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Sur la "route-mère" (John Steinbeck)

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Nous revenons ici sur l’histoire de la route 66, aujourd'hui quasiment fermé à la circulation, en commentant les clichés réalisés par Olivier Archambeau, président de la Société des Explorateurs français, maître de conférences et directeur du département de géographie à l’Université Paris-VIII.

Ancienne borne de la route 66.
Ancienne borne de la route 66.

Olivier Archambeau, président de la Société des Explorateurs français, maître de conférences et directeur du département de géographie à l’ Université Paris-VIII, travaille actuellement sur un projet géophotographique de grande envergure, dans le sillage du projet d' Albert Kahn. Il souhaite en effet constituer un corpus iconographique exhaustif des paysages et des activités humaines qui longent les « routes mythiques » du globe. Son projet l'a déjà mené en Argentine sur la route 40 , puis en Australie sur les Stuart Highway  et Northern Highway , expéditions dont il a fait le récit dans deux émissions passées de Planète Terre , disponibles à la réécoute en bas de ce billet. Plus récemment, cet universitaire français s’est rendu, avec un groupe d’étudiants de l’université Paris VIII, sur la route 66 aux Etats-Unis. Nous revenons ici sur l’histoire de cet axe, aujourd'hui quasiment fermé à la circulation, en commentant les clichés réalisés par l’invité de Planète Terre ce 8 septembre, disponible à la réécoute  ici

La route 66.
La route 66.

La route 66 naît de l’entreprise de modernisation des infrastructures des années 1920

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La route 66 est le premier axe routier goudronné reliant l’ouest à l’est des Etats-Unis. De Chicago à Los Angeles, elle parcourt une distance approximative de 4 000 km. Cet axe traverse huit Etats et de nombreuses villes – dont il faciliteragrandement le développement économique – ainsi que des grands espaces très divers : champs cultivés, déserts, et montagnes. John Steinbeck décrit son tracé en ces termes :

« La nationale 66 est la grande route des migrations. 66… le long ruban de ciment qui traverse tout le pays, ondule doucement sur la carte, du Mississipi jusqu’à Bakersfield… à travers les terres rouges et les terres grises, serpente dans les montagnes, traverse la ligne de partage des eaux, descend dans le désert terrible et lumineux d’où il ressort pour de nouveau gravir les montagnes avant de pénétrer dans les riches vallées de la Californie. » [1]

Sa construction s’inscrit dans un vaste plan de modernisation des infrastructures américaines, au nom d’un double objectif, à la fois commercial et stratégique. Ce projet s’échelonnera sur une dizaine d’années : si le nom et le tracé de cette route sont fixés dès 1926 par les autorités fédérales, l’effort financier de construction revient entièrement aux Etats, qui peinèrent à achever ce chantier colossal. La route fut construite par fragments, et ne sera complètement asphaltée qu’en 1938, dans le cadre des Grands Travaux de Roosevelt.

Carte de la route 66.
Carte de la route 66.

La « route-mère » des migrants en provenance des régions du* Dust Bowl

La culture intensive de maïs et de soja de l’actuelle Corn Belt , le principal bassin agricole des Etats-Uni, s’expose au bord de la route 66 :

Des silos à grain le long de la route 66, près de Chicago.
Des silos à grain le long de la route 66, près de Chicago.

Au sud de cette Corn Belt , dans deux autres Etats du Middle West  agricole, l'Oklahoma et l'Arkansas, cette route est associée à la mémoire d’un évènement douloureux de l’histoire américaine : la grande sécheresse des années 1930 . A l’époque, cette région sinistrée a été qualifiée de Dust Bowl  : « bassin de poussière ». Les terres de cette zone, desséchées, érodées par les tornades – fréquentes dans cette région – et par un labour trop intensif, ne ressemblaient en effet plus qu’à de vastes champs de poussière :

Ferme abandonnée du fait de l'érosion des terres, en Oklahoma en 1937.
Ferme abandonnée du fait de l'érosion des terres, en Oklahoma en 1937.

Des familles de fermiers fuient sur les routes, poussées par la faim, en direction de l’ouest du pays. Le périple de ces migrants a été immortalisé par John Steinbeck, qui décrit la route 66 comme la « route-mère », celle qui charrie les flux de réfugiés en provenance de divers chemins :

« La 66 est la route des réfugiés, de ceux qui fuient le sable et les terres réduites, le tonnerre des tracteurs, les propriétés rognées, la lente invasion du désert vers le nord, les tornades qui hurlent à travers le Texas, les inondations qui ne fertilisent pas la terre et détruisent le peu de richesses qu’on y pourrait trouver. C’est tout cela qui fait fuir les gens, et par le canal des routes adjacentes, les chemins tracés par les charrettes et les chemins vicinaux creusés d’ornières les déversent sur la 66. La 66 est la route-mère , la route de la fuite. »

{% image b3ffd016-0bb8-102e-8e9f-fcfcfc001444 %} Famille de migrants en provenance du Dust Bowl, dans les années 1930. ©Franklin D. Roosevelt Presidential Library

Mère migrante.
Mère migrante.

Cet exode a été photographié par Dorothea Lange , qui prit des portraits saisissants, dont la célèbre Mère migrante , ci- contre.

L’apparition de nouvelles pratiques commerciales : les débuts de la civilisation de la voiture

Du fait de son tracé stratégique, la route 66 devient rapidement un des axes principaux des Etats-Unis. Transitent par elle des voyageurs ou des flux de marchandises, qui appellent progressivement l’installation de commerces adaptés aux besoins spécifiques de ces trajets de longue durée. Les premiers motels , des stations-essences , des fast-foods , des drive-in  et des panneaux publicitaires fleurissent le long de la route 66, initiant ainsi de nouvelles pratiques commerciales. Les paysages traversés sont aussi mis en valeur afin d’attirer d’éventuels touristes de passage : des musées , et leurs inévitables boutiques de souvenirs, apparaissent. L’économie de très nombreuses villes fut totalement bouleversée par l’ouverture de la route 66. Autant de commerces devenus dans leur majorité obsolètes aujourd’hui du fait de l’abandon de celle-ci. Si certains furent détruits, d’autres ont été conservés à dessein dans leur aspect originel, ce qui donne à certains lieux une allure de « ville-fantôme » :

Un ancien distributeur de Coca-Cola, à Adrian, Michigan.
Un ancien distributeur de Coca-Cola, à Adrian, Michigan.
Un ancien garage à Ackberry, Arizona.
Un ancien garage à Ackberry, Arizona.
Un ancien hôtel-musée non loin de Newkirk, New mexico.
Un ancien hôtel-musée non loin de Newkirk, New mexico.
Une ancienne station-service à Elkart, Illinois.
Une ancienne station-service à Elkart, Illinois.

L’esprit « on the road », de la culture populaire à l’art contemporain

La route 66 occupe une place de choix dans l’imaginaire populaire américain , en particulier dans les années 1960, période de faste au cours de laquelle l’automobile se généralise et devient un symbole de réussite sociale et nationale. Présente dans de nombreuses chansons, séries télévisées et films, cette route symbolise un certain esprit aventurier et baroudeur. On peut au moins citer la série « Route 66 », diffusée dans les années 1960, et la chanson rock’n’roll de Bobby Troup, reprise par Nat King Cole, les Rolling Stones ou encore Depeche Mode.

Une Harley-Davidson tigrée,
Une Harley-Davidson tigrée,

Parallèlement, la route inspira aussi le mouvement beatnik  des années 1960. Le roman de Jack Kerouac, *Sur la route, * publié en 1957, s’il s'inscrit dans l’imaginaire des grands espaces propre à la civilisation de la voiture, instaure un rapport moins instrumental avec les contrées traversées. La route n’est pas uniquement le vecteur de la civilisation capitaliste, elle devient le lieu d’une quête d’authenticité qui passe par la découverte d’un ailleurs radical, par le voyage, la religion ou la drogue. Prendre la route devient alors un acte de résistance sociale et politique face au nouvel ordre mondial – les Etats-Unis sont engagés au Vietnam – et aux conséquences socio-culturelles de la croissance américaine : l'émergence d'une classe moyenne, et la généralisation du consumérisme.

Ce mouvement de contestation fut précurseur du bouillonnement social et artistique des années 1970. A cette époque, la route 66 se voit investie par les artistes, qui lui prédisent un destin moins utilitaire que celui pour lequel elle est née. Alors qu’elle devient de moins en moins empruntée par des automobilistes frileux ou pressés, qui lui préfèrent de nouveaux tronçons autoroutiers plus sûrs et plus rapides construits dès 1956, certains artistes choisissent d’installer leurs œuvres le long de cette route. C’est le cas du célèbre Cadillac Ranch , installé à Amarillo en 1974. Dix modèles d’automobiles, de marque Cadillac, ont été enfoncées dans le sol, de sorte qu’elles paraissent avoir été lâchées d’avion. Leur couleur d'origine a depuis longtemps disparu sous les tags, auxquels ont incité les créateurs de la sculpture, Chip Lord, Hudson Marquez et Doug Michels :

Cadillac Ranch, à Amarillo, le long de la route 66.
Cadillac Ranch, à Amarillo, le long de la route 66.

L’abandon progressif de la Route 66

L’explosion du trafic routier qui suivit la Seconde Guerre Mondiale ne cessa de se renchérir, et la route 66 ne put bientôt plus supporter le flux quotidien de véhicules qui la parcourait. Elle fut ainsi progressivement abandonnée et remplacée par de nouveaux segments autoroutiers, jusqu'à sa fermeture officielle totale en 1985. Néanmoins, les nouveaux tracés sont parfois parallèles à la route 66, voire se superposent à elle : l'axe mythique ne demeure intact que par segments, empruntés pour un usage essentiellement local et touristique.

Un motel touristique à Amboy, California.
Un motel touristique à Amboy, California.

Sources : Encyclopédie Britannica en ligne, Wikipédia

Pour aller plus loin : 

On peut réécouter deux émissions précédentes, dans lesquelles Planète Terre avait invité Olivier Archambeau :

L'émission du 4 juin 2008 consacrée à la route 40, en Argentine.

L'émission du 13 mai 2009 consacrée à la Stuart Highway, en Australie.

On peut également consulter les sites suivants :

On peut également se reporter aux ouvrages suivants :

  • le roman de John Steinbeck, Les raisins de la colère , Gallimard, Paris, 1947, en particulier le chapitre 12, et l’adaptation pour le cinéma de John Ford avec Henry Fonda, dont on peut voir un extrait ici
  • le roman de Jack Kerouac, Sur la route , (1957) Paris, Gallimard, 2010.

[1] John Steinbeck, Les raisins de la colère , Paris, Gallimard, 1947, chapitre 12, p.130.