Portrait de Stefan Zweig
Portrait de Stefan Zweig

Stefan Zweig, l'écrivain de l'âme humaine

Publicité

Stefan Zweig, l'écrivain de l'âme humaine

Par

Nouvelliste et biographe à succès, il est le témoin des derniers instants d'insouciance en Europe avant les grandes catastrophes du XXe siècle. Dans ses biographies, avec ses personnages ou encore à travers sa correspondance, Stefan Zweig a tenté toute sa vie de sonder l'âme humaine.

Voilà 80 ans que Stefan Zweig s'est donné la mort, le 22 février 1942, en pleine Seconde Guerre mondiale, n'ayant plus d'espoir sur l'avenir d'une Europe qu'il chérissait tant. Catherine Sauvat, autrice d'une biographie de l'écrivain autrichien (Stefan Zweig, Folio, 2006), nous raconte comment a vécu cet homme passionné tant par la culture que par la psychanalyse.

À réécouter : Le réfugié littéraire
La Compagnie des auteurs
59 min

La culture "fanatisée"

Stefan Zweig naît en 1881 à Vienne dans une famille juive bourgeoise et conformiste qui lui transmet sa passion pour la culture.

Publicité

Catherine Sauvat : "Les pièces de théâtre, les poésies, la littérature, de manière générale tout ce qui pouvait représenter la culture au sens large était absolument fanatisé chez les Zweig."

À 19 ans, Stefan Zweig écrit ses premiers poèmes et voyage : Berlin, Québec, Inde, Bruxelles, États-Unis…

Catherine Sauvat : "C’est un bourgeois qui a suffisamment de moyens pour voyager. C’est quelqu'un qui a des idées qu’on qualifierait aujourd’hui de dépressives, que lui-même appelait sa "bile noire". Et le voyage constitue pour lui une sorte d’antidote."  

Auditorium du "Old Burgtheater", Vienne, 1888. Peinture
Auditorium du "Old Burgtheater", Vienne, 1888. Peinture
© Getty - Gustav Klimt

De ses voyages et de son amour absolu pour la culture naît le désir chez Zweig de faire partie de l’intelligentsia. Il entame des relations épistolaires avec des personnalités de son temps comme le poète Émile Verhaeren ou l’écrivain Romain Rolland, qui tous deux deviennent ses maîtres.  

Catherine Sauvat : "Quand on lit les premières lettres de ses correspondances, c’est écrit avec la fougue de la jeunesse, et on y perçoit l’admiration qu’il porte à ses aînés. Il arrive à faire dépasser la pudeur que pourraient avoir les gens en lui répondant, et même ses aînés finissent par lui demander son avis parce que c ‘est quelqu’un qui fait beaucoup de choses pour les gens."

Pendant la Première Guerre mondiale, Stefan Zweig est envoyé au front pour collecter des archives. Ce qu'il y voit fait de lui un pacifiste convaincu et change son style pour l'ancrer dans le réalisme.  

Portrait de Stefan Zweig dans sa jeunesse
Portrait de Stefan Zweig dans sa jeunesse
© Getty

Il écrit de nombreuses biographies : Balzac, Verlaine, Foucher, Magellan, Erasme, Marie Stuart, Marie-Antoinette…  Il devient aussi maître dans l'art de la nouvelle.  Ses textes sont couronnés de succès, ce qui n’éloigne pas sa "bile noire" pour autant.  

Catherine Sauvat : "L’origine de cette mélancolie, c’est peut-être une forme d’inadéquation avec le monde, le sentiment d’être toujours un usurpateur. Mais cette inadéquation est peut-être venue aussi à cause de la célébrité, qui a été très rapide."  

Percer l'âme à travers l'écriture et la psychanalyse

Convaincu de l’utilité de la littérature, Stefan Zweig veut entrer dans l’intimité des écrivains. Il collectionne les manuscrits, partitions et autographes de grands hommes dont il veut décoder, sonder l’âme, à travers leur écriture. Dans cette démarche, il se passionne pour  la psychanalyse et écrit à Sigmund Freud, dont il admire le travail.

Catherine Sauvat : "Freud et Zweig vont maintenir une relation épistolaire pendant très longtemps. Et cela va avoir un impact sur l'écriture de Zweig, sur son style. Sa connaissance des théories de Freud a sans doute affermi chez lui le désir d'aller toujours plus loin dans l’intime, d’avoir le courage de percer la surface des apparences. Et Freud lui-même va reconnaître en Zweig cette capacité à traduire quelque chose de la psyché humaine." 

À réécouter : Échos freudiens
La Compagnie des auteurs
58 min

Cette recherche de l’intime dans son œuvre passe souvent par un procédé littéraire : le récit enchâssé .

Catherine Sauvat : "Ce procédé qu'emploie Zweig de façon récurrente - quelqu’un est dépeint dans une situation et va raconter une histoire en même temps - créé une alcôve de l’intime qui fait que tout d’un coup on entre dans une histoire, on va prêter l’oreille à quelqu’un qui raconte, suivant en cela d'une certaine manière le dispositif psychanalytique. On entre dans la confession, l’introspection."  

L'Europe de la culture n'est plus

Mais tout autour de Zweig, le monde change. La culture qu’il affectionne tant se transforme en barbarie. L'écrivain est juif, sa collection de manuscrits est confisquée par les nazis. En 1934, il fuit à Londres avant de s’exiler en Amérique.  

Un groupe de nazis confisquant des livres jugés impropres à Berlin, 1933
Un groupe de nazis confisquant des livres jugés impropres à Berlin, 1933
© Getty

C’est au Brésil qu’il écrit Le Joueur d'échecs, nouvelle dans laquelle être privé de culture est une torture pour un prisonnier. Prisonnier qui parvient à voler un livre :   

Vous imaginez sans doute que j’ai immédiatement tiré le livre de sa cachette pour le contempler et le lire. Je n’en fis rien. Je voulais d’abord savourer toute la joie que me donnait la seule présence de ce livre. Et je retardais à dessein le moment de le voir, pour le plaisir excitant de rêver en me demandant quel sorte de livre je voulais que ce fût.              
Extrait de "Le Joueur d’échecs" 

En février 1942, il envoie à son éditeur son dernier ouvrage, Le Monde d’hier, un témoignage autobiographique sur l’âge d’or de l’Europe pendant l’entre-deux-guerres, puis il se donne la mort avec son épouse, Lotte Altmann, en laissant ces derniers mots :  

Le monde de mon langage a disparu pour moi et ma patrie spirituelle, l’Europe, s’est détruite elle-même.
Je salue tous mes amis. Puissent-ils voir encore l’aurore après la longue nuit ! Moi je suis trop impatient, je pars avant eux.
Lettre d'adieu de Stefan Zweig, 22 février 1942

Le Malheur des uns
2 min