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Suppression de la redevance envisagée : "La question de l'existence même de l'audiovisuel public est posée"

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Depuis 2009, la contribution à l'audiovisuel public est payable par toute personne imposée à la taxe d'habitation et qui détient un téléviseur. Son montant est déterminé par le Parlement et s'élève actuellement à 138 euros en France métropolitaine.
Depuis 2009, la contribution à l'audiovisuel public est payable par toute personne imposée à la taxe d'habitation et qui détient un téléviseur. Son montant est déterminé par le Parlement et s'élève actuellement à 138 euros en France métropolitaine.
© Maxppp - Lionel Vadam

Entretien. Emmanuel Macron veut supprimer la redevance audiovisuelle s’il est réélu, un "impôt qui ne correspond plus à la réalité". Après déjà bien d'autres déclarations de candidats à ce sujet. À quoi sert cette taxe, quelle alternative ? Réponses du spécialiste de l’histoire du journalisme Alexis Lévrier.

"On supprimera les impôts qui restent, la redevance en fait partie." Emmanuel Macron a créé la surprise lundi soir à Poissy en promettant de supprimer la redevance s'il est réélu. Pour sa première intervention de président candidat, il a jugé cette mesure cohérente avec la suppression définitive de la taxe d'habitation à la fin de l'année. Il a ensuite précisé dans une vidéo de campagne hier que "c'est un impôt qui ne correspond plus à la réalité [des usages avec les smartphones], injuste car aveugle sur votre revenu (...) Et donc il faut avoir un budget dédié, comme l'ont d'ailleurs les institutions". Tout en affirmant que "l'audiovisuel public et son indépendance, c'est très important". 

En 2019, Gérald Darmanin, alors ministre des Comptes publics, avait provoqué une levée de boucliers en évoquant déjà la suppression de ce qui a été créé pour les postes de radio en 1933. Dès septembre dernier, la candidate Marine Le Pen a annoncé vouloir privatiser l'audiovisuel public. En octobre, sur Sud Radio, Éric Zemmour investissait ce même sujet : "Je serais favorable à ce que l'on supprime cette redevance pour que le service public soit dans les conditions égales avec les autres, et qu'il cesse de racketter les Français, puis de leur cracher au visage". Et d'ajouter début février, sur France Inter : "Vous êtes des représentants de la pensée de gauche, de la France de gauche, et tous les Français le savent. (...) Et nous privatiseront France 2 et France Inter". Valérie Pécresse vient encore de répéter que la redevance audiovisuelle est "une taxe qui a fait son temps, qui est obsolète dans son mode de perception et son assise", avançant la solution d'"une loi pluriannuelle", avec "des économies à faire sur l'administration administrante".

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Aujourd'hui, la redevance finance l'audiovisuel public, dont Radio France, à hauteur de 3,2 milliards d'euros cette année. 28 millions de Français détenteurs d'un poste de télévision sont assujettis à cette "contribution à l'audiovisuel public" (CAP) qui s'élève à 138 euros par an en métropole et 88 euros en outre-mer, avec des exonérations sur critères sociaux. 

Que représente la redevance et quelle dimension politique à ces promesses ? Éclairage de Maxime Tellier et analyse de Stéphane Robert mardi dernier.

3 min

Alexis Lévrier, maître de conférences en littérature et communication à l'Université de Reims, spécialiste de l'histoire des médias, analyse les enjeux de sa possible disparition. Il était l'invité de notre journal de 22h mardi soir.

La suppression de la redevance peut-elle fragiliser l'audiovisuel public, même si la majorité s'engage à maintenir son financement ?

On était assez inquiet lundi après l'intervention d'Emmanuel Macron, parce qu'il n'a pas du tout formulé de propositions de financement alternatif, et on se souvient qu'au début de ce quinquennat, Emmanuel Macron avait déclaré en décembre 2017, que l'audiovisuel public était "la honte de la République". Il avait envisagé des coupes sombres aussi bien pour la radio que pour la télévision public. Elles n'ont pas eu toutes lieu, parce qu'il y a eu le Covid, mais aussi en raison également des fortes protestations en interne. Mais on peut s'inquiéter tout de même, car son projet était finalement de limiter le financement de l'audiovisuel public. La crainte que l'on peut avoir, c'est que cette suppression de la redevance ne soit pas entièrement compensée par de nouvelles sources de financement.

Le risque avec la suppression de la redevance est-il de voir le financement de l'audiovisuel public soumis à la volonté budgétaire du gouvernement en place ?

Exactement. Mais il faut aussi rappeler dans quel contexte nous nous trouvons. C'est la première fois que durant une campagne présidentielle cette question est à ce point évoquée par des candidats d'extrême droite. La précampagne s'est déroulée sous les coups de boutoir d'Éric Zemmour contre un certain nombre de contre-pouvoirs et notamment contre la presse et contre l'audiovisuel public. Il a annoncé sa volonté de privatiser France Inter ainsi que France Télévisions. Marine Le Pen lui a emboîté le pas. Valérie Pécresse a aussi dit qu'elle envisageait une privatisation, ou en tout cas au moins une disparition de la redevance. Et maintenant, Emmanuel Macron vient lui-même sur ce terrain là. 

On voit donc bien qu'il n'est pas simplement question de changer les modalités de financement de l'audiovisuel public, mais de mettre en cause sa survie elle-même. C'est un contre-pouvoir dont le pouvoir politique s'accommode assez mal traditionnellement. Les pressions qui viennent du pouvoir en place et parfois d'autres candidats, ont rarement été aussi fortes en ce moment. Et donc, derrière ce débat sur le financement se pose la question de l'existence même de l'audiovisuel public.

La redevance est-elle le meilleur moyen aujourd'hui pour assurer l'indépendance de l'audiovisuel public ?

Je le crois. En tout cas, c'est un impôt identifiable par les Français, qui est connu. On savait que la question de sa suppression se poserait avec la fin programmée de la taxe d'habitation, puisque ces deux impôts sont accolés l'un à l'autre. Peut-être qu'il était impopulaire, et on peut comprendre que les Français n'apprécient pas de le payer, mais au moins, cela permettait de visualiser, d'identifier le fait que l'on garantissait ainsi les conditions de fonctionnement de l'audiovisuel public. Parce que les audiences sont très bonnes, aussi bien pour France Inter, France Culture que pour actuellement les chaînes de l'audiovisuel public, les Français ont conscience que c'est un contre-pouvoir, notamment face à une extrême droitisation des médias privés. En tout cas, d'une partie d'entre eux. L'existence de l'audiovisuel public permet de garantir le fait qu'un certain nombre de médias audiovisuels résistent à cette droitisation et proposent un autre sens. Un autre discours, qui ne plaît pas forcément au pouvoir politique ni aux opposants, mais qui permet de faire entendre une autre voix. Le fait d'avoir une redevance permet aux Français d'avoir conscience de l'existence de ce contre-pouvoir. Le risque avec la disparition de cette redevance, même si on nous dit qu'on inventera d'autres modalités de financement, bien qu'on ne sache pas exactement comment il aura lieu, est finalement qu'à terme se pose la question de la disparition pure et simple de l'audiovisuel public.

Vous évoquiez l'extrême droitisation de certains médias privés. Les candidats de droite et d'extrême droite vont vous répondre que le service public est en voie de gauchisation. 

On sait que c'est un argument. Mais d'un point de vue historique, il est très souvent utilisé dans les périodes de droitisation. On n'a jamais autant dit que les médias étaient de gauche, par exemple, qu'au moment des années 30 et des mois même qui ont précédé directement la Deuxième Guerre mondiale. Au moment où il y avait un amoncellement de publications d'extrême droite, où toutes les thématiques du débat public étaient fixées par ces publications sur la haine xénophobe, l'antisémitisme, on a accusé systématiquement la presse d'être de gauche. Il ne faut pas être dupe de ce discours là, qui est un discours d'inversion du réel et qui s'est systématisé ces derniers mois, précisément au moment où une partie des médias a cédé à cette vogue du discours identitaire, du discours xénophobe. On n'a jamais parlé autant d'immigration, d'islam, d'identité, de religions qu'au cours de ces mois là. Et pourtant, on a essayé de nous expliquer dans certaines émissions, dans certains médias, que tous les journalistes étaient de gauche. C'est un simulacre, c'est une aberration, c'est un contresens qui ne résiste pas à l'analyse.

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"Accuser tous les journalistes d'être de gauche ne correspond à aucune réalité"

Le service public, historiquement - même si l'audiovisuel public n'est pas au-dessus de tout reproche et de tout soupçon - connait des pressions qui viennent du pouvoir en place. Surtout quand le président est jupitérien, avec une conception assez verticale du pouvoir. Ce qui est le cas très régulièrement en ce moment. Actuellement, le pouvoir n'est pas un pouvoir socialiste, ce n'est pas un pouvoir de gauche ou en tout cas, il ne se situe pas explicitement de ce côté-là. Donc, accuser tous les journalistes d'être de gauche ne correspond à aucune réalité. Et malheureusement, l'économie des médias montrent ces derniers temps, qu'ils sont allés aux mains d'oligarques qui penchent vers la droite, et dans le cas de Vincent Bolloré, vers l'extrême droite. Aucun d'entre eux n'a un projet culturel ou politique qui se situerait à gauche. Ce discours qui vient d'une partie de l'extrême droite et qu'on trouve effectivement dans un certain nombre de médias selon lequel tous les journalistes seraient de gauche et l'audiovisuel public serait entièrement à gauche, ce discours ne résiste pas à l'analyse. 

La redevance repose sur la possession d'un téléviseur. Ce critère ne risque-t-il pas de devenir obsolète avec la multiplication des écrans ?

Oui. De toute façon, ce critère était contesté. Et pour une raison simple : désormais on a accès à l'audiovisuel et à la télévision par d'autres outils que la télévision. On sait qu'un simple écran d'ordinateur ou un smartphone permettent d'avoir accès à la fois à Radio France et aux chaînes de l'audiovisuel public. Donc, ça fait longtemps que cette question est discutée et ce n'est pas totalement aberrant que d'autres utilisateurs, que d'autres consommateurs qui n'ont pas de poste de téléviseur, payent aussi cet impôt. Je comprends qu'on ait ce débat là, c'est assez rationnel.

"J'espère que les Français continueront à avoir conscience qu'ils payent le prix de l'indépendance des médias publics"

Ce que je souhaite, c'est qu'on puisse identifier le paiement de cet impôt parce qu'effectivement l'information a toujours un prix et qu'elle n'est pas gratuite. Et avoir une information indépendante qui se tient à l'écart du pouvoir économique comme celle du service public, a forcément un coût. Il faut que ce coût soit identifiable. Les Français s'en acquitteront d'une manière ou d'une autre si l'audiovisuel public persiste, et j'espère que les Français continueront à avoir conscience qu'ils payent le prix de l'indépendance des médias publics.

À réécouter : Médias et opinion publique

Pour aller plus loin également > '28 minutes', sur Arte. La redevance en débat. Avec Jean-Noël Jeanneney, historien, ancien président de Radio France, Nathalie Sonnac, économiste des médias, ancienne membre du CSA, et Jean-Marc Dumontet, producteur de spectacles et propriétaire de salles qui a copiloté un groupe de réflexion sur la question de la suppression de la redevance, sollicité par Emmanuel Macron.