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Stéphane Gerson : "Comment concilier désir d’intimité et présence au monde ?"

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Terrasses ouvertes, moins de masques, plus de vaccins : New-York retrouve-t-elle la vie d'avant ou découvre-t-elle le monde d'après ?
Terrasses ouvertes, moins de masques, plus de vaccins : New-York retrouve-t-elle la vie d'avant ou découvre-t-elle le monde d'après ?
© AFP - SPENCER PLATT / GETTY IMAGES NORTH AMERICA /

Coronavirus : une conversation mondiale. Dans les lieux où la vaccination devient majoritaire et où le virus s’éloigne, comment vivons-nous ? Est-ce la vie d’avant ou le monde d’après ? Souvenirs, émotions, rapport au corps ou au risque : l’historien Stéphane Gerson nous propose un texte depuis New-York.

Dès le début du confinement l’équipe du Temps du débat a commandé pour le site de France Culture des textes inédits sur la crise du coronavirus. Intellectuels, écrivains, artistes du monde entier ont ainsi contribué à nous faire mieux comprendre les effets d’une crise  mondiale. La liste de ces contributions à cette Conversation mondiale entamée  le 30 mars, continue de s'étoffer et dépasse maintenant les 100  contributions. En outre, chaque semaine, le vendredi, Le Temps du débat   proposera une rencontre inédite entre deux intellectuels sur les bouleversements actuels.

Stéphane Gerson est historien et professeur de Français. Belgo-américain, il travaille à la New-York University et dirige l'Institute of French Studies. L'auteur, entre autres, de "Disaster Falls" paru chez Alma en octobre 2020, nous livre un texte sur la manière dont on retrouve les émotions et les habitudes de la vie d'avant celle de l'ère sanitaire, comme à New-York, sa ville de résidence, où la crise semble passée. 

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Pres de 40% des New-Yorkais ont désormais reçu au moins une dose de vaccin. Les terrasses se remplissent, des musiciens et des compagnies théâtrales annoncent des spectacles à ciel ouvert. Peu à peu, ceux d’entre nous qui ont pu se cloîtrer dans nos demeures il y a un an retrouvent des lieux délaissés et des sociabilités interrompues. Sortie de pandémie ? Difficile de nommer le moment éphémère et fugitif que nous vivons, entre rémanence ce qui fut et ébauche de ce qui va suivre. En tant qu’historien, je ressens une autre nécessite: en produire un éclat, un instantané, une bribe d’archive. Saisir depuis mon point d’observation particulier (downtown Manhattan, professeur d’université, famille épargnée par le Covid 19) quelques inflexions dans les rapports à l’autre et à l’intime, à la mémoire, aux morts et aux souffrances de populations éloignées.

Mi-avril, une trentaine de personnes se retrouvent sur le toit d’un petit immeuble au sud de Canal Street (everyone will be vaccinated, assurait l’invitation). Cette fête, la première à laquelle je participe depuis 2020, me fait l’effet d’une rupture. Bonheur de retrouver des amis que je n’ai pas vus depuis des mois, bonheur aussi de rencontrer des gens qu’en temps ordinaire je ne croise que de temps à autre. Parmi eux, un éditeur me raconte son année professionnelle et personnelle ; il me parle, pour la première fois, de son corps vacillant, de son mariage, d’un jeune fils qui vit désormais à l’étranger. Je lui parle de ce que j’ai ressenti ces derniers mois en tant que père, mari, fils et chercheur. 

Ensemble, nous redécouvrons un pan de notre vie sociale dont, avant d’en être privé, nous n’avions pas mesuré l’importance dans notre être-au-monde. Nous le densifions aussi. L’intime constitue désormais notre terrain de rencontre. Il nous faut partager nos expériences de la pandémie, mettre en récit ce que nous avons vécu, découvert, souffert. J’apprends des choses concernant cet homme, je ressens le plaisir retrouvé de la découverte, de l’inattendu, de la rencontre imprévue— ce que la psychothérapeute Esther Perel nomme le retour post-pandémique à l’éros. Partager des expériences intimes, accueillir les expériences des autres peut ouvrir un nouvel espace social. Après la mort de mon fils Owen, en 2008, de nombreuses personnes m’ont parlé de pertes et de deuils dont j’ignorais jusqu’alors l’existence. Cela nous a parfois rapprochés. Il se peut que, collectivement et à une autre échelle, certains d’entre nous vivent à présent quelque chose de similaire. 

Mais si le dévoilement de nos pandémies intimes devient une exigence, qu’adviendra-t-il de ceux et de celles qui ne peuvent s’y plier? L’échange qui rassemble peut aussi tenir l’autre à distance. 

Certains s’embrassent, dansent ensemble sur le toit; d’autres se tiennent à l’écart. Dans le métro ou dans la rue aussi, les comportements changent rapidement, notamment autour du port du masque. Tout au long de la pandémie, les autorités locales et nationales ont peu légiféré; pas de contrôles policiers ou d’amendes. Aujourd’hui encore, nous recevons des conseils, des incitations, des invitations plus que des interdictions formelles. En autorisant de nouveaux comportements, le vaccin révèle ou accentue des différences — dans le rapport au risque et à la proximité physique — qui n’étaient pas apparues aussi clairement auparavant. Sur ce toit comme dans d’autres lieux publics ou collectifs, il nous confronte aussi à nos propres incertitudes. 

Nous saurons bientôt si nos choix et nos comportements au cours de l’année écoulée deviendront ou non des modes de légitimation et de délégitimation sociale. Le New York Times consacrait il y a quelques jours un article à ces new yorkais qui, n’ayant pu ou voulu quitter la ville, expriment leur colère face à ceux et celles qui, désormais vaccinés, sont de retour après un exil parfois doré. 

Qui a eu la possibilité de partir ? Qui était là lorsque les hélicoptères vrombissaient chaque soir au-dessus des toits ? Qui a manifesté après le meurtre de George Floyd ? Qui a ressenti la peine d’une ville ? Ces questions d’ordre moral et politique se devinent elles aussi dans notre entre-deux.

Il y en a d’autres, notamment sur la mémoire de la pandémie et les hommages qui seront rendus aux new yorkais qui ont succombé au Covid 19 (ils sont 32,000 à l’heure actuelle). Deux discours commencent à se faire entendre. Le premier, porté par le gouverneur Cuomo, loue le sacrifice, le courage, le dévouement des professions les plus exposées — vertus civiques et martiales que la ville et l’état de New York espèrent s’approprier. Le second discours associe “le renouveau et la renaissance” de la ville à des expressions spontanées de deuil collectif, par exemple, la série de concerts qui se tiendra sous peu au cimetière de Greenwood (Brooklyn). Ces velléités consensuelles ne peuvent masquer les enjeux politiques qui commencent à se préciser. Faut-il construire un mémorial dans un lieu neutre, qui représenterait tous les new yorkais, ou au contraire dans un quartier dont la population fut durement touchée? “Espérons que le choix se portera sur un site qu’une communauté trouvera pertinent, ” déclarait il y a peu une élue locale. Un autre projet mémoriel, soumis au conseil municipal, propose Hart Island, cette île proche du Bronx où la municipalité a depuis le XIXe siècle enterré plus d’un million d’habitants démunis. Parmi eux : de nombreux new yorkais de couleur, et plus de 10% des victimes du Covid 19.

Ces projets sont loin d’aboutir. De même, la demande de mémoire sociale peine à percer. En 2001, après le 11 septembre, New York fut recouverte de mémoriaux improvisés et éphémères. Bougies et drapeaux, fleurs et photos de disparus, lettres et banderoles donnèrent prise à la mort. Rien de tel aujourd’hui. Dans l’espace public, une pandémie qui s’étiole dans le temps et l’espace pourrait ainsi sombrer dans l’oubli, avec ses morts. Tel a été le sort d’innombrables désastres au fil des décennies. 

Il y a deux jours, dans le cours que j’enseigne sur la politique des catastrophes, mes étudiants et moi nous sommes penchés sur l’un des premiers grands accidents ferroviaires, survenu à Meudon en mai 1842. Rupture d’essieu, déraillement, incendie, plus de 50 victimes. La presse nationale et internationale consacra de nombreux articles à “l’effroyable catastrophe qui plonge en ce moment la France dans la consternation.” Et pourtant, peu d’entre nous en ont entendu parler. Un évènement en porte-à-faux avec la doxa économique et politique fut évincé de la mémoire collective. Marguerite Yourcenar l’évoqua bien dans ses Archives du Nord (un de ses aïeux figura parmi les rescapés) mais elle dut admettre elle aussi que “l’oubli dissipa le souvenir des cendres.” 

Les conversations que j’ai eues lors de cette fête portaient sur nos corps, nos peines, nos tourments mais pas sur les morts ou les catastrophes sanitaires que traversent actuellement d’autres pays, en Europe, en Asie ou en Amérique latine. La presse les met moins en valeur ces jours-ci, on en entend moins parler autour de soi. 

Il est possible que, dans un avenir plus ou moins lointain, le collectif auquel j’ai participé sur ce toit — ou ailleurs — s’ouvrira aux morts et aux affres des contrées lointaines. Les catastrophes peuvent produire de nouvelles affinités, des formes d’empathie ou de solidarité. À moins qu’un collectif fondé sur la mise en récit de sa propre expérience, de sa propre souffrance ne rétrécisse notre horizon social. Comment concilier désir d’intimité et présence au monde?

Avant de rentrer chez moi, je descends brièvement dans l’appartement de mes hôtes, un couple qui, pour diverses raisons, a décidé de quitter New York. Il est vide. Ne restent que des caisses, des murs dénudés, quelques livres épars sur les étagères. Dans mon esprit, cette absence et ce silence préfigurent le vide et l’oubli qui vont, tôt ou tard, engloutir la pandémie et ses victimes. Il ne s’agit que d’une prémonition, d’un sentiment diffus. Mais ce sentiment a sa propre temporalité, inscrite dans un entre-deux fugace, voué à se fondre dans quelques semaines ou quelques mois dans le mouvement de l’histoire. Osons espérer que ce moment, ses inflexions et ses émotions retiendront malgré tout l’attention des historiens et des historiennes de notre pandémie.

Retrouvez ici toutes les chroniques de notre série Coronavirus, une conversation mondiale.