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Stress post-traumatique : depuis les attentats, une vraie maladie

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The Screaming (Edvard Munch), screenprint of Andy Warhol, 1984
The Screaming (Edvard Munch), screenprint of Andy Warhol, 1984
© AFP

Ce trouble consécutif à un événement traumatique était plutôt méconnu du grand public, jusqu'à la vague d'attentats terroristes qui a touché la France. Un changement d'échelle et la fin d'un tabou qui permettent aussi aux chercheurs d'améliorer la prise en charge.

Deux ans après le funeste mois de novembre 2015, on n'a jamais autant parlé de "stress post traumatique". Il n'existe pas de chiffres officiels permettant d'évaluer combien de personnes souffrent de ce syndrome exactement : les bilans qui circulent tiennent compte des blessés, des morts, mais pas des victimes psychologiques des attentats. Pourtant le terme s'est frayé un chemin jusqu'au grand public : il apparaît dans les médias, et de plus en plus, dans les cabinets médicaux.

On parle aujourd'hui davantage de ce syndrome de "stress post-traumatique" (parfois mentionné sous les initiales ESPT) parce qu'avec ces vagues d'attentats, il touche un nombre de victimes sans précédent, mais aussi parce qu'il est aujourd'hui mieux reconnu et mieux diagnostiqué. Au point que ce changement d'échelle permet une meilleure prise en charge. Avec davantage de malades identifiés, les chercheurs ont aujourd'hui plus de marge de manœuvre et plus de patients pour expérimenter des traitements.

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Victimes collatérales

Commençons par définir ce trouble : le syndrome de stress post-traumatique est un état pathologique, consécutif à une situation violente ou difficile. Catégorisé dans les "troubles anxieux", il diffère de la réaction aigüe au stress quand les symptômes persistent (plus de trois mois).

Parmi les symptômes les plus fréquents cités par le DSM (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders), qui reste le manuel référence de classification des maladies psychiatriques, on peut citer :

  • l’intrusion : les souvenirs viennent hanter le sujet, sous forme de flashbacks ou de cauchemars
  • l’évitement : le sujet évite les situations qui pourraient lui rappeler l’événement, ce qui peut créer une insensibilité émotive, une perte d’intérêt ou encore une perte de mémoire
  • l’hyper-stimulation : le sujet est en état d’hyper-vigilance qui l’empêche de mener à bien ses activités

Un an après les attentats du 13 novembre 2015, le professeur Bruno Millet expliquait sur France Culture que le syndrome de stress post-traumatique pouvait se développer chez toute personne "directement confrontée à la mort ou ayant côtoyé de près cette violence, ce risque vital":

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Dans un article pourtant antérieur aux attentats de 2015, intitulé "L’état de stress post-traumatique en construction et en déconstruction" le psychiatre Yann Auxemery précisait :   

Les événements traumatiques remettent en question les lois fondamentales de la culture humaine dans leurs émancipations d’avec la nature. C’est pourquoi les traumatismes intentionnels sont particulièrement pourvoyeurs de trauma du fait de la transgression d’une assise sociale qui unissait les hommes au sein d’une confraternité d’état.

Comment les victimes peuvent-elles se soigner ? Toutes les thérapies qui existent actuellement visent à atténuer le caractère traumatique du souvenir, mais le choix de la méthode est assez vaste : thérapie comportementale cognitive, traitement médicamenteux, hypnose... La méthode la plus employée à ce jour sur les victimes d'attentats est la thérapie américaine de l’EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing). Elle consiste en une stimulation oculaire visant à retraiter l’information traumatique pour en amoindrir la charge émotionnelle. Le psychiatre David Servan-Schreiber, qui a introduit la méthode en France et préside l’association EMDR-France, explique dans Psychologies le mécanisme à l'œuvre :

Chaque événement douloureux laisse une marque dans le cerveau. Celui-ci effectue alors un travail de “digestion” permettant aux émotions qui accompagnent le souvenir de se désactiver. A moins que le traumatisme ait été trop fort ou ait frappé à une période où nous étions vulnérables. Dans ce cas, les images, les pensées, les sons et les émotions liés à l’événement sont stockés dans le cerveau, prêts à se réactiver au moindre rappel du traumatisme. Dans l’EMDR, le mouvement oculaire “débloque” l’information traumatique et réactive le système naturel de guérison du cerveau pour qu’il complète son travail.

Découverte en 1987 à Palo Alto par la thérapeute Francine Shapiro qui réalise que balayer un paysage du regard atténue ses propres angoisses, cette thérapie a longtemps été controversée. Mais elle rencontre actuellement un regain d’intérêt, notamment en France, et auprès des victimes d'attentats. Ses résultats semblent d'ailleurs aujourd’hui suffisamment probants pour qu'elle soit reconnue par plusieurs instances médicales (l'Inserm en 2004, la Haute Autorité de la Santé en 2007 et l'OMS en 2012). Comme le mentionne Libération dans un article sur le sujet, à ce jour plusieurs dizaines de victimes du 13 novembre auraient eu recours à cette technique. Et les résultats seraient convaincants.

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En réalité, ce trouble a toujours existé, mais considérer les maux de ces victimes est le résultat d’un long parcours de reconnaissance, car longtemps, la médecine les diagnostiquait de façon erronée et longtemps il a été difficile d'en parler. Comme l’explique le psychiatre Yann Auxemery dans "L’état de stress post-traumatique en construction et en déconstruction", ses définitions au cours de l’histoire illustrent non seulement que "la clinique ne s’établit pas sur des référentiels figés" mais surtout à quel point elle est "en lien avec la subjectivité d’une époque".

DSM-3, la reconnaissance

Si le syndrome de stress post-traumatique peut résulter de toutes sortes de violences (civiles, familiales, sexuelles), ce sont les périodes de guerre, avec ce qu’elles comportent de situations extrêmes, qui ont permis d'avancer sur la recherche et la reconnaissance de ce trouble.

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Aussi, ce sont des psychiatres militaires opposés à la guerre du Vietnam et souhaitant faire établir l’état des soldats comme consécutif à celle-ci, qui en 1980 vont pour la première fois qualifier leurs troubles de “stress traumatic disorder”  (DSM-3). On considère désormais que quiconque se retrouve confronté à un événement de ce type peut développer une névrose. Et cette définition est un renversement majeur. Les blessés psychiques sont désormais reconnus au même titre que les blessés physiques.On revoie leur statut en “renvoi honorable”, ouvrant droits à réparation... mais on occulte la question du mal-être.

Alors que la presse américaine affirme que le nombre de soldats ayant mis fin à leurs jours à leur retour est plus important que ceux morts au combat, il est plus que jamais nécessaire de leur venir en aide. Les centres de vétérans (aujourd’hui étendus aux soldats de retour d’Irak et d’Afghanistan) accentuent leur communication, un service de santé des armées se consacre spécifiquement aux stress post-traumatique et des études gouvernementale d’ampleur sont mises en place.

Côté français, on commence à évoquer sérieusement ces troubles après la guerre d’Indochine et la guerre d’Algérie, mais ils demeurent dans le cénacle de la médecine militaire. Sous l’influence des Etats-Unis post-Vietnam, l’Europe considère à son tour les blessés psychiques de la guerre. En France, le décret du 10 janvier 1992 marque cette reconnaissance, en déterminant des "Règles et barèmes pour la classification et l'évaluation des troubles psychiques de guerre".

Une médecine tâtonnante

La Première Guerre Mondiale constitue souvent un point de départ dans l'histoire du stress post-traumatique, de par le nombre important de victimes dont elle est à l'origine. Nombreux sont les soldats qui souffrent de stress post-traumatique pendant cette guerre (Jean-Yves Le Naour, dans son essai "Les soldats de la honte" estime leur nombre à 100 000 en France). Mais dans un premier temps, on ne les considère pas comme blessés psychiques, on impute les symptômes dont ils sont l’objet – tremblements, paralysie, mutisme - à des commotions cérébrales. On parle par exemple du "shell shock" ou "obusite" en français. Et comme l’exprimait l'historien dans "L’Esprit public" du 25 août 2013 consacré aux violences de la Grande Guerre, ces analyses qui rappellent les théories napoléoniennes de "vent du boulet" (des traumatismes crâniens provoqués par des ondes de choc) constituent une véritable régression intellectuelle :

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Constatant que certains d’entre eux ne guérissent pas, on finit par admettre l'origine psychologique du trouble. Et en 1916, on commence à parler de "névrose de guerre". Mais malgré cette avancée, la voix des médecins d’obédience psychanalytique porte relativement peu pendant le conflit (il faudra attendre que Freud et ses disciples ne travaillent sur la névrose traumatique, soit l'après-guerre).

Dans les faits, les médecins du front débordés par les blessés physiques, se préoccupent peu de ces soldats aux blessures inapparentes. Et l’armée craignant un découragement contagieux, renvoie la plupart d’entre eux sur le front. On recourt à la contre-suggestion par chocs électriques (la faradisation) avec ceux qui en sont incapables. Et en l’absence de résultats, l'armée les considère ou bien fragiles ou bien lâches. Ce qui dans le second cas, peut les conduire jusqu’au tribunal de guerre.

Le traumatisme tabou

La reconnaissance du trouble est rendue d'autant plus difficile qu'il est tu. Les soldats n'osent pas se plaindre auprès des médecins de guerre qui soignent les blessés physiques graves. Mais il faut aussi dire que l’on se trouve dans un univers matériel particulier : celui de la guerre, dans lequel il y a des devoirs à assumer. Et un univers mental perclus de préjugés : on y conçoit difficilement que des hommes puissent souffrir de traumatisme psychique. Ce mal-être questionne la force de résistance et la virilité de ces soldats censés défendre la patrie. Et comme le disait Max Gallo dans l’émission "L’esprit public" consacrée aux violences de la Grande Guerre :

La guerre rend fou, alors quelle ne devait fabriquer que des héros.

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La Guerre du Vietnam marque, elle, un tournant dans la prise de parole. Comme lors de la Grande Guerre, la réflexion psychopatologique n’est pas très poussée pendant le conflit. La société américaine a conscience que la santé mentale de ses soldats faillit (on a connaissance des exactions commises par l’armée), mais en parler serait “mettre à mal la légitimité d’une guerre dont l’opinion publique doute” expliquait encore Yann Auxemery en 2013**.**

On n’en parle pas non plus après la guerre. Le retour de la paix étant conditionné par un déni des traumatismes individuels et collectifs Mais beaucoup de vétérans souffrent et “loin des instances officielles, de groupes de paroles se constituent”. Au sein des centres de vétérans, les militaires parlent de leurs douleurs et de ce qu’ils appellent d'abord le "post-Vietnam syndrome". Une démarche qui sera non seulement libératrice mais aussi décisive puisqu'elle permettra aux psychiatres de s'en saisir et de donner à leurs maux la reconnaissance médicale dont ils avaient besoin.

Pour aller plus loin, vous pouvez aussi redécouvrir cette émission "Cultures Monde" de mai 2013, qui traitait de ces traumatismes chez les vétérans du Vietnam. Vous pourrez notamment y entendre le psychiatre Humbert Boisseaux, chef de service à l'hôpital militaire du Val-de-Grâce, aujourd'hui président de l’Association de Langue Française pour l’Etude du Stress et du Trauma (ALFEST) :

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