Statue de l'Homme-requin : histoire d'une restitution à venir

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Statue de l'Homme-requin : histoire d'une restitution à venir

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Histoire | Le rapport sur la restitution des biens culturels africains publié ce vendredi marque le début d'une révolution culturelle. Il prône le retour de certaines œuvres sur leur terre d'origine. L'histoire de la statue de l'Homme-requin incarne la complexité des échanges entre la France et le Bénin.

L'Homme-requin est aujourd’hui une pièce maîtresse du musée du quai Branly à Paris. La statue est réclamée par sa terre d’origine : le Bénin, premier pays africain à formuler officiellement une telle demande à la France. Cette icône guerrière représente le dernier roi du Dahomey, région au sud-ouest du Bénin, le roi Béhanzin. Aujourd’hui héros national, il incarne la résistance à l’occupation européenne.

L'Homme-requin au musée du quai Branly
L'Homme-requin au musée du quai Branly
- Musée du quai Branly

L'histoire d'une icône

Un courtisan du roi Béhanzin, Sossa Dede, sculpte L’Homme requin à la fin du XIXe siècle. Béhanzin se compare alors au "requin en furie qui trouble la barre" pour faire rempart au colonisateur français venant par les côtes atlantiques. Telle est sa devise. En 1890, une expédition française au Dahomey poursuit la conquête coloniale, et se heurte à la résistance des troupes de Béhanzin. Les 8 000 guerriers et 4 000 combattantes, garde rapprochée du roi, qualifiées d'"Amazones" par les Français, saluent la statue avant le combat. L'icône guerrière doit les protéger des colonisateurs. 

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Les "Amazones" de Béhanzin
Les "Amazones" de Béhanzin

En 1892, Béhanzin, roi puissant, controversé et esclavagiste, est déchu de son trône puis fait prisonnier, sur les ordres du colonel Dodds, métis franco-sénégalais. Avant sa défaite et sa tentative de fuite, Béhanzin incendie ses palais à Abomey. 

Dodds vainqueur à Abomey
Dodds vainqueur à Abomey
© Getty

Entre les flammes, les militaires français saisissent une dizaine de premiers objets, dont la statue royale. Six mois plus tard, en 1893, elle est donnée au musée d’ethnographie du Trocadéro par Dodds, devenu général. L’Homme-requin, de la taille d’un être humain, en bois recouvert de pigments, est restauré. Arrivé à Paris avec deux autres statues anthropo-zoomorphes des rois du Dahomey, elle est perçue non pas pour sa valeur d'usage originelle - icône royale ou totem guerrier - mais comme un patrimoine esthétique à préserver et admirer. Les objets rapportés d’Abomey servent alors les intérêts politiques français en glorifiant les victoires coloniales.

La restitution entre dans le débat public

Entre 1891 et 1960, des centaines d’œuvres venues du Dahomey entrent au musée par le biais de vols, trocs, legs ou dons consentis par des particuliers. En 1985, 1 319 pièces du Dahomey sont répertoriées au Musée de l’Homme, l’ancêtre du musée du quai Branly. 

En novembre 2005, Christiane Taubira, députée de Guyane, écrit au Premier ministre français : 

Le peuple du Bénin très attaché à sa culture ne comprendrait pas un refus de la France à restituer les traces de son histoire glorieuse.

En 2007, L’Homme-requin retourne quelques semaines au Bénin, dans une exposition organisée par le quai Branly et la Fondation Zinsou, à Cotonou. Marie-Cécile Zinsou, créatrice de la Fondation Zinsou pour l’art contemporain africain, au Bénin, relate dans l'émission "Affaires étrangères" sur France Culture, le succès qu'a représenté l'exposition, même auprès d'un très jeune public : 

On a reçu 275 000 personnes en trois mois - ce qui est beaucoup pour un pays de 10 millions d'habitants -, et on a eu un enthousiasme des populations qui n’était pas du tout lié au débat qu’on peut entendre en France aujourd’hui, c’est-à-dire la question de la colonisation, de la réflexion sur notre histoire. Il y avait des enfants de 6-7 ans, des scolaires, des jeunes...

A l'exposition de la Fondation Zinsou pour l’art contemporain africain, au Bénin, en 2007
A l'exposition de la Fondation Zinsou pour l’art contemporain africain, au Bénin, en 2007
- Fondation Zinsou pour l’art contemporain africain, au Bénin

En 2016, juste après avoir été élu, le nouveau gouvernement du Bénin demande le retour du trésor de Béhanzin, tout en s’engageant à rénover les collections nationales et à valoriser le Musée d’Abomey créé en 1944 dans les ruines restaurées des palais royaux de Béhanzin. C’est la première fois qu’une ancienne colonie d’Afrique subsaharienne fait officiellement une telle requête à la France. 

Suite à cette demande, Me Corinne Hershkovitch, avocate spécialisée dans les questions de marché de l’art, de biens culturels et de patrimoine, s'exprimait en ces termes en 2017 :

Toutes ces œuvres sont entrées dans les collections nationales. Elles sont inaliénables. Et pour l’instant, elles ne sont pas restituables. Seule une loi peut autoriser la sortie, le déclassement d’une œuvre des collections nationales.

Arguant du même principe législatif, “en conséquence, leur restitution n’est pas possible” écrit Jean-Marc Ayrault, alors ministre des Affaires étrangères, à Aurélien Abgénoci, son homologue béninois, dans une lettre envoyée le 12 décembre 2016.

Emmanuel Macron à Ouagadougou, novembre 2017
Emmanuel Macron à Ouagadougou, novembre 2017
© AFP

À peine un an plus tard, en novembre 2017, à la faveur d'un voyage à Ouagadougou (Burkina-Faso), Emmanuel Macron prononce un discours qui surprend les professionnels de la culture, en France comme en Afrique :

Je ne peux pas accepter qu’une large partie du patrimoine culturel africain soit en France. [...] Le patrimoine africain ne peut pas se trouver chez les privés et dans les musées européens.

Une réflexion s’engage alors sur les conditions de restitution des biens à l’Afrique : suite à son discours de Ouagadougou, Emmanuel Macron confie la mission à Bénédicte Savoy et Felwine Sarr de réfléchir aux modalités juridiques de restitution.  

Au moment de rendre ce rapport, après huit mois de recherches et d'enquêtes, Bénédicte Savoy exprime ses espoirs quant à un processus de restitution pacifique des œuvres à l'Afrique, dans l'émission "La Fabrique de l'histoire" sur France Culture, lundi 19 novembre :

On espère beaucoup que le travail qu’on a mené ces huit derniers mois sera le début d’une nouvelle parole, d’un nouveau discours sur les départs et les retours éventuels d’œuvres. C’est vraiment important. C’est une question de cœur. Pas une question d’armes.