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« Sur la valeur stratégique du Soft Power » - Interview de Joseph Nye

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Cette interview est la retranscription de l'émission diffusée sur France Culture le 14 novembre 2010 dans l’émission Masse Critique , devenue depuis Soft Power .

Joseph Nye
Joseph Nye

Joseph S. Nye Jr. fut le directeur de la *Kennedy School of Government * de l'université de Harvard (Etats-Unis) de 1995 à 2004. Il y enseigne encore aujourd'hui les relations internationales. Auteur de Power and Interdependence , *Bound to Lead * (1990, dans lequel apparaît le concept de « soft power ») ainsi que de Soft Power : The Means to Success in World Politics (2004). Nye fut également Secrétaire adjoint à la Défense, chargé des affaires internationales, au sein de l'administration Clinton (1994-1995). Il a présidé le National Intelligence Council, organe en charge de coordonner les évaluations des services de renseignement pour le président des Etats-Unis (1993-1994).

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**Frédéric Martel : Joseph Nye, vous êtes depuis plusieurs années l'une des grandes figures de la ** **Kennedy School ** de Harvard et vos travaux de recherche en relations internationales vous ont valu une réputation mondiale. Vous êtes aussi connu pour votre participation active au sein des administrations Clinton et Obama. Jospeh Nye, homme d'idées ou homme de terrain ?

**Jospeh Nye : ** Aujourd'hui, je suis professeur de sciences politiques et de relations internationales auprès de l'université de Harvard. Voilà plusieurs années que j'enseigne, et on attendrait donc peut-être de moi que je dise : « Oui, je suis un académique ». Mais j'ai toujours eu – et entretenu – cette disposition d'esprit propre aux gens qui aiment travailler sur les idées, les concepts et les éléments de théorie. Cela ne m'a pas empêché de prendre part à des opérations très concrètes : j'ai consacré cinq années de ma vie à travailler sur les questions de défense pour le gouvernement américain. J'ai donc aussi cette expérience concrète du terrain, qui fait de moi, en plus d'un académique, un homme de la pratique. Pour moi, il est essentiel de pouvoir toujours mettre ces deux composantes en relation dans mon travail : mobiliser les idées du monde académique pour élaborer des solutions politiques et extraire de mes projets pratiques la matière propre à enrichir mes leçons et ma théorie.

**FM : Au moment de l'élection de Barack Obama, vous avez été sur le point de privilégier à nouveau le terrain : vous étiez en effet pressenti pour occuper le poste d'ambassadeur des Etats-Unis au Japon. En tant que spécialiste de la zone Asie, vous avez été désigné comme candidat naturel par Hillary Clinton, mais le président a préféré nommer un ** **fund raiser ** de la Silicon Valley. Comment analysez-vous ce choix ? Est-ce qu'il correspond à la procédure normale de la nomination des ambassadeurs aux Etats-Unis ?

JN : Il n'y a aucune anomalie de procédure à signaler sur ce point. Je pense que l'ambassadeur actuellement en poste a été choisi pour des qualités avérées et une compréhension fine des grands enjeux de la zone Asie. De mon point de vue, l'essentiel est que la relation entre les Etats-Unis et le Japon, que j'ai contribué à restructurer du temps de mon activité dans l'administration Clinton, soit judicieusement entretenue et conserve les bases solides qu'elle a pu acquérir au cours de la dernière décennie. Les Japonais eux-mêmes sont conscients de l'importance d'un contact de qualité avec les Etats-Unis. Lorsque la Chine tente de faire valoir ses droits sur les îles Senkaku, actuellement propriété du Japon, les Japonais vérifient que l'alliance avec les Etats-Unis est très importante pour leurs propres intérêts, puisque la bonne attente avec le géant américain dissuade certains pays voisins d'engager des conflits de façon spontanée. Ma non-nomination au poste d'ambassadeur au Japon n'est absolument pas gênante, dans la mesure où la personnalité en place partage ma vision des enjeux majeurs de cette région. Je continue de contribuer à ma façon à ces problématiques, en les intégrant dans mes travaux de professeur à la Kennedy School .

FM : A vos yeux, intervenir à la ** Kennedy School of Government ** permet de valoriser suffisamment vos réflexions ? Comment définiriez-vous l'école ? Une école de la haute administration et de la diplomatie ?

JN : La Kennedy School se définit elle-même comme participant à l'entraînement des leaders de la sphère publique. Parmi eux, certains deviennent diplomates, d'autres sont actifs au sein d'organisations non-gouvernementales. D'autres encore sont mobilisés en politique dans des cadres plus associatifs... Les leaders se placent dans des sphères et des contextes variés. Le grand objectif que s'est fixé la Kennedy School of Government , c'est de donner plus de valeur aux grands sujets de la sphère publique, un meilleur traitement, croisant une expertise dans des domaines variés pour une analyse plus riche des problématiques. Nous formons des étudiants dans le but de leur offrir cette richesse d'analyse et, à ce titre, il me semble que mes réflexions sont déjà grandement valorisées par le biais de mon activité de professeur. Il est évident que d'autres activités permettent de donner plus d'écho au fruit de mon travail.

FM : Vous avez réfléchi très tôt au concept de « globalisation », puis de « mondialisation », en cherchant plus particulièrement à déterminer les interdépendances complexes entre les Etats. Quel a été le point de départ de ces réflexions ?

JN : J'ai commencé à travailler sur ces sujets dans les années 1970. Le grand événement qui m'a fait prendre conscience du besoin de repenser les enjeux des relations internationales, c'est le choc pétrolier de 1973. Soudain, le monde découvrait que certains des pays considérés parmi les plus faibles – j'entends ici les pays du Moyen-Orient – étaient capables de soustraire des millions de dollars aux pays les plus puissants. C'est un fait que les théories des sciences politiques, jusqu'alors, n'expliquaient pas et, plus grave encore, ne prenaient même pas en considération. L'ensemble de la réflexion était focalisé sur la force militaire et le poids économique des pays. Il est évident que les armes et l'argent sont des données essentielles sur une carte d'analyse géopolitique, mais il m'a semblé tout aussi important de signaler des réalités moins évidentes, que j'ai baptisées « relations d'interdépendance ». Si deux pays, ou deux personnes, dépendent l'une de l'autre, et ce dans des proportions tout à fait égales, alors le pouvoir n'existe pas dans cette relation. Mais si l'un vient à dépendre de l'autre dans une mesure plus importante, alors ce pays, ou cet individu, subit une perte de pouvoir, et la carte des forces n'est plus la même.

Les degrés d'interdépendance ont des effets particulièrement importants dans le système très concret de l'économie ; il est donc très légitime de les inclure dans l'analyse des relations de pouvoir. Dans le contexte de mondialisation actuel, où les rapports entre pays sont facilités et intensifiés, l'étude des interdépendances est plus que jamais justifiée – et pertinente – pour comprendre la distribution des forces à travers le monde. En faisant l'impasse sur l'importance des interdépendances, l'analyste propose une vision dangereuse de la carte des pouvoirs. Prenons l'exemple de la Chine. Economiquement, le pays, avec les vagues de dollars qu'il brasse, a les moyens de mettre à genoux les Etats-Unis. Mais sur d'autres plans, notamment sur celui des valeurs et de la culture, la relation est asymétrique : les Etats-Unis bénéficient d'une adhésion beaucoup plus forte des autres pays du monde que la Chine. Les Etats-Unis, c'est la démocratie, une culture populaire qui séduit partout sur le globe. « Attaquer » les Etats-Unis, sur le plan économique, serait donc un très mauvais calcul de la part des Chinois, qui se placeraient eux-même dans une position délicate par rapport au reste du globe. Il est essentiel de donner leur importance aux symétries et aux asymétries dans les relations d'interdépendance.

Le grand événement qui m'a fait prendre conscience du besoin de repenser les enjeux des relations internationales, c'est le choc pétrolier de 1973. Soudain, le monde découvrait que certains des pays considérés parmi les plus faibles [...] étaient capables de soustraire des millions de dollars aux pays les plus puissants.

Hard power
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- DVIDSHUB

FM : En évoquant la force de la culture ou des valeurs d'un pays, dans leur capacité à rallier d'autres pays, vous évoquez ici l'importance du « soft power », ce « pouvoir doux » dont vous êtes le théoricien. Les arguments ne manquent pas pour montrer que le « soft power » est utile, mais est-il indispensable ? Aujourd'hui, est-ce simplement un complément du « hard power » ou y a-t-il substitution ?

**JN : ** Il me semble impossible que le « hard power », celui des armes et de l'argent principalement, puisse disparaître de l'arsenal des forces d'un pays. Ils constituent des moyens d'action et de persuasion très concrets, que l'on peut acquérir de manière plus rapide et plus stable que les forces volatiles du « soft power ». Ils sont et resteront – je pense – la donnée de base dans la distribution des pouvoirs.

Le « soft power », dans ce contexte, vient donc comme un complément, une force d'une autre nature. Mais son importance n'en est pas pour autant moindre. L'idée qu'un type de pouvoir complète l'autre, je l'ai définie dans le concept de « smart power », un « pouvoir intelligent » où sont combinés à juste degré pouvoir dur et pouvoir doux. Plusieurs personnes diront que le « soft power » n'a aucune efficacité, et il vrai que, parfois, dans un contexte donné, il ne fonctionnera pas et n'offrira aucun apport d'influence. Par exemple, l'importance du « soft power » américain ne stoppera pas Kim Jong II dans son programme d'armement en Corée du Nord.

Pour autant, si vous décidez d'ignorer simplement et radicalement le « soft power », vous reniez une composante très importante dans l'Histoire du monde. Prenons l'exemple de la Guerre froide. L'Union soviétique et les Etats-Unis ont pu formuler des menaces d'importance égale en termes d'armement, par exemple. Si l'Union soviétique est sortie perdante de l'affrontement, c'est qu'elle avait perdu la quasi totalité de son « soft power ». Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l'Union – et le communisme, par extension – bénéficiaient d'un très grand pouvoir d'attraction (« soft power », si je reprends mon propre vocabulaire) : ils symbolisaient la résistance et le soulèvement face au fascisme. Quand les Soviets envahissent la Hongrie en 1956, puis la Tchécoslovaquie en 1968, ils utilisent le « hard power ». Ils ne perdent pas pour autant leur « soft power ». Quand le mur de Berlin tombe, une décennie plus tard, il ne tombe pas sous les coups de l'artillerie ou des bombes : il s'écroule parce que la population, derrière le rideau de fer, a perdu confiance dans le système communiste. Le communisme n'attire plus, l'Union soviétique est démunie de « soft power ». La Guerre froide est une période pour laquelle le jeu entre « hard » et « soft power » apparaît de manière relativement évidente. Essayer de comprendre ce point de l'Histoire en affirmant que le « soft power » n'entre pas en ligne de compte, c'est, à mes yeux, faire une grave erreur de méthode.

FM : Du temps des présidents Roosevelt et Kennedy, on observait déjà l'importance, dans le jeu de pouvoir des Etats-Unis, de l'influence qui s'exerce par la culture et les personnalités qui véhiculent des idées ou des valeurs propres à emporter l'adhésion. Le jazz et la femme du président Kennedy, à leur manière, ont contribué au pouvoir des Etats-Unis. Le « soft power » ne serait donc pas quelque chose de nouveau ?

JN : Le « soft power » est aussi vieux que l'Histoire humaine. Il n'y a, en effet, aucune nouveauté en termes de comportement. Dans la Chine ancienne, le philosophe Lao Tse parle déjà des leaders qui ne commandent pas, mais trouvent leur légitimité dans la séduction. Je dirais que chacun de nous a recours au « soft power » dans la vie de tous les jours. Les individus, quels qu'ils soient, ont d'autres moyens que ceux qui consistent à contraindre ou à soudoyer un tiers. Souvent, nous essayons de convaincre les autres du bien-fondé de notre pensée ou de nos actions, ou de l'intérêt que présente ce que nous désirons. Au fond, le « soft power » est une tendance naturelle chez l'homme, bien en amont de toute stratégie politique.

Je n'ai qu'une nouveauté à signaler : il y a vingt ans, nous ne prêtions pas suffisamment attention à cette réalité, lorsque nous construisions nos théories de relations internationales. Nous restions persuadés que la force se mesurait au nombre de missiles ou au poids de l'économie. La réalité du « soft power » est bien loin d'être nouvelle ; je n'ai, pour ma part, fait qu'apporter des mots, des concepts et une réorientation des méthodes d'analyse.

La réalité du « soft power » est bien loin d'être nouvelle ; je n'ai, pour ma part, fait qu'apporter des mots, des concepts et une réorientation des méthodes d'analyse.

FM : Pourquoi les Américains sont-ils si puissants en termes de « soft power » ?

JN : Les Etats-Unis ont inventé une culture qui emprunte des éléments aux cultures du monde entier. L'Amérique, c'est un pays d'immigrés, qui intègre les composantes culturelles qui viennent à elle. Je dirais que l'immigration elle-même peut-être une composante du « soft power » : ce pouvoir d'attirer en masse des groupes d'individus, en provenance de sociétés aux idéaux parfois bien différents, est révélateur de l'immense portée des grandes idées américaines. Savoir que les Etats-Unis sont à ce point en mesure de faire rêver et de susciter, dans un mouvement concret, des déplacements de population contribue aussi au poids de son « soft power », les autres pays du monde étant bien conscients de ce pouvoir d'attraction. Et si ce succès fonctionne selon un principe de cercle vertueux (des groupes culturels différents s'installent aux Etats-Unis, les Etats-Unis intègrent les cultures correspondantes, des groupes culturels nouveaux trouvent des valeurs qui leur ressemblent, se déplacent et enrichissent plus encore la base culturelle américaine), il faut aussi rappeler que les Etats-Unis, c'est la promesse d'obtenir la nationalité américaine en une génération.

**FM : Vous avez vivement critiqué, notamment dans des papiers publiés par le ** New York Times , les difficultés rencontrées par les universités américaines, essentiellement durant les années Bush, pour attirer les étudiants étrangers. Il s'agit là d'une problématique de « soft power » ?

JN : Les étudiants étrangers que peut accueillir un pays est une composante très importante pour le « soft power », et ce quel que soit le pays concerné. Les étudiants qui viennent sur votre sol sont déjà, a priori, intéressés – et c'est la situation minimale – par ce que vous représentez. Quand ils rentrent dans leur pays, il se sont, pendant six mois, un an, voire plus, imprégnés de vos valeurs, de votre modèle de société. Ils ont une idée plus précise de votre identité, celle qui se constitue de vos politiques et du raison d'être de ces politiques. L'étudiant étranger va très souvent garder une disposition favorable par rapport au pays qui l'a accueilli et diffuser, dans son pays d'origine, une meilleur connaissance, voire une image positive, du territoire qu'il a pu apprivoiser. Un étudiant étranger, c'est un point d'entrée sans pareil pour le pays d'accueil. L'étudiant est jeune, en devenir, en plein développement de ses idées : il est un soutien potentiel à votre influence dans une autre société et, à ce titre, vecteur de « soft power ».

Les Etats-Unis, pendant de très nombreuses années, ont accueilli environ 750 000 étudiants étrangers chaque année. Après le 11 septembre, les autorités ont craint que le système éducatif soit un point d'infiltration facile pour es terroristes. On a donc décidé de restreindre l'octroi de visas aux étudiants non nationaux. Dès 2002, le nombre d'étudiants étrangers dans les universités américaines a donc commencé à stagner puis, très rapidement, à baisser. Le nombre d'étudiants non nationaux sur le territoire américain a baissé de 2,4 % dans la période de l'après-Twin Towers. La sur-réaction au 11 septembre a donné lieu à une grosse erreur de tactique. Colin Powell, secrétaire d'Etat, a souligné cette erreur dans le Wall Street Journal . Le « soft power » d'un pays est dangereusement menacé lorsque la bureaucratie se laisse conduire par un climat de crainte et ferme ses portes à l'extérieur. Heureusement, la politique de visas a été rectifiée et les universités américaines accueillent de plus en plus d'étudiants étrangers.

Un étudiant étranger, c'est un point d'entrée sans pareil pour le pays d'accueil. L'étudiant est jeune, en devenir, en plein développement de ses idées : il est un soutien potentiel à votre influence dans une autre société et, à ce titre, vecteur de « soft power ».

iPod
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- tonystl

FM : Comment évaluez-vous le succès du « soft power » ? Il est tout à fait possible de se rendre à une manifestation anti-Etats-Unis en portant des baskets Nike, en écoutant Lady Gaga sur son iPod et en appelant au rassemblement sur Facebook. Quels éléments comptent réellement pour déterminer si un pays a réussi sa politique d'influence ?

JN : Ce serait une erreur de rattacher le « soft power » uniquement à des artefacts culturels. Dans les éléments qui sont le plus souvent des ressources de « soft power » (la culture, la valeur, les politiques étrangères), ce sont les valeurs qui tendent à prouver de la façon la plus solide qu'un individu se reconnaît dans un pays et se veut partisan de ce pays. Il est possible d'intégrer des produits de la culture populaire américaine sans pour autant rêver d'être américain et, à ce stade, on note une infiltration des Etats-Unis plus qu'une victoire d'influence.

Avoir du « soft power », c'est avoir un comportement qui permet d'obtenir de l'autre ce que l'on veut. La culture populaire, comme ressource de « soft power », peut produire de l'influence comme elle peut ne pas en produire. En termes de « hard power », la logique est la même : un tank est très efficace pour gagner une bataille dans le désert, il est un poids mort dans un marais. Tout est une question de contexte. Les films de Hollywood, avec leurs femmes en bikini qui travaillent et divorcent, ont beaucoup de succès auprès des Brésiliennes. Les mêmes films n'ont pas l'adhésion des femmes d'Arabie Saoudite et, en l'occurrence, font des Etats-Unis un ensemble que l'on a envie de rejeter. Il est essentiel, pour l'évaluation de toute sorte de pouvoir, de savoir intégrer le contexte.

Ce serait une erreur de rattacher le « soft power » uniquement à des artefacts culturels.

FM : Vous êtes un proche de l'administration de Barack Obama. Le président des Etats-Unis, au moment de son élection, a déclaré, dans son discours de politique générale : « ** Our power alone cannot protect us, nor does it entitle us to do as we please… Our power grows through its prudent use; our security emanates from the justness of our cause, the force of our example, the tempering qualities of humility and restraint. » Il livre ici, en quelque sorte, une définition du « soft power ». La ministre des Affaires étrangères Hillary Clinton, pour sa part, a fait quatre mentions du concept de « smart power » dans son premier discours. ** Quel bilan faites-vous de cette politique toute tournée vers le « pouvoir d'influence », deux ans après la victoire de Barack Obama ?

**JM : ** Je suis très heureux que la nouvelle administration ait souligné l'importance des valeurs et de la combinaison entre « hard » et « soft power ». A mon sens, un très bon départ a été pris en montrant que les nouveaux dirigeants des Etats-Unis d'Amérique avaient une appréhension fine, réaliste, complète des données de stratégie géopolitique.

Si on en croit les sondages de l'opinion publique, après deux ans de politique Obama, l'attractivité exercée par les Etats-Unis a gagné en importance : l'image de l'Amérique est plus positive chez les Américains eux-mêmes, mais aussi en Europe, en Asie. Les choses n'ont pas vraiment évolué concernant le monde musulman, bien que les pays du Moyen-Orient aient salué les discours d'Obama, en demandant la preuve des actes après la force des mots. Aujourd'hui, les Etats-Unis doivent travailler à maintenir leur « hard power » pour rester puissants face à la Corée du Nord ou aux groupes d'Al-Qaida, qui ne sont en rien sensibles aux valeurs ou la culture américaine. Sur un autre plan, il s'agit de renforcer toujours et encore le « soft power », qui pourrait permettre de rallier les musulmans modérés, par exemple, et empêcher par ce biais Oussama Ben Laden de rallier de groupe du milieu, encore indécis, à sa cause. Je crois que c'est aujourd'hui un des meilleurs exemples pour démontrer la valeur stratégique du « soft power ».

A cette heure, l'administration Obama n'a pas réellement travaillé sur un renforcement du « soft power ». La priorité a été donnée, avec bon sens, au processus de paix. Sur ce point, Obama a fait de très grands progrès en très peu de temps et il lui reste encore suffisamment de temps pour travailler plus encore en ce sens et, dans un même temps, redynamiser le pouvoir d'influence des Etats-Unis.

FM : Quelle analyse du « soft power » proposez-vous pour la zone Asie, à travers la Chine, l'Inde, le Japon ou l'Indonésie ?

JN : L'Asie va très certainement prendre une part grandissante dans l'économie mondiale. A plus petite échelle, je pense que la Chine est destinée à prendre de l'importance dans cette partie de l'Asie, et ce notamment parce que le pouvoir chinois a reconnu récemment l'importance de cultiver le « soft power » en complément du « hard power ». En 2007, le président Hu Jin Tao annonçait, au 17e congrès du parti communiste chinois, que le pays devait développer son pouvoir d'influence pour se faire une place de choix dans la zone Asie. Et les actes ont suivi la parole : les Instituts Confucius ont été créés pour diffuser la langue et la culture chinoises à travers le monde ; les volumes, fréquences et les zones de diffusion sur China Radio International ont été augmentés ; aujourd'hui, la Chine développe une chaîne de télévision câblée, qui diffusera principalement en anglais, afin de donner aux points de vue chinois une fenêtre d'exposition mondiale. Les logiques du « soft power » sont donc prises très au sérieux. Malgré tous ces efforts, il apparaît clairement que le « soft power » chinois n'égalise pas celui des Etats-Unis. C'est ce que montrent des sondages récents réalisés par la BBC d'une part, par le Chicago Council on Global Affairs d'autre part. La raison de ce retard est très simple : la Chine ne laisse pas à sa société civile s'exprimer. Or, la société civile est un des terreaux les plus fertiles du « soft power ». La Chine essaie de contrôler les choses de façon trop centralisée, alors que la décentralisation donne des conditions très favorables au développement du « soft power ». Observons le cas du cinéma : la Chine a des réalisateurs merveilleux, des acteurs de talent, mais peu de films chinois attirent l'attention mondiale. L'Inde, pour sa part, a fait le bon choix d'accorder la liberté à ses artistes. Ce climat de confiance permet à Bollywood de produire plus de films qu'Hollywood. Pourquoi la Chine ne produit pas les mêmes volumes ? Ce n'est pas parce qu'il y a moins de Chinois que d'Indiens, ce n'est pas non plus une question de talent. Tout le problème vient du contrôle du gouvernement Chinois sur les forces de création du pays. Tant que la politique ne sera pas inversée sur ce point, le « soft power » chinois sera prisonnier de ses limites.

Les Instituts Confucius ont été créés pour diffuser la langue et la culture chinoises à travers le monde ; les volumes, fréquences et les zones de diffusion sur China Radio International ont été augmentés ; aujourd'hui, la Chine développe une chaîne de télévision câblée, qui diffusera principalement en anglais, afin de donner aux points de vue chinois une fenêtre d'exposition mondiale. Les logiques du « soft power » sont donc prises très au sérieux.

al Jazeera
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FM : Il peut sembler que les Etats-Unis ne font pas toujours les bons choix ou les bonnes analyses sur les problématiques du « soft power », notamment en sous-estimant le pouvoir de certains médias. L'administration Bush en a donné la preuve en critiquant sans demi-mesure la chaîne Al-Jazeera et en ne donnant aucune considération aux effets bénéfiques de l'existence de ce canal de diffusion, qui pourrait bien appuyer le processus de démocratisation au Moyen-Orient.

JN : L'administration Bush n'était en effet pas très brillante sur les questions de « « soft power », notamment pendant sa première phase d'exercice. L'accent a été mis sans hésitation sur le « hard power » et les discours de Rossfeld et Cheney ont clairement affirmé qu'une action sur tout autre terrain était inutile. Ils ont donc eu tendance à ignorer Al-Jazeera. Mais Al-Jazeera est un très gros canal qui touche énormément de monde. Il est presque ironique que la chaîne soit installée dans un si petit pays, le Qatar, au vu de l'étendue de sa diffusion. La chaîne ne critique pas le gouvernement du Qatar, mais critique tous les autres gouvernements présents dans la région. Les spectateurs sont au rendez-vous et il est évident qu'Al-Jazeera a les moyens de constituer un support de démocratisation.

Les Américains doivent prendre conscience que, pour leur activité d'information en dehors de l'Europe, il est essentiel de passer par une chaîne de communication déjà existante. En créant la chaîne Al Hora pour le monde arabe, Bush a condamné les contenus de la chaîne à ne pas avoir de crédibilité : pour les spectateurs que devraient rallier Al Hora, le message qui est diffusé est basé sur des valeurs et des systèmes de compréhension purement américains et sont donc rejetés. Peu importe que les productions soient de bonne qualité, sur le fond comme sur la forme. La chaîne est considérée comme la voix du gouvernement américain, donc sans légitimité. Dans l'ère de l'information, l'une des clés de réussite d'une politique de diplomatie publique est d'éviter toute ressemblance avec les logiques de propagande. Le message ne doit plus passer par le gouvernement, mais par la société civile, garante de crédibilité.

Dans l'ère de l'information, l'une des clés de réussite d'une politique de diplomatie publique est d'éviter toute ressemblance avec les logiques de propagande. Le message ne doit plus passer par le gouvernement, mais par la société civile, garante de crédibilité.

FM : Les émules de Joseph Nye et du « soft power » se trouvent aujourd'hui partout dans le monde : Al- Jazeera, TV Globo, Televisa ou Star TV en Asie, ce ne sont que quelques exemples d'application des logiques du « soft power ». Et, dans les cas cités, renforcer le « soft power » pour les pays impliqués, c'est aussi rejeter l'influence américaine. Auriez-vous apporter aux étrangers le moyen de lutter contre la suprématie américaine ?

JN : Mais le « soft power » n'est pas une arme créée pour permettre aux Etats-Unis de dominer ! Le « soft power », c'est une attitude que peut choisir d suivre n'importe quel pays, et il peut bien entendu le faire dans le but de contrer l'influence d'un autre pays. Le « soft power » est simplement une capacité à attirer.

L'une des grandes forces des Etats-Unis, c'est aussi la capacité d'autocritique. Par exemple, au temps de la guerre du Vietnam, les Etats-Unis étaient très impopulaires en raison de leur position. Mais il y avait beau avoir de défilés anti-Etats-Unis dans les rues, les mots sur toutes les lèvres, ce n'était pas les paroles de l'Internationale, mais des extraits des discours de Martin Luther King, si je dois donner un exemple précis. Et malgré les apparences, le « soft power » américain, à l'heure de la guerre du Vietnam, est loin d'être complètement à terre. La culture américaine est capable de dépasser les politiques du gouvernement en place pour continuer à attirer. Voilà l'une des grandes forces des Etats-Unis, voilà la preuve de la solidité de ses bases culturelles.

La culture américaine est capable de dépasser les politiques du gouvernement en place pour continuer à attirer.

FM : La théorie du « soft power » doit-elle être réaménagée pour prendre en compte l'importance des nouvelles technologies à l'heure actuelle ?

JN : Il n'y a, essentiellement, pas de nouveauté de phénomène, seulement une nouveauté de moyens. Internet signifie tout simplement que nous utilisons et façonnons le « soft power » d'une façon différente, qui sépare les années 1990 du XXIe siècle. Dans les années 1950, les Etats-Unis misaient sur une grande chaîne de diffusion, des chargés d'affaires culturelles montrant des films dans les grandes villes, et d'autres relais pour travailler leur influence. Aujourd'hui, les choses peuvent aller beaucoup plus rapidement et impliquer n'importe quel citoyen : c'est la nouvelle donne fixée par l'utilisation des réseaux sociaux, Facebook et Twitter. Il est essentiel, aujourd'hui, d'encourager les citoyens à interagir directement entre eux, car le message, sans passer par l'Etat et les possibles pièges de la propagande, a plus de crédibilité. Je prépare actuellement un nouveau livre, à paraître en février, qui aura pour titre The Future of Power in 21 st * Century* et qui traitera, entre autres, la question de la définition du pouvoir dans l'ère de l'information. Un de mes éléments de réponse sera que le pouvoir devra être pensé en logique de « peer-to-peer », de particulier à particulier. Il faudra oublier définitivement la solution des années 1930, où l'information était gérée par un centre de diffusion central, avec des stratèges de la diffusion et des plans de propagande. Je consacrerai également un chapitre entier à la redéfinition du concept de « public diplomacy », cette diplomatie de la sphère publique qui ne peut plus être ce qu'elle a été à l'ère industrielle.

Il est essentiel, aujourd'hui, d'encourager les citoyens à interagir directement entre eux, car le message, sans passer par l'Etat et les possibles pièges de la propagande, a plus de crédibilité.

FM : D'autres grandes idées fortes dans ce nouvel ouvrage ?

JN : Un chapitre posera la question de savoir qui sera la prochaine grande puissance : les Etats-Unis et la Chine sont souvent cités, mais je mettrai en évidence le fort potentiel de l'Europe, une zone qui, par sa culture populaire, sa tradition de la mode, ses institutions, attire très souvent l'attention et les critiques positives. Il ne faut pas négliger la force européenne.

FM : Quelles sont les conséquences de la mondialisation et d'Internet sur les interdépendances ?

**JN : ** Internet signifie que plus rien n'est plus séparé de rien. Les liens d'interdépendances existent depuis très longtemps, ils se sont souvent créés sur des échanges économiques. Internet ne fait que rendre ce qui existe déjà plus intense. Au niveau de l'information, c'est un nouveau rythme qui vient renforcer les interdépendances : la circulation des données et des actualités suit un rythme très rapide et s'approche de l'instantané. Aujourd'hui, une partie considérable de la population mondiale est équipée d'un téléphone portable, la majorité des téléphones portables sont équipées d'appareils photos, et en quelques instants, n'importe qui est en mesure de contribuer au processus d'information, en livrant texte et image, grâce au support Internet. Il serait insensé de chercher à contrer ce nouveau modèle de fonctionnement. Il s'agit de s'y ajuster.

FM : Comment définiriez-vous la mondialisation aujourd'hui ?

JN : Ma réponse sera la même. Le phénomène n'est pas changé dans sa nature, seulement dans son rythme. La mondialisation, c'est la croissance des interdépendances à des degrés intercontinentaux. Les liens s'établissent aujourd'hui plus rapidement et ils sont plus conséquents. Il n'est pas si aisé de contrôler les flux d'information voyageant entre deux pays, par exemple.

Au Moyen-Age, il existait déjà une mondialisation. Il y avait la route de la soie entre l'Europe et l'Asie... Dans les années 1860, l'Amérique du Nord avait mis en place le câble transatlantique, qui le reliait à l'Europe. En 1860, vous pouviez déjà communiquer par téléphone des Etats-Unis vers l'Euope, ou inversement ! Nous avions donc déjà, en quelques sortes, un outil de communication instantané. La différence des outils actuels, c'est qu'ils permettent une connexion plus rapide, plus pratique, et à moindre coût. Cette dernière donnée est extrêmement importante pour l'intégration de la société civile dans le processus d'échange.

FM : Quel est le sort des cultures nationales et des cultures des groupes minoritaires dans cette mondialisation ?

JN : Il arrive que des personnes pensent, à tort, que la mondialisation va entraîner une harmonisation des cultures et des communautés. Je n'y crois absolument pas. Parfois même, les identités locales se trouvent renforcées. Les langues du Pays de Galle sont bien plus populaires qu'il y a trente ou quarante ans, par exemple ! Autre exemple : certains analystes interprètent le phénomène de l'islamisme radical comme la mobilisation de personnes réagissant contre la globalisation. En réalité, les fanatiques et chefs de groupes extrémistes sont souvent sont des individus qui ont étudié en Europe et ont donc participé au phénomène d'échange. Je ne crois pas à la possibilité d'une uniformisation culturelle. Regardez le Japon : c'est le premier d'Asie à s'être ajusté à la globalisation, avec la restauration initiée sous l'ère Meiji, au 19ème siècle. Qui pourrait dire aujourd'hui que le Japon, pays impliqué dans la mondialisation, a la même culture que l'Europe ? Les faits disent clairement le contraire.

FM : Pensez-vous qu'il est nécessaire, aujourd'hui, d'analyser davantage les interdépendances étatiques sur le plan des médias et d'Internet ? Le fonctionnement global du « soft power », dans le champ de l'information, ne fait pas l'objet d'études très nombreuses aux Etats-Unis.

JN : Avec tous les canaux qui la composent, l'implication de tout un chacun via les réseaux sociaux et les sites participatifs, l'évolution très rapide de l'information, il est très difficile de suivre absolument tout ce qui se passe dans le domaine médiatique. J'imagine difficilement un ministère des Affaires étrangères, ou tout autre organe bureaucratique, pouvoir assurer une couverture satisfaisante de tous les ressorts de la sphère de l'information. Il me paraît déjà très appréciable que, au Etats-Unis, Hillary Clinton ait signalé l'importance de s'intéresser à ces sujets, qui se trouvent reconnus comme ressources du « soft power ».

FM : Une structure non étatique ne pourrait-elle pas assurer le rôle d'observatoire pour ces questions ? Un journal ou un site Web pourrait être l'outil adéquat. Aux Etats-Unis, la Kennedy School semble également en bonne position pour fournir un suivi de qualité...

JN : Je ne me permettrai de juger que des expériences concrètes. Un observatoire existant sous la forme numérique me paraît une solution très appropriée, mais sa légitimité ne peut s'évaluer que face au contenu des analyses. Concernant la Kennedy School, elle compte un certain nombre d'étudiants qui s'intéressent exclusivement aux nouvelles logiques des médias et à ses implications géopolitiques. Mais il n'est pas prévu, à l'heure actuelle, de former une équipe spécifique au sein d'un département unique./.

(Cette interview a été réalisée en septembre 2010 par Frédéric Martel pour France Culture. Traduction : Kevin Picciau. Cette interview a été diffusée sur France Culture le 14 novembre 2010 dans l’émission « Masse Critique », devenue depuis… « Soft Power »).