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Suppliques Stories : comment raconter en 2022, les persécutions contre les juifs sous l'Occupation ?

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Philippe Pétain et Adolf Hitler, 24 octobre 1941
Philippe Pétain et Adolf Hitler, 24 octobre 1941
© AFP - INTERNATIONAL NEWS PHOTOS (INP) / AFP

"Suppliques Stories", disponible sur smartphone, a remporté le Grand Prix Pixii du festival Sunny Side of the Doc en juin dernier. Ayant reçu le soutien de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, cette web application prouve que la technologie sait aussi se mettre au service des mémoires.

"Fait-on attention aux fourmis que l’on écrase en marchant ? Et une fourmi vaut au moins autant que moi. Je suis condamné à mort, mais je veux vivre." Ces mots sont ceux de Léon Kacenelenbogen, le 27 août 1942, dans une supplique adressée au Maréchal Pétain. Une lettre - parmi 11 autres - mise en lumière par Andrés Jarach, le créateur d'une web app consacrée à la persécution des citoyens juifs de France pendant la Seconde Guerre mondiale.

L'application Suppliques Stories complète le documentaire Les Suppliques réalisé par le cinéaste et écrivain Jérôme Prieur. Fondé sur le travail et l'ouvrage de l’historien Laurent Joly, le film était diffusé le lundi 11 juillet dernier à 22h40 sur France 3, dans le cadre d'une soirée consacrée aux 80 ans de la Rafle du Vél' d'Hiv'. Mais comment cette application s'inscrit-elle dans un devoir de mémoire à l'heure ou les jeunes générations délaissent de plus en plus les documentaires historiques ?

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Un projet historique et artistique

L’application se présente comme une déclinaison numérique du documentaire et transcrit des "suppliques", ces lettres envoyées par les familles juives persécutées par les autorités de Vichy. Sous la forme de conversations SMS et WhatsApp, on y découvre les histoires de Gaston Lévy, Alice Grunebaum, Charlotte Lewin et autres victimes de l'antisémitisme d'Etat.

Si l’idée est originale, elle n’en restait pas moins risquée. Après avoir réfléchi à l’importance du numérique dans un processus de démocratisation historique et culturelle, Andrés Jarach, réalisateur et documentariste, a souhaité faire découvrir ces archives au plus grand nombre et en particulier aux jeunes générations. En lice, puis Premier prix du festival Sunny Side of the Doc 2022, Suppliques Stories permet de nous approcher au plus près de ces documents historiques particulièrement sensibles. "Je me suis demandé comment est-ce que je pouvais faire pour capter l'attention des jeunes, car aujourd'hui, peu d'entre eux regardent des documentaires et encore moins sur des sujets aussi sensibles que celui-ci" confie Andrés Jarach.

Supplique Stories
Supplique Stories

Pas moins de douze lettres sont accessibles sur la web app. Des lettres écrites entre 1941 et 1942 issues du CGQJ - les archives du Commissariat Général aux Questions Juives, entité qui s’apparentait davantage à un ministère français de l’antisémitisme - lors de la Seconde Guerre mondiale. Sélectionnées par l’historien Laurent Joly, ces suppliques mettent en évidence la logique de persécution du régime de Vichy et permettent, stricto sensu, d’être au plus près de l’imaginaire de tous ces réprouvés.

Ce projet historique et artistique a été pensé comme un échange sous forme de conversation digitale qui vient introduire les lettres et donne lieu, de fait, à une certaine proximité avec cette période de l'histoire. L'idée du réalisateur lui est venue de sa fille, âgée de 19 ans. Un pari risqué selon lui, car le concept "aurait pu être mal interprété avec ces conversations digitales". Il reste toutefois convaincu que la littérature numérique permet de capter l'attention des jeunes générations mais également celle des moins jeunes : "aujourd'hui, tout le monde a une utilisation active de son téléphone portable" affirme Andrés Jarach.

Les adaptations fictionnelles de ces lettres ont été conçues à partir d’éléments biographiques et historiques, précis et documentés. Le projet propose donc une immersion dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale, lors de l’Occupation. Mais tout en étant fidèle à l’Histoire, cette littérature numérique concède un rapport presque "physique" à ces archives et sert ainsi d’amorce à la lecture des épîtres. Une visée pédagogique revendiquée par Andrés Jarach qui souhaiterait étendre cette utilisation jusque dans les salles de classes des lycées français. Car au-delà d’un devoir de mémoire, cette immersion permet de découvrir - au plus près - le quotidien, mais aussi les peurs et les souffrances ressenties par les victimes.

Perpétuer les mémoires à l'heure du numérique

Le 3 avril 1942, au 7 rue François Miron dans le 4e arrondissement de Paris, Jacques Frajlich alors âgé de 11 ans écrit  à son "Cher chef d’Etat français", le Maréchal Pétain :

"Je suis né à Paris, je suis français et quand je serai grand, j’espère que je ferai beaucoup de bien pour la France. Pouvez-vous faire quelque chose pour mon papa emprisonné dans le camp de Pithiviers ? Je ne vous oublierai jamais." Jacques Frajlich

Supplique Stories
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Victime de l'horreur antisémite qui règne à cette époque, la milice n’aura qu’à se rendre à l’adresse, innocemment indiquée par le petit garçon. Déporté à Drancy, avec 589 autres enfants le 24 août 1942, il est l’une des nombreuses victimes dont on suit l'histoire à travers l’application.

L'utilisateur reste cependant libre de l'utilisation qu'il souhaite faire de la web app : "Il y a plusieurs types d'engagement à travers cette application. Vous pouvez lire les conversations SMS, écouter les lettres si vous le souhaitez, lire les fiches explicatives qui y sont associées et enfin, savoir ce que sont devenues ces victimes. Mais rien ne vous oblige à suivre toutes ces étapes" assure Andrés Jarach.

A travers tous ces mots implorateurs de clémence, Supplique Stories s’inscrit dans un devoir de mémoire à l’ère du numérique en proposant un voyage immersif dans le passé et, in fine, une nouvelle approche de notre histoire contemporaine.

Lien de téléchargement pour l'application Suppliques Stories

  • Avec la collaboration de  :
    Julie Bertin et Jade Herbulot : autrices des conversations
  • Production : La Générale de Production
27 min