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Suicides d'agriculteurs : "Le phénomène est ancien mais son entrée dans le champ médiatique est récente"

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En France, un agriculteur se donne la mort tous les deux jours en France selon la MSA (Mutualité Sociale Agricole)
En France, un agriculteur se donne la mort tous les deux jours en France selon la MSA (Mutualité Sociale Agricole)
© Maxppp - Vincent Isore

Entretien. Le Salon de l'agriculture ouvre ses portes ce samedi à Paris. Selon un récent sondage, 85% des Français ont une bonne image des agriculteurs. En parallèle, un autre chiffre : un agriculteur se suicide tous les deux jours en France. Les raisons sont multiples selon le sociologue Nicolas Deffontaines.

Le 56e Salon international de l'agriculture ouvre ses portes ce samedi 23 février à Paris. Au total, plus de mille exposants sont invités à présenter leur métier et le fruit de leur travail. 600 000 visiteurs sont attendus. Un récent sondage Odoxa-Dentsu Consulting publié jeudi 21 février révèle que plus de huit Français sur dix, 85%, ont une bonne ou une très bonne opinion des agriculteurs. Selon ce sondage, les agriculteurs sont jugés utiles, courageux, passionnés et sympathiques. 

En parallèle, un agriculteur se donne la mort tous les deux jours en France selon la MSA (Mutualité Sociale Agricole). Il s'agit de la catégorie socio-professionnelle la plus touchée par le suicide. Comment l'expliquer ? Quels sont les moyens mis en place en France pour contrer ce malaise ? Entretien avec Nicolas Deffontaines, chercheur associé au CESAER INRA (Centre d'Economie et de Sociologie appliquées à l'Agriculture et aux Espaces Ruraux) et auteur de la thèse : "Les suicides des agriculteurs : pluralité des approches pour une analyse configurationnelle du suicide".

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Le suicide chez les agriculteurs est-il un phénomène ancien ?

On dispose de données de suicide par catégorie socio-professionnelles depuis 1968. Depuis cette date, on constate que les agriculteurs sont au sommet de la pyramide des suicides si on compare avec les cadres, les artisans, les ouvriers, les employés et les professions intermédiaires. Seule la période 1985-1995 déroge à la règle puisque les employés les dépassent sur cette décennie.

Le phénomène est donc ancien mais son entrée dans le champ médiatique est récente. Elle a commencé notamment avec la crise du lait à la fin des années 2000. Les syndicats minoritaires ont utilisé cette crise pour parler de cette question ainsi que des difficultés économiques des agriculteurs. Le gouvernement, alerté par ces suicides mais aussi ceux de plusieurs salariés à France Telecom, a mis en place un plan national de prévention du suicide au travail en 2011. Avant cela, les politiques de prévention portaient plutôt sur le stress que sur le suicide, c’était une question délicate. Elle l’est d’ailleurs dans tous domaines au travail.

Ce plan a ensuite permis la constitution par l'Institut de Veille sanitaire et la Mutualité Sociale Agricole (MSA) d'une base de données sur les suicides des agriculteurs entre 2007 et 2011. 

Comment expliquer que les agriculteurs se suicident plus que les autres catégories socio-professionnelles ?

C’est une combinaison de plusieurs facteurs. On pourrait penser que c’est à cause du mode de vie rural. Il faut savoir qu’on se suicide quatre fois plus en milieu rural qu’à Paris par exemple. Pourtant, peu importe leur zone de vie, les agriculteurs se suicident plus que les autres catégories socio-professionnelles. Ce n’est pas spécialement le mode de vie qui influe. Au niveau statistique, il n’y a pas une seule variable qui l’explique. On rencontre plusieurs facteurs qui vont s’imbriquer. Lors de ma thèse, j'ai réalisé une enquête ethnographique pour collecter les trajectoires d’agriculteurs suicidés. 

Il fallait à mon sens éviter deux écueils dans cette étude : expliquer le suicide uniquement par les difficultés économiques de l’agriculteur, l’endettement, etc. C’est un raccourci qui a pu être fait pendant la crise du lait. A l’inverse, je voulais également éviter la déclinaison à l’infini des facteurs de risque de suicide : le stress, la paperasse, le célibat, l’isolement, les difficultés familiales… J'en suis arrivé à la construction d'une classification des suicides d’agriculteurs en quatre catégories. Elles permettent aussi de comprendre la différence entre les taux de suicide au sein même de la profession agricole.

Quelles sont ces quatre catégories ? 

On trouve d'abord le « suicide égoïste », caractérisé par l’isolement social, a fortiori chez les célibataires. On constate que le célibat est plus fréquent dans la profession, notamment chez les petits paysans. Ceux-ci ont d'ailleurs un risque 1,5 fois supérieur de se suicider qu’un agriculteur qui est installé sur une plus grande exploitation. Pour autant, il n'y a pas un lien absolu entre solitude et le fait de se donner la mort, car le suicide peut toucher des agriculteurs totalement intégrés, avec une famille.

C’est ce qui explique le deuxième type de suicide qu'Emile Durkheim appelle « fataliste », avec une autre variable explicative : la difficile imbrication entre le travail et la famille. On peut observer certains agriculteurs tiraillés entre la volonté de garder une autonomie conjugale, avec une femme qui ne travaille pas dans l’exploitation par exemple, et des parents qui sont encore très présents. Il y a donc une injonction contradictoire pour l’agriculteur qui est difficile à gérer dans sa vie quotidienne.

Le suicide chez les agriculteurs
Le suicide chez les agriculteurs
© Visactu -

Ensuite, le « suicide altruiste », c’est une configuration qu’on retrouve chez les agriculteurs plus âgés s’approchant de la retraite, au-delà de 55 ans. On peut lier cela à la question de la transmission de l’exploitation. Si on reprend ce que disait Pierre Bourdieu, il y a le sentiment d’une vie perdue par rapport au refus de l’héritage par les enfants, l’incapacité de transmettre l’exploitation.

La dernière catégorie est le « suicide anomique ». Ce sont des agriculteurs qui ont un engagement très fort dans leur travail mais sur lesquels pèse une menace sur leur indépendance statutaire. Ce sont des agriculteurs très reconnus par leur profession et qui vont tomber dans une dépression. Quand leur indépendance est menacée, la croyance dans leur travail s’effondre. Cela se rapproche du « burn-out ». Ce sont ceux qui sont le mieux détectés par les systèmes de prévention.

L’un d’entre eux est mis en place par La Mutualité Sociale Agricole (MSA) : le dispositif « Agri’écoute ». Est-ce une bonne chose pour lutter contre les suicides ?

Le fait de parler, d’échanger, fait du bien aux agriculteurs, c'est certain. Au-delà de cette ligne d’écoute, la MSA a mis en place des cellules risque psycho-sociaux pour détecter le risque suicidaire chez les agriculteurs. Elles regroupent un médecin du travail, un psychologue et un travailleur social, et cela peut déboucher sur un suivi psychologique. 

Le but est de dégonfler la crise suicidaire et d’atténuer l’isolement même si la MSA a du mal à repérer les agriculteurs les plus isolés. Il faut en effet avoir connaissance du risque suicidaire pour agir, donc il faut pourvoir les repérer. Parfois, ce sont la famille ou les proches qui alertent les services de la MSA. Parfois l’agriculteur fait lui-même la démarche, mais souvent ils n’ont pas connaissance de ces services. Pour certains petits paysans, la MSA c’est simplement l’organisme de collecte des cotisations, et ne savent pas qu’ils peuvent être aidés en cas de besoin.

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Qu’est-ce qui permettrait de lutter contre l’isolement des agriculteurs ?

Depuis de nombreuses années et la modernisation agricole, la profession a mis en place un système de CUMA, de coopération d’utilisation du matériel agricole, qui permet d’acheter du matériel en commun. Elles permettent de créer un lien social important et d’appartenir à un collectif de travail. Cela peut être un rempart contre le suicide. La MSA a également mis en place un système de répit pour les agriculteurs. Il permet de prendre quelques jours de congés pour se retrouver en famille. Cette coupure est importante.

Encore une fois, cela reste plus compliqué pour les petits paysans qui n’ont pas la même marge de manœuvre économique pour s’arrêter quelques jours. Ils sont aussi moins concernés par ces structures type CUMA, car leur exploitation est trop petite et financièrement ce n’est pas intéressant pour eux. Ces petits agriculteurs se retrouvent donc encore plus isolés au sein même de la profession.

En savoir plus : Les paysans se meurent
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Avec les différents travaux sur la question du suicide et ces systèmes d’écoute, pensez-vous qu'il sera possible de diminuer le nombre de suicides chez les agriculteurs à terme ?

En sociologie, on va pouvoir prédire les grandes tendances du suicide, mais pas les situations particulières. La détection ne fait pas forcément baisser le suicide de façon soudaine. Depuis les années 80, le suicide en France recule. L’une des hypothèses est la démocratisation de la médecine, de la psychiatrie. Par effet de conséquence, on constate une baisse du taux de suicide chez les agriculteurs depuis les années 2000, tout comme dans les autres catégories socio-professionnelles. Il s'agit d'une baisse proportionnelle. La question à se poser est plutôt : "Les inégalités face au suicide baisseront-elles" ? Il n’est pas certain que les inégalités de chance diminuent à l’avenir entre un cadre et un agriculteur.

Les jeunes agriculteurs sont-ils au courant de ces difficultés du métier ?

Les jeunes agriculteurs sont sensibilisés dans les lycées sur ces questions des difficultés économiques du métier et même du suicide. En revanche, la question de l’imbrication entre le travail et la famille ou même la difficulté de travailler en famille, on ne l’apprend pas à l'école. Il reste du travail à faire là-dessus.

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Chez les agriculteurs, quel est le poids de la famille, de la tradition ?

Dans la profession, travailler en famille est une nécessité. Pour reprendre une exploitation, il faut s’endetter. Une présence quasi permanente est requise et les parents représentent bien souvent une main d’œuvre bon marché. Économiquement c’est un modèle intéressant.

L’enjeu de la transmission est de plus en plus crucial depuis les années 80. Le nombre d’exploitation diminue, notamment par "des départs en retraite non remplacés" si nous le comparons à la fonction publique. Chez les jeunes, il y a donc le poids symbolique de l’exploitation dont on a héritée. Il faut perpétuer la lignée. C’est un poids de la tradition, de l’héritage symbolique.