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Suite à un Instagram de Fleur Pellerin, le musée d'Orsay autorise la photo

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*__________________________________________________________ * > **Au musée, tous photographes ? | ** Photo au musée : que dit le droit ?**

Petite polémique sur les réseaux sociaux, mardi 17 mars : Fleur Pellerin y poste une photographie de toiles de l'exposition Bonnard prise au Musée d'Orsay, réputé pour son inflexibilité concernant la captation des oeuvres par les visiteurs. Ces derniers ne manquent donc pas d'apostropher la ministre de la Culture. Bernard Hasquenoph, fondateur de « Louvre pour tous », va même jusqu'à dénoncer une « France des privilèges », ce à quoi la ministre répond : « Je ne fais qu'appliquer la charte " Tous photographes"* du ministère* ». Conséquence : le mercredi 18 mars au matin, les agents du musée reçoivent ce communiqué dans leur boîte mail : « A la demande de la Ministre de la Culture et de la Communication, le Président des musées d'Orsay et de l'Orangerie a pris la décision de lever l'interdiction de photographier dans les espaces des deux musées. Cette décision est applicable immédiatement.** »** En octobre 2014, nous consacrions un article à la mise en place et à la nature juridique de cette charte "Tous photographes", évoquant en particulier les réticences du musée d'Orsay. A redécouvrir ci-dessous.

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- L'article qui suit a été publié en octobre 2014 -

Pourrons-nous bientôt visiter un musée sans nous poser la question de savoir s'il est permis d'y déambuler, appareil photo ou smartphone en main ? En juillet dernier, le ministère de la Culture et de la Communication a publié une charte intitulée "Tous photographes". En cinq articles, celle-ci établit un code de bonne entente entre les musées/ monuments nationaux et les visiteurs désireux de pouvoir prendre des photos durant leur visite.

Quelle est la valeur juridique de ce texte, et dans quelle mesure les établissements sont-ils obligés de s’y assujettir ? Afin de faire une mise au point sur la situation, nous sommes allés tirer quelques fils auprès d'un militant pour la libre diffusion du savoir, d'un musée récalcitrant, d'une membre du ministère et d'un juriste.

Naissance d'une réflexion commune

Petite rétrospective : en 2009, le musée d'Orsay condamne l'accès à un tiers de ses salles à l'occasion de travaux devant durer deux ans. Pour autant, l'établissement ne ferme pas ses portes: il met en place un nouveau parcours de visite, plus exigu, et décide, pour cette raison, de ne plus autoriser les visiteurs à prendre des photos. **Sauf que, ** lors de la réouverture de l'établissement en octobre 2011, l'interdiction n'est pas levée.

Bernard Hasquenoph, animateur du site "Louvre pour tous" qui s’intéresse à la question des musées, mais côté public, est lui-même un visiteur compulsif d'établissements culturels ; il aime y prendre des photos "pour les partager, pour [s]a documentation personnelle, et par plaisir ". Irrité par cette interdiction, il commence à s'intéresser à la question : "En France, tout est parti d’Orsay. Il y avait eu une tentative du Louvre, dans les années précédentes, d’interdire partiellement la photo dans les parties les plus fréquentées du musée. Ils y avaient renoncé rapidement, car c’était ingérable, et ça allait à l’encontre du souhait des visiteurs. "

En 2012, en compagnie de Julien Dorra, l'un des fondateurs de Muséomix ("une expérience de coparticipation de visiteurs dans les musées "), de Rémi Mathis, ancien président de Wikimédia France en pointe sur les questions de partage des textes et des images, de la Fédération Française des Sociétés d'Amis de Musées et du muséologue Serge Chaumier, il envoie alors une lettre ouverte au Ministère de la Culture de l'époque, qui accepte de mener une réflexion sur ce sujet :

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Le grief exprimé par les signataires de cette lettre ? Le fait que les pratiques des établissements - notamment nationaux - en matière de photographie sont trop hétéroclites. Il est demandé à Frédéric Mitterrand de rétablir une cohérence du règlement de visite.

Les réunions ayant rythmé l'année de réflexion sont fructueuses, dans la mesure où les acteurs concernés jouent tous le jeu. Jacqueline Eidelman, chef du Département de la politique des publics de la Direction Générale du Patrimoine , entité du ministère où se réunissait le groupe de travail, se souvient : "Il y avait les signataires de cette lettre, des représentants des différents secteurs du ministère, des musées et des monuments nationaux, qu’il s’agisse du service de surveillance, du service des publics, ou de gens qui s’occupent des collections, des juristes du ministère… " Objectif, évidemment : faire surgir le point de vue des différents acteurs et trouver des points d’accord, car "la situation était un peu en train de dégénérer ."

Un an plus tard, la charte "Tous photographes" voit le jour : un texte très ramassé, comprenant cinq articles et ménageant le point de vue des établissements et de leurs salariés, comme celui des visiteurs.

On a travaillé avec les monuments nationaux sous tutelle du ministère de la Culture, donc les règles édictées s’appliquent d’abord à ces établissements. Mais l’essentiel des monuments relèvent des collectivités territoriales. Nous, nous pouvons juste statuer sur notre périmètre et diffuser ce qu’on fait auprès d’elles en espérant qu’elles vont s’en inspirer.

Jacqueline Eidelman

La vision libérale des militants de la libre diffusion des savoirs

Depuis la publication de cette charte, quelques musées qui interdisaient la photo l’ont autorisée, tels le Musée d’art et d’histoire du judaïsme et le musée de la Toile de Jouy dans les Yvelines. En participant à cette réflexion commune, ils ont pris conscience, d'après Bernard Hasquenoph, que la pratique photographique existait, était massive et intéressante, favorisant le lien entre les visiteurs et les établissements et permettant à ces derniers de bénéficier d'une promotion, sans bourse délier, à travers les réseaux sociaux : "Un musée qui interdit la photo aujourd’hui, c’est un musée qui est invisible sur internet, qui se coupe de toute une réalité mondiale, puisque tout va très vite sur le web. ", estime l'animateur de "Louvre pour tous".

Mais, malgré la publication de la charte, quelques institutions sont réticentes. Une, en particulier, musée national, résiste, encore et toujours à l'envahisseur : Orsay*. "Ils sont campés sur leurs positions de manière obsessionnelle, ça va complètement à l’encontre de la tendance du moment, et des usages des visiteurs. Ils en font une question dogmatique.* ", regrette Bernard Hasquenoph selon qui le cas de cet établissement est un cas d'école :

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Bernard Hasquenoph soutient que les musées n’ont pourtant pas le droit d'interdire la captation photographique d'oeuvres tombées dans le domaine public (une oeuvre ne devient libre de droits que soixante-dix ans après la mort de son auteur), pas plus que de majorer l’accès au musée, pour les photographes professionnels : "Il y a carrément des barèmes : si vous utilisez vos photos pour la presse, pour faire des serviettes éponges, des mugs… les tarifs ne sont pas les mêmes. Et ils ne sont pas liés au droit d’accès et à la mobilisation de l’espace, mais à cette utilisation qu’on va faire des images, ce qui est totalement illégal. "

Pour une œuvre tombée dans le domaine public, il n'existe aucune barrière légale pour empêcher quelqu’un de prendre une photo et d’en faire ce qu’il veut, même si l’œuvre appartient à un musée, même si elle appartient à un collectionneur privé ! Une œuvre dans le domaine public appartient à tout le monde.

Bernard Hasquenoph

> Qu'en est-il rééllement ? Réponse ici, avec un avocat spécialisé dans les questions de propriété intellectuelle qui décrypte la charte "Tous photographes"

Finalement, pour Bernard Hasquenoph, le seul prétexte valable sur lequel peuvent s'appuyer les établissements qui n'autorisent pas la photographie est la nécessité de protéger les oeuvres d'art :

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**** A PROPOS DU FLASH

Certains musées interdisant la photographie, et notamment la photographie au flash, invoquent la conservation préventive des œuvres. "Il existe toute une série d’études menéee par le C2RMF, le laboratoire des musées de France, qui montrent que ce sont les flashs des professionnels qui risquent en fait d’être néfastes à long terme, plutôt que ceux utilisés par le visiteur lambda. ", explique Jacqueline Eidelman.

Décidément fervent libéral de la culture, l'animateur du site "Louvre pour tous" va jusqu'à estimer que les reproductions de la Réunion des musées nationaux (RMN), qui gère la banque d’images des collections des musées sous tutelle de l'Etat, ne devraient pas pouvoir être commercialisées : "Elles ne peuvent pas être considérées comme des œuvres puisqu’il s’agit juste de reproductions techniques de l’œuvre. ça devrait être totalement dans le domaine public, et totalement gratuit ." Et d'évoquer le mouvement contraire, "porté même par le Ministère ", d’open data (littéralement, "données ouvertes "), de mise à disposition pour le citoyen de toutes les données culturelles : "Il y a un blocage institutionnel, une crispation à ce niveau là, alors qu’il y a des exemples à l’étranger comme le Rijksmuseum, en Hollande, qui a mis toutes les photos d’œuvres en haute définition, à disposition de tous. "

Les musées ont-ils peur qu'une culture muséale qui s'émancipe, sort du cadre strictement institutionnel, engendre une baisse de la fréquentation des musées ? Sceptique, Bernard Hasquenoph explique plutôt cette crispation à l'aune des problématiques de démocratisation du savoir :

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59 sec

Malgré ces frustrations, il se dit satisfait de la charte "Tous photographes", qu'il voit surtout comme un signal pour les visiteurs : "Les gens s’en sont emparée. Ils l’ont traduite comme un encouragement du ministère de la Culture à faire des photos et à les partager sur les réseaux sociaux, alors que personne ne savait trop si on avait le droit, pas le droit… Si c’était bien ou pas bien. Là, c’est réellement un encouragement. "

La réponse du musée d'Orsay (et du ministère)

Dans la mesure où Orsay a été associé à l’intégralité du processus d’élaboration de cette charte, il en connaît les tenants et les aboutissants, et on avance progressivement vers une convergence des points de vue.

Jacqueline Eidelman

Alain Lombard est administrateur général des musées d’Orsay et de l’Orangerie . Il explique que le cas du musée d'Orsay est particulier dans la mesure où l'établissement connaît une fréquentation élevée, alliée à des espaces qui restent très restreints : "C'est une mesure édictée uniquement pour le confort de visite. On interdit la photographie parce qu’on a constaté que dans une petite salle, quand il y a énormément de visiteurs, si ceux-ci se mettent à utiliser leurs téléphones portables, ou même leurs tablettes pour photographier, cela nuit fortement au confort des autres."

Alain Lombard évoque également les réticences du personnel du musée, à l'idée de devoir arbitrer d'éventuels conflits entre les visiteurs.

Orsay dénonce également l'"amalgame " qui consiste à comparer l'usage des audioguides à celui des appareils photos, tablettes et smartphones, comme l'a fait Bernard Hasquenoph : "C'est vrai que ça peut être une petite source de perturbation, mais qui n'a rien à voir avec l'écran que constitue un visiteur en train de photographier une oeuvre. " Et d'arguer que les audioguides sont des outils d'aide à la visite et que la médiation culturelle fait partie de la mission d'un musée. "Prendre une photo, ce n'est pas de la médiation culturelle, à proprement parler ."

Bernard Hasquenoph, l'animateur de "Louvre pour tous" dénonçait aussi le terme de "barbarie " qu'aurait employé Guy Cogeval, président du musée d'Orsay et de l'Orangerie , pour qualifier la photographie au musée. Sans aller si loin, il est clair que cette question gêne un peu aux entournoures :

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44 sec

Mais le musée d'Orsay a-t-il même le droit d'interdire aux visiteurs de capter des images d'oeuvres tombées dans le domaine public ? Non, ont tendance à répondre les juristes (pour plus de précisions, découvrez notre vade-mecum sur ce sujet). Trois fois non, clament les militants de la libre diffusion des savoirs, qui estiment pouvoir prendre en photo, de gré ou de force, ces oeuvres n'appartenant plus, ni à un artiste, ni à de quelconques ayants-droit. Mais pour Alain Lombard, le réglement de visite suffit à interdire :

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49 sec

Pourtant, même le ministère de la Culture et de la Communication, qui "ne plaide pour personne mais essaye de trouver une position médiane ", reconnaît qu'il est facile de statuer sur les collections publiques d'oeuvres libres de droit. Pour Jacqueline Eidelman, du ministère, la question du droit de captation ne se pose que pour les oeuvres privées :

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26 sec

*La pratique photographique, pour une certaine catégorie de public, c'est une manière de s’approcher des œuvres, de mieux les regarder, et d’y retourner ensuite. Donc il y a cette fonction pédagogique de la prise photographique qu’on peut soutenir et encadrer. *

Jacqueline Eidelman

Le musée d'Orsay estime que cette politique un peu autoritaire n'est pas contradictatoire avec le fait qu'il souhaite diffuser largement les images des œuvres dont il dispose : "Celles-ci sont toutes disponibles sur notre site internet. Et je crois que le musée d’Orsay est l’un des rares à proposer ceci. "

Certes, mais ce même site internet stipule bien que le musée est "titulaire exclusif de tous les droits afférents aux éléments incorporés dans le site (...) Toute utilisation de la reproduction des éléments présentés sur ce site est interdite hormis pour une consultation individuelle et privée. La reproduction et/ou la représentation de tout ou partie du site pour des exploitations autres que l'usage privé sont interdites. "

Alors, existe-t-il des enjeux commerciaux, derrière cette volonté d'Orsay de contrôler la captation et la diffusion de ses oeuvres d'art ? Un désir de phagocyter tous les droits qui leur sont relatifs ? Voire d'éviter simplement que les recettes de la librairie du musée ne dégringolent ? Absolument pas, répond Alain Lombard :

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38 sec

Mais certaines évolutions paraissent inévitables, et Orsay a déjà revu sa copie pour ne pas se priver d'une communication à peu de frais : "On constate effectivement un développement considérable des réseaux sociaux, auquel on souhaite participer pleinement en associant un maximum de jeunes, notamment, aux activités du musée. On a aussi commencé une expérimentation permettant à celui qui souhaite se photographier dans le musée, de le faire dans les espaces non muséographiques. Par exemple au salon de l’horloge, qui est très populaire. Jusqu’ici il y avait une tolérance, maintenant, on autorise clairement la photo dans cet endroit ." Alain Lombard évoque même la possibilité d'élargir les autorisations, en se fondant sur la charte du ministère.

Pour autant, le musée d'Orsay tique sur la communication qui a été faite, par le ministère de la Culture et de la Communication, autour de cette charte, "Tous photographes". En effet, la vidéo peut interpeller dans la mesure où l'on y voit une jeune fille à l'allure très adolescente, n'utiliser son appareil photo que pour réaliser des autoportraits ("selfies") devant des sculptures, avant de les envoyer à ses contacts. De là à y voir un encouragement à des pratiques de visite superficielles, il n'y a qu'un pas. Mais Jacqueline Eidelman se défend. "On est vraiment sur la réalité des pratiques. Les gens photographient les œuvres et se photographient visitant les établissements. On est sur cette philosophie là. " Pour elle, le clip est simplement humoristique et léger :

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30 sec

Alors, comment ménager la chèvre et le chou ? La photographie dans les musées est-elle "une éducation au regard, et pas seulement une pression sur un déclencheur ", comme le soutient Bernard Hasquenoph, ou s'apparente-t-elle au contraire à une "barbarie " ? L'essor des nouvelles technologies s'amplifiant inéluctablement, avec des citoyens de plus en plus réfractaires à l'interdit, il paraît évident que les musées devront, à l'avenir, penser leurs infrastructures et leurs scénographies en tenant compte de tels changements.

> Suite du reportage...
Charte des visiteurs photographes au musée, recul ou avancée ?

Les photographies enfin autorisées dans les musées italiens (La Tribune de l'Art)

Tous photographes ! (Le Monde de la Photo)

Clics et déclics photographiques (Le Monde)

Musée d'Orsay : la carte postale contre le téléphone portable (Slate)