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"Street medics" : les Black Panthers derrière le sérum physiologique aux "gilets jaunes"

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Janvier 1971, dans les locaux du Black Panther Party à Seatle, à la droite du bénévole au standard, Aaron Dixon, dirigeant local du BPP, et  Vanetta Molson, qui anime la clinique gratuite
Janvier 1971, dans les locaux du Black Panther Party à Seatle, à la droite du bénévole au standard, Aaron Dixon, dirigeant local du BPP, et Vanetta Molson, qui anime la clinique gratuite
© Getty

Lacrymo, flashballs, plaies... Les "street medics" sont ces casques blancs qui fournissent les premiers secours aux manifestants. Alors que la violence culmine après 8 journées de mobilisation des "gilets jaunes", retour sur l'histoire de ces soigneurs informels de plus en plus visibles sur le pavé.

C’est l’exemple même d’un mot voyageur qui ne date pas d’hier mais qui se redécouvre un écho neuf à présent qu'il croise dans des eaux nouvelles. Les termes “street medics” ont longtemps été peu connus du grand public, cantonnés aux cercles militants. Avec l’ampleur de la mobilisation des “gilets jaunes” (huit journées d’action, et une échelle territoriale inédite), et avec aussi le degré de violence des affrontements entre manifestants et forces de l’ordre, les street medics sont sortis des sphères activistes fin 2018. 

Aujourd’hui, ce sont des manifestants qui partent à leur recherche quand ça chauffe les jours de mobilisation, parce qu’ils n’ont plus de sérum physiologique contre les gaz lacrymogènes (ou parce que leur réserve personnelle a été confisquée par la police) ou parce qu’ils se trouvent plus gravement blessés. Ce sont aussi des journalistes qui sollicitent leur témoignage pour corroborer le récit des affrontements. Ce sont, enfin, des posts qui circulent sur les réseaux sociaux - un exemple parmi d’autres, cet appel relayé sur Facebook depuis les Bouches-du-Rhône en décembre, un vendredi de mobilisation lycéenne : “On me demande de faire passer : besoin de medics autour de la gare Saint-Charles les lycéen.e.s sont en train de se faire gazer, matraquer et ça court de partout venez avec du sérum phy, du Maalox, des compresses”.

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“Street medics", qui n’est plus cantonné aux sphères militantes désormais, désigne celles et ceux qui prennent en charge les premiers secours paramédicaux dans les manifestations. Côté manifestants, exclusivement. Ils ne sont pas tous médecins, loin s’en faut, même si certains médecins, plus militants, ont pu se proposer localement. Ils sont parfois issus de formations paramédicales, mais pas toujours : beaucoup de ces street medics qui s’en tiennent aux premiers soins sur le pavé sans s’improviser urgentistes, ont tout simplement appris sur le tas, en se socialisant politiquement. Devenir street medic ne requiert aucun diplôme, mais certains collectifs militants organisent de plus en plus régulièrement des formations, souvent relayées sur les réseaux sociaux pour qui serait tenté.

Les "medics", cibles ou casques blancs ?

Leur action reste informelle : les street medics n’ont pas de logo, ni de protocole particulier. Certains choisissent de porter systématiquement un brassard, d’autres seulement de temps en temps ; d’autres enfin, jamais : certains expliquent par exemple qu'ils redoutent que des policiers les prennent pour cible justement parce qu'ils seraient identifiés. 

A ma connaissance, il n’existe aucune enquête sociologique explicitement consacrée aux street medics, même s'il ne serait pas inintéressant de savoir par exemple de quels milieux ils sont issus ou s’il s’agit davantage d’hommes ou de femmes (si vous connaissez de tels travaux, n’hésitez pas à vous manifester !) On connaît en revanche l’origine historique de cette pratique : elle germe de l’autre côté de l’Atlantique, dans les années 60, dans le sillage du Black Panther Party (BPP).

En droit, la ségrégation vient tout juste d’être abolie aux Etats-Unis - le 2 juillet 1964 précisément. Dans les faits, les Noirs américains sont toutefois loin d’avoir déjà un accès régulier à l’offre publique de soins. Et la communauté afro-américaine hésite encore bien souvent à consulter des médecins blancs. Il s’agit donc de proposer une première entrée sanitaire, et d’améliorer la couverture santé de la communauté. Il s’agit aussi de s’organiser en s’affranchissant des politiques publiques.

Après la fin de la ségrégation : frontières sociales, frontières raciales

Localement, les free clinics communautaires des Black Panthers feront office de gare de triage, de lieu-ressource où l’on conseille tel médecin, réputé fiable, plutôt que tel autre. Car la méfiance envers les médecins blancs est immense dans le giron du Black Panther Party, qu’on soit activiste ou simple sympathisant. Pourtant, l’alternative est mince : frontières sociales et logiques raciales se combinent si bien que dans cette Amérique des années 70, moins de 5% des médecins et des infirmières étaient afro-américains, comme le rappelle l’universitaire américaine Alondra Nelson, sociologue à l’université de Columbia à New York, qui a travaillé sur la genèse de cette offre de soins hors cadre. Après avoir publié Body and Soul. The Black Panther Party and the fight against medical discrimination, la chercheuse présentait par exemple l'histoire de ces cliniques gratuites dans le cadre d'une conférence en novembre 2011 (en anglais) :

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Sur place, le service fourni ira bien au-delà du simple conseil, ou de la pré-consultation. Ce service se fait même volontiers carrément médical : dans ces street clinics, on prend la tension, on vaccine, on fait des prises de sang, on pratique des frottis gynécologiques. Localement, selon les compétences ou l’initiative d’un militant, on fait aussi des consultations ophtalmologiques (à Berkeley, en Californie), ou des soins dentaires (à Oakland, le fief des Black Panthers, un peu plus au Sud dans la baie de San Francisco), raconte encore Alondra Nelson. Et, partout, on pratique, à grande échelle, des tests de dépistage de drépanocytose.

L’activité médicale des Black Panthers dans les quartiers est en effet largement connectée à l’histoire de cette maladie. Pathologie héréditaire affectant l’hémoglobine du malade, la drépanocytose était devenue, à la fin des années 60, une maladie politique. Touchant bien plus massivement la population noire, elle est méconnue des autorités et des élites médicales, blanches - ou en tous cas, minimisée, sous-investie. Aussi le Black Panther Party fera-t-il de cette maladie l’une de ses causes, accusant l’Amérique de laisser les familles noires se transmettre la drépanocytose sans bouger.

La lutte à hauteur du quotidien

Que le BPP se focalise sur ces questions sanitaires avec ses free clinics ou cette vaste campagne de dépistage ne s’explique pas seulement par l’urgence concrète, ou la grande étrangeté qui demeure entre les Afro-américains et l'hôpital public après des décennies de ségrégation. Cette initiative se révélera aussi le fruit d’une évolution stratégique du BPP, tandis que les femmes y auront davantage la main, après l'incarcération de nombreuses figures masculines. C’est à ce moment charnière de son histoire que l’organisation développera une politique sociale de terrain, tournée vers la communauté, se saisissant d’une lutte à hauteur du quotidien.

Trois décennies plus tard, on reparlera aux Etats-Unis des street medics dans le sillage de l’ouragan Katrina (un des six ouragans les plus destructeurs de l’histoire du pays, qui ravagera notamment la Louisiane, en août 2005, et causera 1500 morts). Ce n’est pas un hasard si les street medics font leur retour avec Katrina : alors que les pouvoirs publics sont accusés de rester impuissants, alors qu'au plus fort de l’ouragan, les quartiers où près de 80 000 personnes demeurent encore sont massivement défavorisés et majoritairement noirs, ces street medics suppléent à l'offre de santé publique sous l’impulsion d’un certain Malik Rahim. 

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Rahim, 57 ans au moment de Katrina, est natif d’Algiers, un quartier de la Nouvelle-Orléans. Mais il est surtout un ancien du Black Panther Party. Dans les années 70, il avait déjà contribué à mettre sur pied, pour le compte du BPP, une clinique communautaire justement là, dans ces quartiers pauvres et noirs de la Nouvelle-Orléans. Trente-cinq ans plus tard, en 2005, il refusera d’évacuer la zone sinistrée par l’ouragan pour rester sur place, auprès de ceux qui n’ont pas de moyen de transport pour fuir, et monter une nouvelle clinique de fortune du nom de “Common Ground Health Collective”. A ses côtés, un militant anarchiste et une infirmière activiste rompue à l’engagement de terrain.

Pour autant, comme le notait encore Alondra Nelson dans une interview accordée en 2013 à la revue Vacarme, la clinique de fortune de 2005 n’est déjà plus qu’une lointaine parente des pionnières de la fin des années 60. Et “Common ground” devra rapidement se structurer et s’officialiser sous forme d’ONG, comme les street medics d’Occupy wall street devront à leur tour s’institutionnaliser rapidement en 2011 sous l’effet d’une question récurrente des autorités - toujours la même, à laquelle n'échappent pas même les premiers secours de pair à pair : 

Qui vous autorise à faire ce que vous faites ?