est là où la mère de Vassili Grossman avait tenu à rester une fois la guerre entamée. C’est là, aussi, qu’il avait fini par la laisser, lui qui alors vivait à Moscou et qui, toute sa vie, se reprochera de n’avoir pas insisté assez pour l'obliger à fuir, et la sauver. Ce jour-là, en septembre 1941, tous les Juifs de Berditchev avaient été assassinés. Anéantis en quelques heures seulement, dans une ville dont la moitié de la population était juive, dans une région où près de 60 % des habitants l’étaient aussi. Revenant sur les pas de son enfance au rythme où l’armée progressait, Grossman, en écrivant, donnait accès à quelque chose de cette catastrophe qu’alors personne encore ne nommait vraiment.

Souvent, ces textes avaient paru dans le tempo chaud de la reconquête, publiés dans les pages du quotidien soviétique L’Etoile rouge. L’état-major en faisait distribuer des dizaines de milliers d’exemplaires aux troupes, et contrairement à bien d’autres, ces pages-là du journal ne finissaient pas, roulées en papier à cigarette : ses articles circulaient, ils étaient lus et, déjà, ils marquaient les esprits. A l’hiver 1942, un récit va-t-en-guerre intitulé Le Peuple est immortel avait ainsi vu le jour sous forme de feuilleton. Deux ans plus tard, en 1944, un document inouï suivra, L’Enfer de Treblinka - et puis encore beaucoup d’autres : Grossman est prolixe et son écriture, ample. 

Un tiré à part pour Nüremberg

Dans le recueil qui vient de paraître, on retrouve, justement, L’Enfer de Treblinka. C’est précieux : depuis une réédition en 1966 chez Artaud, seulement des versions pirate de ce texte circulaient sur le web. Or ce récit d’une petite cinquantaine de pages a une valeur considérable. Il eut même une portée historique décisive : on suit, sur la terre de Pologne, Vassili Grossman tandis qu’il pénètre dans les débris du camp de la mort que les nazis, battant en retraite, ont détruit. Et c’est Grossman qui nous permet ainsi d’accéder à ce que fut la solution finale. Il l’écrit en 1944, et soixante-quinze ans plus tard, rappeler cela restitue mal l’enjeu qu’a pu représenter ce texte, et cette découverte via l’écriture : à l’époque, Grossman est l’un des tous premiers à comprendre, à prendre la mesure, et à dire ce que fut l’extermination des Juifs. Et bien sûr, il sera le seul à l’écrire de cette manière-là. Le texte fera l’objet d’un tiré à part, et sera distribué dans le cadre du procès de Nüremberg, l’année suivante. Pour Antoine Germa, co-scénariste du documentaire exceptionnel Vie et destin du Livre noir, qui revient sur les pas de Grossman, L’Enfer de Treblinka, si fort, demeure un texte singulier. Un texte d’autant plus important qu’il fut “le premier à dire le sort des Juifs d’Europe, et à dire le processus de destruction, dans toute son ampleur, qui a balayé le continent d’Est en Ouest”

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Compte tenu de sa portée et de sa vigueur, on ne peut qu’être soulagé que L’Enfer de Treblinka figure dans son intégralité dans la table des matières de ces Années de guerre. Malheureusement, d’autres textes ont fait l’objet de coupes franches. Ainsi, ce n’est pas la version intégrale de Le Peuple est immortel qui reparaît, mais seulement un extrait - en fait, deux chapitres, à l’échelle d’un roman réaliste dont l’original comptait 150 pages. Par rapport à ce qui avait paru déjà, publié par Autrement en 1993, nulle perte : c’était déjà une version caviardée qui avait alors vu le jour. La toute première fois que le texte Le Peuple est immortel avait paru en français, pourtant, il existait bien en version intégrale : c’était déjà en 1946, dans une traduction publiée à l’époque par un éditeur moscovite du nom de “Editions en langue étrangère”. Des années plus tard, c’est en 1993 que le texte avait été élagué, pour n’en conserver qu’un extrait (déjà le même). Pour comprendre le parti-pris d’Henri Dougier en 1993, et le pari que refait aujourd’hui la maison d’édition, mieux vaut avoir en tête la trajectoire de l’auteur de Vie et destin. Lorsqu’il meurt, en 1964, Vassili Grossman est un auteur qui a survécu à plusieurs vagues de purges. Mais qui malgré tout est marginalisé, tourmenté autant qu’il est inquiété par le régime. Le manuscrit de ce qui sera son oeuvre majeure lui a été confisqué en 1961 : Vie et destin ne paraîtra qu’à titre posthume, et de l’autre côté du rideau de fer (en 1980, en Suisse). Pour le voir publier chez un éditeur russe, il faudra patienter jusqu’en 1990.

Staline était pourtant mort en 1953, quelques mois après avoir statué que “tout Juif est un nationaliste et un agent de l’espionnage américain”. Mais Krouchtchev, auprès de qui Grossman tentera de plaider la cause de son livre, ne cédera pas : son texte ne lui sera jamais restitué de son vivant. On retrouve ici tout ce à quoi le film Vie et destin du Livre noir nous donnait accès, revenant sur l’histoire folle du Livre noir, ce projet porté par Ilya Ehrenbourg et Vassili Grossman pour montrer l’extermination des Juifs d’Ukraine par les nazis en territoire soviétique. D’abord censurée, cette autre œuvre majeure sera définitivement interdite en 1947. Il faudra attendre 1993 pour que le livre voie le jour à Vilnius, exfiltré. Et, au fond, pour que l’entreprise de destruction de l’Allemagne nazie en Ukraine, et sous des yeux soviétiques, puisse vraiment être dite. C’est-à-dire, pour que puissent être mis au jour non seulement la destruction meurtrière, mais aussi le silence glaçant sous lequel l’extermination sera ensevelie. Trois millions de morts, pourtant. En filigrane et une fois son bannissement prononcé, ses auteurs muselés ou assassinés, c’est aussi vers l’antisémitisme de Joseph Staline que le destin de ce livre interdit nous ouvre un chemin, tandis que le régime avait décidé d’assassiner les principaux dirigeants du Comité antifasciste juif en 1952.

Quand Vassili Grossman meurt en 1964, il est loin d’être le grand prosateur du régime soviétique. A tout prendre, il serait davantage sa victime que son écrivain officiel - même si lui, contrairement à d’autres, a survécu. Mais où était-il, au juste, 

  • en 1941, où nous lisons : “Chose prodigieuse : ce fut comme si le vent libre de la Volga avait pénétré dans la cale sombre et étouffante de la péniche” ;
  • et en 1942, tandis qu'il écrivait déjà : "Tous savaient déjà que, dans nombre de villes, les Allemands avaient ordonné ces déplacements, mais personne n’avait jamais vu nulle part de convoi de Juifs, ni rencontré de colonnes sur les routes éloignées, ni reçu aucune nouvelle du genre d’existence dans ces ghettos. Tous avaient entendu dire que les colonnes de Juifs, en quittant les villes, n’étaient point dirigées vers les stations de chemin de fer, ni par les grand-routes, mais qu’on les acheminait extra-muros, vers des combes et des ravins, vers des marais et de vieilles carrières. Tout le monde savait que, quelques jours après le départ des Juifs, les soldats allemands échangeaient au marché des blouses de femmes, des pull-overs d’enfants, des souliers contre du miel, de la crème fraîche, des œufs ; que les habitants, de retour du marché, se faisaient part à voix basse : “Un Allemand a échangé le pull-over de laine que portait la voisine Sonia le matin qu’on les emmenait hors de la ville.” ;
  • ou en 1943, lorsqu’arrivant en Ukraine avec les troupes, il écrivait aussi : “Quel est donc ce sentiment ? Il rend le peuple conscient de son unité et cette conscience s’éveille dans les souffrances, parmi les gémissements des enfants et des vieilles femmes périssant dans les flammes. C’est pourquoi la rencontre du laborieux peuple d’Ukraine avec ses frères, venant à eux de Sibérie, de la Volga, des steppes kazakhes, bouleverse les cœurs”
  • Et plus tard encore, dans l’après-guerre immédiat, quand il écrit : “L’heure de l’expiation a sonné” ?
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C’est au prisme du destin personnel de Grossman, et aussi du sort dramatique fait à son œuvre, qu’il y a vingt-huit ans, l’idée s’est installée de ne pas publier des textes qui laisseraient entendre que l’écrivain embeded dans l’Armée rouge ait pu être un quelconque zélote du stalinisme. D’où les coupes. L’opération, à vrai dire, est périlleuse : non seulement, elle nous prive de documents dans leur intégralité, à soixante-quinze ans de distance, mais elle suppose aussi qu’on pourrait trier comme le bon grain de l’ivraie, écrémer a posteriori, entre ce que fut le vrai Grossman, et des écrits qui ne seraient que ruses pour passer entre les mailles du filet, au péril des injonctions et de la censure. Le tout sans un appareil critique pour expliciter les choix, envisager des lectures obliques, et éclairer l’œuvre dans son tout ? 

Récits caviardés

Trancher dans les textes est pourtant subtil. C’est risqué, aussi - du moins en faisant l’économie d’un travail scientifique ambitieux, ou d’une recontextualisation au grain fin. Or ce tri, et donc ces coupes (intactes depuis 1993), n’ont pas été remises en cause par la nouvelle version. Laquelle revient en librairie sans édition enrichie propre à éclairer, depuis la science historique, l’histoire de la Shoah ou l’histoire de l’URSS, ces textes qui pourtant documentent l’époque comme rarement. Les ayant-droits de Vassili Grossman auraient-ils vraiment refusé une édition enrichie, éclairée et exigeante ? En fait, un projet en relief, à la hauteur de la portée de l'œuvre majeure qu’a laissée l’écrivain ? La toute première page du livre est une note de l’éditeur :

Le recueil "Années de guerre" a été publié en français à Moscou en 1946, aux Editions en langues étrangères, sans que soit indiqué le nom du traducteur. L’édition que nous proposons ici reprend l'essentiel de ces chroniques tout en procédant à un certain nombre de coupes. Celles-ci concernent les passages “pro-staliniens” que Vassili Grossman a dû insérer dans ses textes pour d’évidentes raisons de propagande politique - et de risques de censure. En accord avec la famille de l’auteur, il ne nous a donc pas semblé nécessaire de reproduire ce qui ne relevait manifestement pas de son idéologie personnelle.

Des mots comme “évidentes” ou "manifestes" peuvent étonner quand il s’agit de décrire ce qui justement l’est bien peu - et nécessiterait plutôt une démonstration. Cette réédition n’en demeure pas moins bienvenue. Mais l’intention générale laissera aussi sur leur faim celles et ceux qui auraient aimé profiter de cette édition pour rencontrer vraiment Grossman. C’est-à-dire, le rencontrer dans toute son épaisseur historique, et sans qu’on puisse écrire, par exemple, “passages “pro-staliniens”” à la légère, en faisant l’économie d’une définition rigoureuse. Parce que justement Vassili Grossman a une longue traîne, un statut à part, et qu’on a souvent parlé de lui comme un des premiers témoins de l’Holocauste, le tout est plutôt à analyser au prisme de qui fut Grossman, de ce qu’il a pu écrire, et de ce qu’on lui doit.

Accéder à Grossman, et comprendre son travail depuis les rangs de l’Armée rouge suppose également d'envisager les conditions de production qui furent les siennes. C’est l’explicitation de tout ce contexte, comme de sa réception première, qui aurait permis de vraiment prendre la mesure de ce que furent ces textes, et de leur rôle. Bien plutôt que de caviarder, et évacuer des passages qu’on suppose écrits sous contrainte. De même, c’est la traduction de 1946 qui circule toujours. Or ni les conditions de la traduction, ni le nom du traducteur de l’époque (qui n’a pas été précisé depuis 1993) ne font l’objet d’un éclairage. Ce sont pourtant aussi ses mots que nous lisons désormais. Mais l’éditeur, Alexandre Civico, l’a expliqué, notamment à Florence Noiville, dans Le Monde : “En tant qu’éditeur de littérature, ce qui a prévalu pour moi, c’est l’émotion face à une œuvre en germe.” Et justement, le prologue a été confié à un écrivain : c’est Mathias Enard qui signe ces quatorze pages en tête du recueil, “Grossman est immortel”. L’écrivain, qui souligne la mélancolie et la force de celui qu’il classe comme “un des écrivains les plus importants du XXeme siècle”, fait réellement honneur à Grossman. Et on peut vraiment se réjouir qu’il ait justement retrouvé, par hasard, chez un bouquiniste, une édition de l’époque du texte original tel qu’il avait pu voir le jour en 1946 : au moins les coupes et les intervalles avec le manuscrit d’origine ne sont-ils pas glissés sous le tapis - à défaut d’être plus amplement éclairés.

Hybridation et récits siamois

Les éditions Autrement ont ainsi rangé du côté de la littérature le livre Années de guerre. Ou plutôt, ces textes dont ces Années de guerre nous laissent arpenter un pan trié sur le volet. C’est ainsi un livre qui apparaît comme l’adret de la montagne que représente l'œuvre de Grossman, en somme. Et dont certains sentiers seraient toujours confinés à l’ombre : l’ubac, c’est le reste, en creux, et c’est ce qui ne se considère pas. Ce choix pousse à s’interroger sur la place de Grossman, et le statut de l’œuvre majeure qu’il a laissée. Mais aussi à soulever la question de la manière dont certains textes ont été labellisés. Ici, et chez Grossman en général, le journalisme, la littérature et le témoignage voisinent, s’hybrident parfois, et souvent voyagent en siamois. Quitte à s’emboîter, quand la littérature témoigne, quand le journalisme se fait littéraire ; que l’enquête et le récit fictionnalisé s’enchevêtrent. Et c’est parce qu’on trouve tout cela, tour à tour, dans les différents textes de Grossman enlacés ici dans un recueil hybride, façonné a posteriori par la main d’un éditeur, qu’on lit mieux Années de guerre quand on mesure à quoi on a affaire. Et les questions que ça pose.

Grossman était journaliste tandis qu’il écrivait chacun de ces textes_._ Son geste à lui visait d’abord à faire savoir. Mais Vassili Grossman était bien un écrivain, et c’est parce qu’il écrivait, aussi, depuis la littérature, que l’ancien ingénieur a donné autant d’amplitude à ce geste. Pour cela, il a compilé quantité de témoignages recueillis dans le cadre d’une enquête à hauteur de survivants, spectateurs ou bourreaux ; et puis il a, par ailleurs, fait ici ou là des détours par la fiction. Aujourd’hui, on dit fictionnaliser le réel. C’est dans cet enchevêtrement-là, dense et parfois noueux, qu’il a documenté d’une manière si singulière la découverte de l’Holocauste - la sienne. Et à travers cette mise en récit-là qu’il a donné à cette œuvre littéraire toute sa puissance : ce geste, à la fois journalistique et littéraire, avait l’ampleur du dévoilement. Et donc, une ambition considérable.

Ainsi littérature, journalisme, et témoignage se tiennent-ils, et Antoine Germa, qui a longuement cheminé dans l’œuvre de Vassili Grossman en même temps que dans celle de Ilya Ehrenbourg pour raconter leur projet commun du Livre noir, y voit même une différence entre les deux hommes, entre les deux auteurs :

Ehrenboug pense qu’il faut publier les documents tels quels, dans leur authenticité, éliminant seulement les passages inutiles. Vassili Grossman, au contraire, soutient les récits rédigés par les écrivains à partir des témoignages:  “Le livre doit parler au nom des gens qui reposent sous terre et ne peuvent plus rien dire.” Vassili Grossman sera fidèle à cette ligne jusqu’à sa mort.

Entreprise collective, les mille pages du Livre noir interdit contiendront finalement à la fois des textes très littéraires et des témoignages bruts. Grossman, lui, fera finalement du journalisme en même temps que de la littérature - et vice versa. Le tout façonné à partir de témoignages. Et le tout ayant fini par acquérir, à son tour, la portée d’un témoignage. C’est en effet en tant que témoignage que L’Enfer de Treblinka circulera en 1945, réimprimé à l’occasion du procès de Nüremberg. “Une preuve”, évoquent certains récits, qui semblent parfois oublier le fait que Grossman, qui était juif, n’a rien vu, sans quoi il n’aurait rien pu nous en dire. Mais c’est en tant que témoin que l’auteur soviétique est resté dans l’histoire. De nombreuses évocations de l’immédiat après-guerre en parlent même encore comme de l’un des premiers témoins de la solution finale. En fait, il est celui qui, avant bien d’autres, a compris. Dans son prologue aussi, Mathias Enard évoque Années de guerre comme “un témoignage doublement douloureux” : c’est la douleur des "atrocités" de ce que nous, Français, continuons d’appeler “le front russe” et des camps d’extermination ; c’est aussi, explique Enard, la douleur de vies sous surveillance, prises dans l’étau de la pression du régime soviétique, de ce qu’on peut raconter et de ce qui ne se raconte pas. Mais comment laisser apparaître toute la portée de cette tension-là, et le réel qu’elle dévoile, sans restituer les textes ? Et pourquoi ne pas mettre en évidence les intervalles, comme autant de jeu et de frottements, entre la part journalistique et la mise en récit, entre le document et le recours à la fiction ? 

L'histoire des faits, et celle des âmes

En 1993, lors de la première réédition de ces textes en tant que “document” hybride, la catégorie de la “non-fiction” était loin d’avoir la place qu’elle occupe dans le monde de l’édition à présent. Aujourd’hui, cette place est considérable, et ses frontières, floues aussi : on dit “non-fiction” pour un rapport au réel, qui peut aussi bien relever du journalisme, du témoignage, de l’histoire vraie (la sienne, propre, ou celle d’un autre). Parce que c'est aussi dans cette configuration-là qu'on le (re)découvre, le point de vue qui est celui de Vassili Grossman dans cette sélection de textes n’en est que plus crucial à mettre en évidence. L’Enfer de Treblinka, dans Années de guerre, est par exemple écrit au tamis de dizaines de témoignages rassemblés par Grossman, puis tricotés par lui - et réappropriés par lui, aussi. Or entre-temps, des discussions ont vu le jour, par exemple au sujet de l’œuvre de la prix Nobel de littérature Svetlana Alexievitch, qui, elle aussi, rassemble, compile, élague, et siphonne des témoignages pour façonner un récit comme un fil tendu. Quitte à ce que le rapport aux faits, et à la portée documentaire, s’en trouve modifié, comme l’écriront par exemple Galia Ackerman et Frédérick Lemarchand, dans un texte stimulant intitulé : Du bon et du mauvais usage du témoignage dans l'œuvre de Svetlana Alexievitch” (en 2009 dans Tumultes, six ans avant le Nobel).

Alexievitch, elle, expliquait ceci en 2014 :

Je ne suis pas journaliste. Je ne reste pas au niveau de l’information, mais j’explore la vie des gens, ce qu’ils ont compris de l’existence. Je ne fais pas non plus un travail d’historien, car tout commence pour moi à l’endroit même où se termine la tâche de l’historien : que se passe-t-il dans la tête des gens après la bataille de Stalingrad ou après l’explosion de Tchernobyl ? Je n’écris pas l’histoire des faits,mais celle des âmes.

Grossman était correspond de guerre lorsqu’il écrivait ses textes à la hauteur du front. Se vivait-il pour autant en journaliste ? L’était-il d’autant plus que bien des passages de son œuvre sont traversés par le souci de la vérité - et que, par ailleurs, d’autres ressortent ostensiblement de la fiction ? Tous les textes dont des extraits se trouvent compilés dans cette édition française n’ont pas le même statut. Mais alors, quelle place au juste les passages caviardés peuvent-ils occuper ? Et quelle place, encore, pour son enquête intime imbriquée dans l'enquête plus vaste, alors que lui-même ne cesse de rêver de sa mère la nuit, toujours plus tourmenté à mesure que les troupes approchent de Berditchev. Les cauchemars de Vassili Grossman habitent les lettres qu’il envoie à son père.

Parce qu’il sera mobilisé par d’autres, un an à peine après sa parution, L’Enfer de Treblinka aura une portée balistique à part. Façonné à partir de témoignages, il est aussi resté comme un témoignage en soi : celui de Grossman, qui l’a établi depuis la position de celui qui découvre, et qui dévoile. C’est lui qui nous fait comprendre la ruse des nazis qui inventent une fausse gare du nom d’Ober Maïdan pour laisser croire aux Juifs qu’ils déportent à Treblinka qu’ils ont une destination - “Les Allemands obligeaient leurs victimes à acheter des billets de chemin de fer jusqu'à la gare d'Ober Maïdan. C'était par ce nom de code que les Allemands désignaient Treblinka.” Et c’est son témoignage de découvreur qu’il nous transmet, traversé par sa propre découverte tandis qu’il décrit encore :

Des cheveux épais ou ondulés blond cuivré, les cheveux fins, légers, adorables d'une jeune fille sont là, piétinés, dans la terre[…]. C'est apparemment le contenu d'un sac, d'un unique sac de cheveux resté sur place, oublié. Tout est donc vrai.

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C’est aussi le témoignage d’un enfant de Berditchev qui a cherché sa mère, et qui n’a trouvé que l’absence. Pour finalement, des milliers de kilomètres plus à l’ouest et tandis qu’il conserve dans ses affaires la photo prise par un officier S.S. d’un ravin où s'entassent des femmes nues, revenir dire la terre de Treblinka couverte de mousse, la silhouette d’un pin chétif. Faire de Grossman un témoin de la Shoah en littérature n’est pas neutre. Myriam Anissimov, dans la biographique qu’elle lui consacre en 2012 au Seuil, évoquait par exemple Grossman comme un des premiers témoins du génocide des Juifs d’Europe centrale et orientale. Or, comme le détour par la fiction dans le journalisme, la place du témoignage dans le champ littéraire fait l’objet de réflexions, et de développements qui s’ancrent dans une histoire. Et soulèvent des enjeux éthiques. Grossman lui-même s’insérait dans un paysage.

Les premiers témoignages sur la Shoah ont vu le jour très peu de temps après la fin de la guerre. Suivis, très vite, par des questions sur leur portée, leur signification, et aussi leur rapport au réel tant qu’à la littérature. Car la destruction des Juifs d’Europe a eu un effet crucial dans l’émergence du témoignage dans le champ littéraire. Et sa reconnaissance, imparfaite et parfois bancale. C’est un jalon, mais à vrai dire, pas une première : dans leur article Ce que le témoignage fait à la littérature, Frédérik Detue et Charlotte Lacoste commencent par rappeler que c’est plutôt au début du XXe siècle, “dans le sillage de la Première Guerre mondiale et du génocide des Arméniens” que la pratique sociale du témoignage s’enracine. Déjà, chez les auteurs arméniens, il s’agit au fond d’empêcher de nier ce qui fut. Écrire pour que rien ne soit tu ou falsifié. C’est ainsi sous le poids de la catastrophe, et face à la violence de masse au XXème siècle, qu’a sédimenté ce qui est resté comme “la littérature de témoignage”. C’est le génocide arménien, c’est l’Holocauste et la solution finale, mais c’est aussi la Bosnie-Herzégovine, le génocide des Tutsis au Rwanda - même si la chercheuse Catherine Coquio a pu souligner, de retour du Rwanda en 2000, combien des récits autonomes du génocide des Tutsis faisaient défaut, faute d’un accès à l’écrit, et du fait aussi de l’ombre portée de récits longtemps écrits par des occidentaux.

Le témoignage comme un acte judiciaire

Cette façon-là d’écrire est une rupture. D’autres, bien sûr, ont dit “je” avant, qui témoignaient déjà à leur manière. Mais Detue et Lacoste voient dans la manière de faire, chez les témoins du XXème siècle confrontés à cette violence de masse d’une nature inouïe, une rupture : “Ils ont recours à un modèle narratif hérité de la déposition en justice”, écrivent les chercheurs en écho à la formule de Primo Levi. L’ancien déporté considérait en effet son témoignage dans Si c’est un homme comme “un acte judiciaire” :

Je voyais ce livre comme un acte judiciaire. J’avais envie de témoigner.

Le label du témoignage prend à rebours l’idée ordinaire selon laquelle le traumatisme rendrait mutique. Il fait aussi débat, avec ses frontières, poreuses, élastiques, et parfois floues. Il y a le témoignage de ceux qui vivent la catastrophe, et le témoignage de ceux qui la découvrent, la révèlent - et qui, eux aussi, à leur tour et par ailleurs, sont traversés par elle. Et puis il y a le récit du réel, le journalisme documentaire, l’enquête intime, le point de vue. Vassili Grossman est journaliste, engagé volontaire, et Vassili Grossman cherche sa mère. Il raconte l’Armée rouge qui résiste et qui fait plier l’ennemi, il décrit la mousse sur le sol, la trace d'un oiseau bigarré dans le ciel, le vide de Treblinka que les nazis font passer pour une ferme, et les 30 000 morts de Berditchev un jour de septembre 1941. 

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Ce que l’auteur soviétique écrit de la Shoah en terre ukrainienne, puis en Pologne et notamment à Treblinka, tient de l’enquête. En le mobilisant au procès de Nüremberg, on lui donnera le statut d’un “témoignage”. Pourtant ce témoignage n’est pas du même ordre que celui, par exemple, de Primo Levi. Par définition, leur place respective n’est pas équivalente : Vassili Grossman arrive sur place pour dire les décombres et le silence des morts, comprend l’existence des chambres à gaz par exemple, là où Primo Levi est un survivant. Qui éclairait lui-même son propre témoignage en écrivant encore, par exemple :

Puisse l’histoire des camps d’extermination retentir pour tous comme un sinistre signal d’alarme. 

Même si Grossman aussi est juif, et qu’il cherche sa mère, témoigner n’implique pas les mêmes ressorts pour l’un et pour l’autre. Mais très vite après la Libération, alors que paraissent les premiers récits de témoins, la question se pose de savoir si les témoignages de la Shoah sont de la littérature. Si c’est un homme paraît dès 1947, la même année exactement que L’Espèce humaine, le grand livre d’un autre rescapé que fut Robert Antelme. Sont-ils alors des écrivains ? Font-ils de la littérature ? Primo Levi en dira ceci :

Celui qui a écrit "Si c’est un homme" n’était pas un écrivain au sens habituel du terme, c'est-à-dire qu’il ne proposait pas un succès littéraire, et il n’avait ni l’illusion ni l’ambition de faire un bel ouvrage. 

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Au sujet de L’Espèce humaine, de Robert Antelme, c’est Georges Perec qu’il faut lire pour réfléchir au statut de son récit. En 1963, Perec publiera en effet un texte sur L’Espèce humaine et sa portée testimoniale : c’est Robert Antelme ou la vérité de la littérature. On peut lire qu’il y voyait “l’exemple le plus parfait de ce que peut être la littérature”. Et retenir que pour Perec, l’enjeu est dans l’absence de pathos, sur le fil d’un équilibre ardu entre le récit des faits d’un côté, et l’immersion du lecteur grâce à des techniques romanesques, de l’autre. Un travail d’élaboration, écrit Perec, qui se joue non pas seulement dans l’expérience du témoin qui écrit, mais plutôt dans un espace qui se découvre entre son expérience, et nous, lecteurs : c’est l’auteur qui interpose “la grille d’une découverte, d’une mémoire, d’une conscience allant jusqu’au bout”. C’est là que le témoignage prend son ampleur, et trouve son enjeu.

Vassili Grossman n'était pas seul, à chercher sa mère. En avril 1945, sur l'autre front, parti de Paris et embarqué avec les troupes américaines, un autre homme cherchait la sienne. Il s'appelait Eric Schwab, et avec Meyer Levin, le correspondant de guerre avec qui il partagera une Jeep et des moments insaisissables, il découvrira Dachau, Buchenwald, Bergen-Belsen. Le tout, au hasard de la progression de l'armée américaine. Photographe pour l'AFP, Schwab a alors 34 ans. Il est Français, sa mère est Allemande, et juive. Annette Wieviorka a raconté leur découverte des camps, et ce qu'on devra au regard de Schwab. Le photographe contribuera à forger pour la postérité l'image de la deportation, à imprimer sur nos rétines une certaine manière de voir l'univers concentrationnaire. Même si les centres de mise à mort, qui relevaient d’une logique bien spécifique dans le monde nazi, n’existèrent qu’à l’Est - là d’où Grossman nous parle encore. À la fin du livre que l'historienne consacrait en 2015 à leur périple (1945, La Découverte, au Seuil), Eric Schwab retrouvait sa mère. Grossman, lui, achevait le texte qui clôt Années de guerre sur un besoin de lumière - et citant Goethe.

À réécouter : "Le camp d’Auschwitz "