Publicité

Steve Bannon : "Si vous pensez que la campagne électorale de 2016 a été méchante, vous n’avez encore rien vu"

Par
Steve Bannon
Steve Bannon
© Getty - Kay Nietfeld/dpa

À quelques jours du "Super Tuesday", l’ancien conseiller spécial de Donald Trump a reçu chez lui Frédéric Martel, journaliste et producteur sur France Culture.

Dans le vieux centre historique de Washington, à quelques mètres de la Cour suprême, Steve Bannon commence par décrire sa maison, qu’il nomme “l’ambassade historique de Breitbart”, la maison du nationalisme aux États-Unis. C'est ici que l'ex conseiller spécial de Donald Trump a reçu France Culture pour un entretien exclusif, à écouter dans les Matins de ce jeudi.

"Nous sommes assis à la table où Jeff Sessions, Steven Miller et moi avons eu ce déjeuner en janvier 2013, après les élections de 2012, pour déterminer ce que pourrait être une campagne populiste en 2016. Trump n’était pas encore présent, il est venu un an plus tard".

Publicité

Frédéric Martel : Cette “ambassade” est devenue votre maison ?

Steve Bannon : Cela fait neuf ans que je vis ici. Dans cette salle à manger, nous avons organisé de grands dîners avec Nigel Farage en 2013, ou plus tard avec Jair Bolsonaro ou encore Louis Aliot. Chaque événement marquant pour le mouvement populiste mondial est parti d'ici. On voudrait que ce soit comme un des ces salons qui se tenaient pendant la Révolution française. Marion Maréchal-Le Pen est venue il y a trois ans me parler de l’école qu’elle voulait créer. Cela m’a inspiré ensuite pour fonder mon monastère en Italie (ndlr : dans une ancienne Chartreuse située dans les Abruzzes à une centaine de kilomètres de Rome, Steve Bannon a fondé une école de "gladiateurs" pour défendre "l'occident judéo-chrétien"). Que ce soit Marine Le Pen ou Narendra Modi en Inde, je suis prêt à les soutenir tous. Mais je passe tout mon temps à me consacrer à l’élection de 2020, car si on ne gagne pas ici, ça va impacter le populisme nationaliste mondial. Si on n’avait pas gagné en 2016, le Brexit n’aurait jamais eu lieu.

Au sous-sol de la maison, j’y ai installé une cellule de crise avec des écrans de télé, où des collaborateurs travaillent 24h sur 24 et 7j/7. De là, on produit un show de télévision ainsi que de nombreuses émissions de radio en podcast. Dans un pays où les radios de débat sont très importantes, c’est une façon d’avoir notre propre canal de diffusion qui permet de nous passer des médias mainstream.

On vient d’assister au show que vous avez fait en direct, allez-vous changer le sujet en fonction de ce qui se passe ? 

Ce concept de cellule de crise me vient de l’époque passée à Goldman Sachs, le temps des prises de pouvoir hostiles, c’est fait pour devenir un centre à partir duquel diriger les actions des gens. Lors des élections de 2018, les démocrates nous ont battu de 9 millions de voix. Grâce aux 40 sièges gagnés, ils ont réussi à mener ce procès en destitution contre Trump. Lorsque ça a commencé, Nancy Pelosi avait un boulevard, pendant trois semaines, il n’y avait personne face à elle et on voyait les sondages qui commençaient à s’orienter contre Trump. Donc ici, nous avons galvanisé les électeurs de droite pour qu’ils aient un endroit où recueillir les informations. Notre podcast a été téléchargé par 2 millions et demi d’Américains. Je crois vraiment à l’engagement, c’est très important que les classes populaires, comme les classes moyennes, soient engagées, comme en France les “Gilets jaunes”. Et ce qu’on fait avec le centre de crise ici durera aussi longtemps qu’il faut, qu’il s’agisse de la destitution, de la campagne de 2020 ou de la pandémie du coronavirus.

Quelle est votre impression, à ce stade, concernant la primaire démocrate ?

Il y a 18 mois déjà, je prédisais que l’oligarque Michael Bloomberg entrerait dans la course. À ce moment-là, il valait 58 milliards de dollars, aujourd’hui il pèse 72 milliards de dollars. Cela représente un capital jamais vu auparavant dans une élection. Trump a certes des soutiens comme Sheldon Adelson (ndlr : un milliardaire américain qui a fait sa fortune en tant que promoteur immobilier) qui a engagé 100 millions de dollars. Mais Bloomberg a dit qu’il apporterait 2 milliards de dollars à Bernie Sanders s'il était désigné pour être le candidat démocrate. À l'issue du Super Tuesday, je parie qu'il y aura deux personnes qui seront aux commandes de la campagne démocrate : Sanders - qui n’est pas un démocrate, mais un socialiste - et Bloomberg, qui est un républicain modéré. Et c’est Bloomberg qui va gagner. Après 200 ans d’existence du parti démocrate, après la mafia Clinton et le très puissant groupe Obama, les Démocrates seront mis hors-jeu. Cela montre à quel point Trump a désarticulé le mode de pensée des progressistes et des libéraux, qui sont obsédés par lui. Vous verrez lors du Super Tuesday : Trump va gagner. Et les Clinton, les Obama ne pourront rien faire d'autre que regarder.

Avez-vous été surpris par le succès initial de Pete Buttigieg ?

J’aime bien Pete Buttigieg parce que c’est un officier de la marine, ancien volontaire pour l’Afghanistan. Ces derniers jours, on a constaté que ses orientations sexuelles n’avaient aucun effet sur la campagne. La vraie question c’est : est-il assez solide pour s'attaquer à Trump ? Alors que Bernie Sanders, le grincheux de 77 ans, est soutenu par beaucoup de jeunes, notamment Alexandria Ocasio-Cortez, Pete Buttigieg a tous les seniors derrière lui, il peut être vu comme le “bon petit gars”. Il a fait une campagne extrêmement intelligente et a gagné quelques trucs, notamment l’Iowa, ce qui a fait peur à l’équipe de Sanders. Actuellement, il est en bonne position au Nebraska et au Nevada. Dans une situation normale, ce serait lui et Bernie Sanders, mais l’élément perturbateur c’est Michael Bloomberg qui arrive avec son énorme capital financier. Aussi honnête que soit Buttigieg, peut-il se mesurer à un prédateur de la taille de Trump ? C’est bien ce qui inquiète les démocrates.

La sénatrice du Massachusetts, Elizabeth Warren, est-elle déjà hors-jeu, selon vous ?

Ces deux dernières années, les grands médias ont mis l’accent sur Joe Biden, "le gars d’Obama", et sur Elizabeth Warren, "la femme de dossiers". Pendant 18 mois, c’est tout ce que l’on a entendu. Voilà pourquoi je suis tellement opposé à ces médias paresseux. La campagne de Biden est terminée, il n’avait pas d’argent. Celle de Warren aussi est foutue ! Dans le New Hampshire, elle n’a recueilli que 9%, ça a été un choc pour beaucoup de démocrates. En politique, on l’a vu avec Macron, il faut que vous soyez aimable, les gens doivent vous aimer. Mais Biden et Warren n’ont pas suffisamment parlé au peuple. Pete Buttigieg a eu son moment, mais maintenant c’est Bloomberg qui arrive. Il a déjà dépensé plus de 400 millions de dollars, c’est trois fois plus que tous les autres candidats réunis !

Quelle doit être la stratégie de Donald Trump pour sa réélection ?

Je pense que le président Trump va gagner grâce aux électeurs de Bernie Sanders, comme on l’avait fait en 2016, car ils se sont fait avoir par Hillary Clinton. La clé, c’est le capital de Bloomberg et aussi la faction des démocrates de Wall Street qui va faire tomber Bernie Sanders. Les démocrates le détestent parce qu’il n’est pas membre du parti. Beaucoup de soutiens de Bernie ont été déçus par ces pratiques et ne sont pas allés voter, ne voulant pas apporter leur voix aux néo-libéraux conservateurs. Par ailleurs, les électeurs afro-américains qui n’ont pas pu voter pour Trump n’ont pas voulu soutenir Clinton, comme Michael Moore l’a montré dans son film (ndlr, Trumped : Inside the Greatest Political Upset of All Time, 2017)

Si vous pensez que 2016 a été une campagne dure, cette l'élection va être la plus dure, la plus nasty de l’histoire américaine, y compris par rapport à celle de 1860, quand Lincoln l’a remportée avant la Guerre de Sécession. On est au mois de février, les attaques personnelles et les coupe-gorges vont continuer comme ça pendant 18 mois. 

Où en êtes-vous de vos relations avec Donald Trump ?

Trump est actuellement furieux, et il a le droit de l’être étant donné la façon dont il a été attaqué. Ces trois dernières années, cela a été un assaut forcené contre lui avec ce processus de destitution et ces attaques insensées. À présent, il est beaucoup plus conscient de ce que cela signifie être président. Il se sent vraiment aux commandes et sait exactement ce qu’il faut faire aujourd'hui. Si les libéraux progressistes, les médias mainstream et l’establishment de Washington ne sont pas à l’aise avec Trump, ils n’ont encore rien vu ! Il saura aussi garder son sang-froid lorsque la campagne s’accélère. Vous connaissez la méchanceté, le côté vicieux que l’on voit surgir dans les 100 derniers jours ? C’est pour cela qu’on m’a fait rentrer dans la course, parce que c’est ma spécialité. Je suis là pour donner des coups. À huit mois de l'élection, ça va être, très intense.

Retrouvez le portrait de Steve Bannon par Frédéric Martel dans le Magazine L’Obs, sortie jeudi 27 février.

26 min