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Sur le front cinéma, le Moyen-Orient en pleine ébullition

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En décembre 2021 s'est tenue la première édition du Red Sea Film Festival à Djeddah, en Arabie Saoudite, moins de quatre ans après la levée de l'interdiction des salles de cinéma dans le pays.
En décembre 2021 s'est tenue la première édition du Red Sea Film Festival à Djeddah, en Arabie Saoudite, moins de quatre ans après la levée de l'interdiction des salles de cinéma dans le pays.
© AFP - PATRICK BAZ / RED SEA FILM FESTIVAL / AFP Photos

De Tel Aviv à Djeddah en passant par le Caire et Amman, l’actualité du cinéma dans cette région du monde est riche en surprises et en retournements de situations. État des lieux et tentative de décryptage.

Saviez-vous que Djeddah s’apprête à devenir la Mecque de l’industrie cinématographique arabe… alors qu’il y a à peine trois ans le cinéma était encore prohibé en Arabie Saoudite ? Aviez-vous remarqué que la vague #Metoo qui a déferlé dans le monde entier prend une tout autre signification quand elle s’échoue sur les terres du "conflit israélo-palestinien"? Êtes-vous capable de citer les équivalents de Marion Cotillard ou de Jean Dujardin au Caire à Tel-Aviv, ou à Beyrouth ? Si vous avez répondu non à toutes ces questions, welcome, marhaba ! Vous êtes le destinataire privilégié de cette lettre d’Orient orientée cinéma.

Un drame palestinien primé en Israël

Notre tournée commence en Israël où l’automne est la saison des prix de l’Académie du cinéma. Cette année, le dernier long-métrage d’Eran Kolirin, Et il y eut un matin, a remporté la quasi totalité des trophées. Adapté du roman éponyme de Sayed Kashua ( traduit de l’hébreu aux éditions L’Olivier en 2006), le film a pour protagoniste principal Sami, un comptable vivant à Jérusalem qui revient dans le village palestinien où il a grandi pour assister au mariage de son frère. Le séjour, qui devait durer 48 heures, va malheureusement se prolonger pour Sami : le soir de son arrivée, une patrouille de soldats israéliens encercle le village et interdit aux habitants tout déplacement. À partir de cette situation absurde, le réalisateur confectionne une tragi-comédie en totale empathie avec les protagonistes palestiniens. "Les Arabes d’Israël sont les invisibles de notre pays" déclarait Eran Kolirin au Monde en juillet 2021 lors de la première de son film au Festival de Cannes, dans la sélection Un Certain Regard. "Ils vivent en démocratie, mais n’ont pas les mêmes droits que les autres, ils se trouvent coincés dans une position intenable et s’en sentent coupables vis-à-vis des Palestiniens de Cisjordanie", a précisé le réalisateur israélien, qui s’est fait connaître en France en 2007 avec La Visite de la fanfare

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Sami (Alex Bakri, à droite sur la photo) se rend dans son ancien village pour le mariage de son frère. Le soir de son arrivée, des soldats israéliens encercle le village, interdisant tout déplacement
Sami (Alex Bakri, à droite sur la photo) se rend dans son ancien village pour le mariage de son frère. Le soir de son arrivée, des soldats israéliens encercle le village, interdisant tout déplacement
- © DORI MEDIA / LES FILMS DU POISSON

Ce n’est pas la première fois que l’Académie israélienne de cinéma récompense un film critique vis-à-vis de Tsahal. Valse avec Bachir, le film d’animation d’ Ari Folman, qui revient sur la complicité de l’armée israélienne dans les massacres perpétrés par les phalangistes libanais en 1982 dans les camps de réfugiés palestiniens de Sabra et Chatilla, avait permis à Israël d’obtenir l’Oscar du meilleur film étranger en 2009 (après avoir raflé, en France, le César équivalent). Les films Bethlehem de Yuval Adler en 2014, et Foxtroot de Samuel Maoz en 2017, très critiqués en leurs temps par les autorités israéliennes, ont eux aussi été récompensés par l’Académie des Ophirs (les Césars israéliens). 

Mais avec le dernier opus d’Eran Kolirin, un nouveau palier a été franchi : c’est résolument un drame contemporain palestinien, avec un casting majoritairement palestinien, et adapté d’un roman d’un auteur palestinien qui pourrait cette année représenter Israël aux Oscars. Ce qui ne manque pas de provoquer des remous, aussi bien chez les Israéliens que chez les Palestiniens. Là où les uns dénoncent une "propagande" pour ternir l’image de l’armée israélienne, les autres condamnent une "appropriation culturelle et politique" des souffrances palestiniennes. 

Tendances mondiales et spécificités régionales : la "minorité palestinienne" dans le cinéma israélien

D’Hollywood à Tel Aviv, la question de l’inclusion et de la représentation des minorités traverse l'industrie cinématographique mondiale. Pour sa part, le cinéma israélien tend ces dernières années à donner un peu plus de visibilité aux Arabes. Mais il part de très loin. Selon la réalisatrice Suha Arraf, les citoyens arabes d’Israël ne recevraient qu’environ 2 % du budget culturel israélien, alors qu’ils représentent 20 % de la population. 

Autre spécificité régionale : les Palestiniens, citoyens d’Israël, exigent que leurs films soient considérés comme palestiniens. Déjà en 2010, Scandar Copti (co-réalisateur avec Yaron Shani du film Ajami sur le quartier palestinien de Jaffa) avait provoqué un tollé en déclarant à son arrivée à Hollywood qu’il ne représentait pas Israël : "Je ne peux pas représenter un pays qui ne me représente pas."

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Plus récemment, les acteurs de Et il y eut un matin ont refusé de venir au Festival de Cannes 2021 en raison du classement du film comme israélien et non palestinien. Dans un communiqué, ils en ont profité pour dénoncer "le nettoyage ethnique de plusieurs décennies" perpétré par l’armée israélienne. À la cérémonie des Ophirs-Awards, le 5 octobre 2021 à Tel Aviv, Et il y eut un matin a obtenu sept prix au total, dont ceux du meilleur réalisateur et du meilleur scénario pour Eran Kolirin, du meilleur acteur pour Alex Bakri et de la meilleure actrice pour Juna Suleiman. Les acteurs principaux palestiniens du film, qui vivent désormais en Allemagne, n’ont pas assisté à l’évènement. Seul Ehab Elias Salami était présent à la cérémonie officielle pour recevoir l'Ophir du meilleur second rôle. Dans son discours de remerciement, il a paraphrasé Martin Luther King : "Je rêve que le peuple palestinien trouve la justice, et que nous tous, Arabes et Juifs, vivions en paix. Nous méritons tous de vivre dans un monde sans tension ni haine."

Le cinéma palestinien à la rescousse des "invisibles" du conflit-israélo-arabe

De son côté, l’Autorité palestinienne a décidé de proposer à l’Académie des Oscars The Stranger, le premier long-métrage du jeune et très prometteur Ameer Fakher Eldin. Choix judicieux et éminemment politique. L’histoire du film se déroule dans le plateau Golan occupé par Israël après la guerre de 1967, précisément là d’où viennent les parents du cinéaste. Présenté en avant-première à la dernière Mostra de Venise où il fut primé ; acclamé au Festival du Caire (26 novembre- 4 décembre) où il a remporté le prix du meilleur film arabe, The Stranger a été financé par l’Autorité palestinienne, le Qatar, la Syrie, et l’Allemagne - pays d’accueil et de résidence du réalisateur syrien né et formé à Kiev. 

Entre autres qualités, ce film nous permet de découvrir une région très peu vue au cinéma : le nord du Golan. L’action se déroule dans un village israélien à la frontière de la Syrie, plongé dans les brumes de l’hiver. Le personnage principal du film est un médecin formé à Moscou qui, ne pouvant faire reconnaître ses diplômes pour exercer son métier, sombre dans une profonde crise existentielle... et dans l’alcool. Jusqu’au jour où un jeune homme blessé fuyant la guerre syrienne lui demande de l’aide… Qui est donc cet étranger ? Un soldat du régime de Bachar al-Assad ? Un combattant de l’Etat Islamique ? Un mercenaire ? De confession chrétienne, le médecin du Golan est face à un dilemme : faut-il prévenir les soldats israéliens, comme ses amis du village le lui demandent, ou aider, à ses risques et périls, ce jeune homme à traverser la frontière pour lui porter secours ?

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Résumons : le film israélien de l’année est un drame palestinien et le film de l’Autorité palestinienne est un drame syrien. Dans les deux productions, ce sont des acteurs palestiniens, citoyens d’Israël qui tiennent les rôles principaux. Dans The Stranger, le rôle du médecin est campé par l’excellent Ashraf Barhom, et celui de son père par l’iconique Mohammad Bakri. Deux grands acteurs nés en Galilée. Le premier en 1979, le second en 1953. Si on s’aventure à dire, comme le précisent leurs fiches Wikipédia, qu’ils sont "arabes israéliens", on risque de s’attirer les foudres des (pro-)palestiniens. Il faudrait dire, pour être politiquement correct, "Palestiniens de l’intérieur". Expression qu’Israël et les pro-israéliens rejettent, bien évidemment. 

Reporter à Screen, le magazine britannique consacré à l'industrie du cinéma, Melanie Goodfellow_,_ préfère utiliser une formule qui ne fâche aucun des deux camps. Elle écrit désormais "Palestiniens avec des papiers israéliens" : "Au début ce n’était pas facile de faire admettre aux secrétaires de rédaction cette formule alambiquée. Mais c’était la seule manière pour ne heurter personne, confie-t-elle. Et puis les citoyens arabes d’Israël sont des Palestiniens, avec une culture et une mémoire palestiniennes, au moins cela personne ne peut le contester."

Palestiniens de l’intérieur, israéliens arabes ou "Palestiniens avec des papiers israéliens" ? Une chose est sûre : les autorités de la quasi totalité des pays arabes refusent de les recevoir chez eux. Y compris les pays qui ont normalisé leurs relations avec l’Etat hébreu. Lors du dernier festival de cinéma d’El Gouna, en Egypte (du 14 au 22 octobre 2021), organisé dans la station balnéaire construite par le magnat copte égyptien Naguib Sawiris, l’acteur Mohammad Bakri, qui devait être honoré pour l’ensemble de sa carrière, a décidé de boycotter l’évènement pour dénoncer cette situation kafkaïenne : "J’ai vu mon peuple bloqué dans les aéroports du monde entier, mais surtout dans les pays arabes, à la merci d’un fonctionnaire des douanes", a précisé Mohammad Bakri dans un communiqué. "J’ai vu des enfants affamés, avec leurs parents, allongés sur le sol. Parfois, ils doivent attendre pendant des jours - pas seulement un ou deux. J’en appelle à toutes les autorités du monde, mais surtout aux Arabes. Nous en avons assez ! Je fais cela pour protester contre ce qui m’est arrivé récemment, et au nom de tous les Palestiniens du monde, quel que soit leur passeport." 

Des sujets politiques et tabous au cœur de la nouvelle vague du cinéma palestinien

Si la cause palestinienne continue d’inspirer les artistes du monde arabe, la nouvelle génération de cinéastes semble de plus en plus s’éloigner du cinéma classique de dénonciation pour explorer des genres et des sujets pour le moins inattendus. La preuve par deux nouveaux films, Amira de l’égyptien Mohamed Diab et Huda’s Salon du palestinien Hany Abu-Assad

Commençons par le film qui a enflammé la toile arabe jusqu’à devenir une affaire politique. Quand le film commence, Amira, 17 ans, accompagnée de sa mère, va voir son père dans la prison où il est détenu. On apprend vite qu’Amira ne l’a jamais vu ailleurs qu’au parloir de la prison israélienne où il purge une peine d'emprisonnement à perpétuité pour "terrorisme". Amira a été conçue grâce au sperme que son père, "le héros", a réussi à faire passer clandestinement hors de la prison. Une centaine d’enfants palestiniens seraient ainsi nés de la "contrebande de sperme" de détenus politiques palestiniens. Avec un scénario digne d’un film bollywoodien de série B, Mohamed Diab (qu’on a connu plus inspiré avec Clash et Les filles du bus 678) imagine que la belle Amira n’est pas la fille de son père. En voulant renouveler l’expérience pour avoir un autre enfant, de préférence un fils, "le héros emprisonné" apprend qu’il a toujours été stérile. Scandale dans le village. La mère d’Amira va devoir affronter un conseil de guerre. L’honneur de la famille ainsi que celui de la cause palestinienne est en cause. Mais qui est donc le géniteur d'Amira ? Serait-ce le beau-frère, le seul homme célibataire qui vit sous le toit de la famille ? Cette piste est écartée après quelques scènes d’une violence inouïe. Mais alors qui ? Et si c’était un coup tordu du gardien israélien payé pour sortir clandestinement le sperme du père ? Amira, la fille du "héros palestinien" du village, serait-elle celle d’un anonyme "ennemi" israélien ?

Suite à de nombreuses protestations, "Amira" de Mohamed Diab a été retiré de la compétition du Red Sea Film Festival, qui s'est tenu en décembre à Djeddah (Arabie Saoudite).
Suite à de nombreuses protestations, "Amira" de Mohamed Diab a été retiré de la compétition du Red Sea Film Festival, qui s'est tenu en décembre à Djeddah (Arabie Saoudite).
- Pyramide Films

Nous n’irons pas plus loin dans le spoil de ce film dont la sortie en France est prévue pour mai 2022. Après sa projection dans les festivals d’El Gouna, puis du Caire, Amira a été retiré de la compétition du Festival de la Mer Rouge de Djeddah (Red-Sea International Film Festival), le premier festival de cinéma organisé en Arabie Saoudite, suite aux nombreuses protestations. Le ministre jordanien de la Culture a été contraint d’annoncer qu’il renonçait finalement à présenter, comme c’était prévu, ce film à l’Académie des Oscars. Mais la fièvre continue de monter sur les réseaux sociaux. Le réalisateur égyptien Mohamed Diab est désigné comme coupable numéro 1, un "allié des sionistes". Ses défenseurs dénoncent, quant à eux, un "wokisme" qui ne dit pas son nom. Sic ! Les comédiennes du film assurent avoir reçu des menaces de mort, et les enfants des détenus politiques palestiniens dénoncent une opération pour saper le moral de leurs parents, dont certains peuvent attendre des années en prison avant d’être jugés. 

La fécondation in vitro est le dernier recours pour les Palestiniens qui purgent de longues peines pour devenir père malgré leur détention. Mais la réalité de ce phénomène est bien plus compliquée que dans le film de Mohamed Diab. En avril 2021, l’AFP avait pu interviewer Imane Al-Qudra, mère d’un enfant de "héros emprisonné". "Il a fallu d’abord convaincre un codétenu de sortir la petite fiole contenant du sperme à sa libération. Leurrer la sécurité pénitentiaire en cachant l’échantillon, puis tromper la sécurité du point de passage ultra-sécurisé avec Gaza. Enfin, une fois ces étapes franchies, espérer un succès de la fécondation in vitro" avait-elle expliqué à l’AFP.

Sous ses allures de petit thriller sans prétention, Huda’s Salon du palestinien Hany Abu-Assad est autrement plus impertinent que le film de son collègue égyptien. Il s’en passe des choses dans le salon de coiffure de Huda, à Bethléem, particulièrement dans l’arrière-boutique. Nous ne dévoilerons pas ici par quelles méthodes inavouables la coiffeuse recrute, pour le compte des services secrets israéliens, des espionnes palestiniennes. 

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Du reste, le scénario du film ne cherche pas à être révolutionnaire. Huda, "la traîtresse", n’échappera pas à son sort et ses victimes seront sauvées in extremis par les vaillants soldats de "la résistance palestinienne". Néanmoins, le vrai propos et la force de Huda’s Salon sont ailleurs. Quand Huda est arrêtée, le chef palestinien du contre-espionnage lui demande sur quelles bases elle sélectionnait ses proies. La réponse de Huda est une claque : "Je choisissais des femmes mariées à des machos de merde". D’un coup, le thriller convenu bascule du côté d'une dénonciation inédite du machisme dans la société palestinienne. Le film suggère que ceux qui se battent contre l’oppression israélienne deviennent eux-mêmes des oppresseurs vis-à-vis des femmes palestiniennes. La vague #Metoo n’épargne pas les Palestiniens !

L'Arabie Saoudite, nouvel eldorado du cinéma

Prendre l’avion pour Djeddah n’est plus réservé aux pèlerins de la Mecque. Désormais, on peut rencontrer dans la salle d’embarquement de Saudi-Airlines Catherine Deneuve, Cécilia et Richard Attias, Monique et Jack Lang, Yamina Benguigui, Wyclef Jean, Ladj Ly, Justin Bieber, Vincent Cassel et Tina Kunakey… Après les industriels et les sportifs, les artistes sont les bienvenus dans le royaume du prince héritier et vice-premier ministre Mohammed ben Salmane, aussi appelé par l'acronyme MBS. L’homme fort du royaume multiplie les gestes pour promouvoir sa politique d’"ouverture". 

Depuis peu, l’obligation du voile islamique pour les femmes n’est plus de mise. L’Arabie Saoudite se normalise à une vitesse vertigineuse, et le cinéma, longtemps interdit, est en passe de devenir une des industries du royaume. En moins de trois ans, celui-ci a construit plusieurs multiplexes à travers le pays. Cette année, du 5 au 14 décembre, la vieille ville (en pleine rénovation) de Djeddah a accueilli le premier festival international du cinéma : le Red Sea International Film Festival

Deux Saoudiennes posent sur le tapis rouge du Red Sea Film Festival, premier festival international de cinéma en Arabie Saoudite.
Deux Saoudiennes posent sur le tapis rouge du Red Sea Film Festival, premier festival international de cinéma en Arabie Saoudite.
© AFP - AMMAR ABD RABBO / RED SEA FILM FESTIVAL

"Les Vagues du changement", tel est le slogan de ce festival. Toute l’industrie du cinéma de la région a fait le pèlerinage à Djeddah pour assister à cette première édition. Certes, cela fait des années que le royaume saoudien contrôle l’essentiel de l’industrie cinématographique du Moyen-Orient, notamment à travers les chaînes de télévision satellitaires et les plateformes. La nouveauté est que l’Arabie Saoudite veut maintenant produire ses propres films, former des techniciens et des réalisateurs locaux, et ouvrir le pays aux tournages internationaux. 

Autant de marchés qui attirent le monde entier… ou presque. L’absence d’Hollywood à cette manifestation rappelle que l’autoritaire MBS n’est toujours pas dans les bonnes grâces de la nouvelle administration américaine. Joe Biden, qui avait critiqué à plusieurs reprises pendant sa campagne les atteintes aux droits de l'homme en Arabie Saoudite, n’est certes pas allé jusqu’à rendre publique l’intégralité du rapport de la CIA qui accuse le prince héritier d’Arabie Saoudite d’avoir "validé" l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi en 2018, mais les rapports sont tendus entre le royaume et son allié historique.

Le soft power français à la place d'honneur

La place vide laissée par Hollywood a profité aux Européens qui sont venus en force à Djeddah, et plus particulièrement aux Français. C’est d'ailleurs l’homme d’affaires franco-marocain, Richard Attias, proche de MBS, qui a organisé, parmi d’autres manifestations dans le royaume, ce festival de cinéma. Et la première cérémonie d’ouverture du Red Sea International Film Festival était tout à la gloire de la France. Jack Lang, ancien ministre de la Culture et actuel président de l’Institut du Monde Arabe à Paris, a reçu un prix spécial. Il en a profité pour faire les louanges du ministre de la Culture saoudien et a terminé son discours avec un "On vous aime" tonitruant sous un tonnerre d’applaudissements. "The magnificent" Catherine Deneuve a reçu, elle aussi, un prix pour l’ensemble de sa carrière. 

L'ancien ministre de la Culture, Jack Lang, a reçu un prix d'honneur lors de la cérémonie d'ouverture, remis par le producteur saoudien et président du festival, Mohamed al Turki.
L'ancien ministre de la Culture, Jack Lang, a reçu un prix d'honneur lors de la cérémonie d'ouverture, remis par le producteur saoudien et président du festival, Mohamed al Turki.
© AFP - PATRICK BAZ / RED SEA FILM FESTIVAL

Une centaine de professionnels français ont accompli le voyage à Djeddah, des producteurs, des distributeurs, des réalisateurs ont été sollicités pour être "conseillers" ou "formateurs". Lors de la soirée organisée par l’ambassadeur de France à l’occasion du Festival, les diplomates français affichaient leur satisfaction. Parmi les convives, une spécialiste de la région nuançait leurs discours : "La culture, le patrimoine et le luxe ne sont que des miettes par rapport aux gros contrats que l’Arabie signe avec ses alliés habituels, les Etats-Unis en tête." 

La ruée des professionnels du cinéma à Djeddah est en partie due au "Red Sea Souk" (le marché du film du festival) et sa promesse de soutenir financièrement les cinéastes du monde arabe et d’Afrique. Les prix en espèces offerts par le Red Sea Fund et les sponsors du Festival dépassaient les 500 000 dollars (environ 443 000 euros). Mais d’autres raisons ont poussé le jeune réalisateur algérien Salah Issaad à venir présenter à Djeddah son premier long-métrage, Soula, sélectionné en compétition officielle. Son film raconte une nuit dans la vie d’une jeune femme nommée Soula, petite sœur lointaine de la Cabiria de Fellini. Renvoyée de chez elle avec son bébé né hors mariage, Soula traine dans les rues de Batna à la recherche d’un endroit pour dormir. D’une voiture à l’autre, Soula rencontre tous les désaxés du pays profond.

Mis à part quelques familles saoudiennes qui ont préféré quitter la salle en entendant le parler cru des personnages, la nuit trash de Soula sur la route Batna-Annaba a été suivie avec beaucoup de bienveillance par le public. "Maintenant que j’ai le label de Djeddah, et du pays qui abrite les lieux saints de l’islam, ni l’Algérie ni aucun autre pays arabe ne pourra interdire mon film pour des raisons de morale", se réjouit, peut-être un peu trop vite, le jeune réalisateur formé à l’Institut audiovisuel de Lyon. Si ce film, bricolé avec beaucoup d’ingéniosité, a pu être projeté à Djeddah, c’est surtout grâce au programmateur libanais Antoine Khalifé et au directeur artistique français Edouard Waintrop, qui fut délégué général de la Quinzaine des Réalisateurs de Cannes de 2011 à 2019. 

Le couac de cette première édition était l’absence d’Edouard Waintrop à Djeddah. À la veille de l’ouverture du festival, l’ancien critique de cinéma de Libération a annoncé qu’il était obligé d’annuler sa venue. Officiellement pour cause de maladie. Officieusement parce qu’il ne supportait plus les injonctions de dernière minute de ses employeurs saoudiens. Comme quoi, les vagues du changement peuvent être parfois houleuses.