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Suède : la Fashion Week annulée pour dénoncer la pollution textile

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Une Bangladaise travaille dans une usine de confection à Ashulia le 23 juin 2010
Une Bangladaise travaille dans une usine de confection à Ashulia le 23 juin 2010
© AFP - MUNIR UZ ZAMAN - AFP

Stockholm renonce à sa Fashion Week pour envoyer un message fort sur l'urgence de mieux préserver la planète. Il faut dire que l'industrie du textile est la deuxième industrie la plus polluante, après celle du pétrole... sans parler de son coût humain. Décryptage des ravages de la "fast fashion".

Elle devait se dérouler à Stockholm du 27 au 29 août, mais la Fashion Week suédoise n'aura pas lieu ! Le Conseil de la mode a décidé d'annuler l’événement pour dénoncer la pollution massive générée par l'industrie du textile, deuxième industrie la plus polluante du monde ; et ce à cause du phénomène de la "fast fashion" (mode jetable) favorisé par la mondialisation économique. 

En quinze ans, la production mondiale de vêtements a doublé. A l'heure où le réchauffement climatique commence à sérieusement à se faire sentir, elle engendre toujours 1,2 milliards de tonnes de CO2 par an et utilise 4% des ressources mondiales d'eau potable. Sans parler des conditions de travail derrière cette production textile gargantuesque, révélées notamment par la catastrophe du Rana Plaza au Bangladesh le 24 avril 2013, lorsque l'effondrement d'un immeuble abritant plusieurs ateliers de confection fit 1135 morts et 2000 blessés. Éclairages, à l'aide de quelques émissions de France Culture.

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Aux origines du sous-traitement de la fabrication textile

Malgré tous les efforts de l'ancien ministre Arnaud Montebourg en 2012 pour promouvoir le "made in France", 70 % de la production vendue en France continue de venir d'Asie du sud-est. Pas moins de 140 milliards de vêtements sont produits dans le monde chaque année : un chiffre qui a quadruplé depuis 1980 ! Pour quelles raisons ? Dans l'émission "De cause à effets, le magazine de l'environnement", en avril 2019, Aurélie Luneau posait la question à la sociologue Majdouline Sbai, spécialisée en environnement et membre du collectif "Ethique sur l'étiquette" :

Dans les années 1990, des entreprises comme Nike décident de garder leur siège avec la création, le marketing et la communication dans un pays du Nord. Et ils choisissent de sous-traiter la fabrication dans un pays du Sud pour obtenir les meilleurs coûts de revient, et des produits moins chers qui sont réalisés plus rapidement. Ce mouvement est suivi par d'autres marques, d'autres enseignes, et dans le même temps la production mondiale de produits de mode et d'habillement explose, et c'est ce qui a construit cette industrie de la mode telle qu'elle est organisée aujourd'hui.

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Dans les années 2000, cette compétitivité croissante s'accélère encore. Les marques ne jurent plus que par le renouvellement permanent de leurs collections, aussi appelé "fast fashion" :

Des entreprises comme Zara déclaraient il y a encore peu proposer 40 000 modèles par an, pour que les gens aient envie de revenir tout le temps au magasin. Et ensuite on active le levier du "discount" permanent, de la solde permanente, du rabais permanent. Tout cela a pour conséquence de créer une course folle pour les entreprises et les consommateurs, une saturation du marché, et finalement une perte de valeur de ce qu'est un vêtement. Parce qu'un vêtement acheté à petit prix, produit dans des conditions que l'on connaît depuis le Rana Plaza, peut perdre toute valeur aux yeux du consommateur. Alors qu'un vêtement nécessite l'extraction de ressources naturelles, des phases de transformation nombreuses...

Du vêtement survalorisé, au vêtement jetable

D'après Dominique Cardon, directrice de recherche au CNRS, spécialiste de l'histoire et de l'archéologie du textile et de la teinture, ce phénomène a évidemment contribué à la perte de valeur du vêtement, pourtant quasiment sacralisé durant des siècles :

Au XVIIIe siècle, les cartes d'échantillon de couleur étaient envoyées deux fois par an, du Languedoc à Marseille, et de là jusqu'aux confins de l'empire Ottoman, donc il y avait ce souci de la mode, mais c'était déjà le début d'une évolution dont on voit les résultats catastrophiques à l'heure actuelle. Autrefois, le vêtement avait une telle valeur ! Quelqu'un qui portait un vêtement de pourpre affichait son statut social d'une manière qui était comprise par toutes les strates de la société. C'était même disproportionné dans l'autre sens, on va d'une place disproportionnée, folle - Pline lui-même parlait des folies de la pourpre - à une autre place complètement dévalorisée du vêtement.

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Pesticides, gabegies d'eau, gaz à effet de serre... pour des vêtements très peu portés

25% des pesticides de la planète sont utilisés pour la simple culture du coton, soulignait Majdouline Sbai dans cette même émission, précisant également qu'en terme d'émissions de gaz à effet de serre, l'industrie textile polluait d'avantage que le transport international aérien et le transport maritime... réunis ! "Ensuite, si on prend la pollution sur les milieux naturels, l'ONG Greenpeace avait fait un rapport en 2012 qui montrait qu'il y avait cinq fois plus de métaux lourds dans les eaux de surface au Bangladesh que la moyenne, à cause de ces émissions de produits issus de l'industrie du textile, dans les milieux naturels", précisait-elle encore.

Quant à la quantité d'eau impressionnante qu'il faut utiliser pour fabriquer des vêtements, il est possible de s'en faire une idée grâce à quelques chiffres relevés par l'indicateur officiel, le Water Footprint Network, et relayés par Natura Sciences en 2018

L’association informe que l’empreinte d'eau moyenne de la fabrication de coton est de 10 000 litres par kilogramme. Ceci signifie qu’un tee-shirt de 250 grammes requiert environ 2 500 litres d’eau; un jean de 800 grammes nécessite 8 000 litres rien que pour l’irrigation !

En fait, cette industrie est la troisième consommatrice des eaux d'irrigation dans le monde, affirmait Majdouline Sbai : "Les eaux d'irrigation, on en a besoin pour vivre ! Quand on consomme autant de ressources naturelles pour fabriquer des vêtements qui ensuite, sont vendus à très bas prix, pour la plupart d'entre eux, et jetés, sans parfois être porté puisqu'on a 30 à 50% de ce que nous avons dans notre placard que nous ne portons pas ou quasiment pas, et bien c'est un vaste gaspillage !"

Quelle serait la solution alors ? Politiquement, il s'agirait de réinvestir localement dans la fabrication des vêtements, de redonner de la valeur au processus de fabrication et au savoir faire, afin de revaloriser le textile. Repenser le recyclage aussi : moins de 1% des tissus de nos vêtements sont aujourd'hui recyclés, indiquait Guillemette Franquet dans son "Magazine de la rédaction" du 13 février 2019.

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Et individuellement ? Scruter les étiquettes et essayer d'acheter responsable bien sûr, mais aussi, donner ses vêtements, et se rendre plus fréquemment chez le fripier du coin ?