Publicité

Sur les réseaux sociaux : Facebook peut-il contrer les interférences russes dans la campagne américaine ?

Par
Mark Zuckerberg, le pdg de Facebook.
Mark Zuckerberg, le pdg de Facebook.
© Getty - Matt McClain / The Washington Post

#USA2020. Il y a quelques jours encore, le plus important réseau social au monde a annoncé avoir démantelé une petite structure liée à la Russie qui aurait agi sur la campagne américaine de 2016 et serait récemment revenue à l'assaut. Analyse, comme chaque semaine, de John Villasenor, enseignant à UCLA.

Facebook a annoncé le 1er septembre dernier avoir retiré un "petit réseau" de 13 comptes et pages liés à des individus associés à une organisation russe proche du Kremlin, la "Internet Research Agency" (IRA). Cette agence est accusée d'avoir animé une campagne anti-Clinton et pro-Trump aux Etats-Unis en 2016. Depuis ce qui avait été baptisé une usine à trolls, à Saint-Pétersbourg. D'après Facebook, cette fois-ci, ces comptes n'avaient que 14 000 abonnés, dont seulement 200 Américains sur la page en anglais. Twitter a de son côté suspendu cinq comptes pour une "manipulation que nous pouvons attribuer de façon fiable à des acteurs liés à l'État russe". Le FBI s'est aussi mobilisé à ce sujet.

Mais les réseaux sociaux sont désormais concentrés sur des menaces différentes et moins bien connues que les campagnes de désinformation qui avaient entaché l'élection présidentielle américaine de 2016.

Publicité

Cette campagne américaine est tellement hors normes que nous donnons la parole chaque semaine à un expert qui décrypte l'actualité politique sur les réseaux sociaux : John Villasenor, directeur de l'Institut de Technologie, Loi et Politique à UCLA (Université de Californie à Los Angeles), professeur et expert à la Brookings Institution.

John Villasenor, professeur à UCLA et expert à la Brookings Institution
John Villasenor, professeur à UCLA et expert à la Brookings Institution
- John Villasenor

L'essentiel de la campagne démantelée la semaine dernière consistait surtout, à ce stade, en un site se faisant passer pour un média indépendant, baptisé "PeaceData" ("données de paix"). Il publiait et diffusait des articles ciblant la gauche, sur la corruption, le réchauffement climatique, les droits humains et en général sur des "sujets qui sont cachés au grand public", d'après la page d'accueil. La Russie tente de nouveau d'interférer dans la campagne électorale américaine... Y a-t-il danger pour la démocratie ? 

C'est inquiétant pour la démocratie mais pas très surprenant que les Russes utilisent de nouveau Facebook et Twitter pour influencer les Américains. Ils utilisent des moyens encore plus sophistiqués qu'en 2016. Il est en effet maintenant prouvé qu'en 2016 il y a eu plusieurs tentatives d'ingérence de la part de ce qui s'appelle l'Agence de Recherche Internet en Russie. En 2017, un rapport très bien documenté et rendu public par le Bureau du Directeur de l'intelligence nationale l'a démontré. 

Plus récemment, en août 2020, le Comité sur le Renseignement du Sénat a prouvé dans un rapport de plus de 1 000 pages les tentatives d'interférence de la Russie dans l'élection de 2016, surtout via les réseaux sociaux et principalement Facebook. De plus, je pense que n'importe quelle entité étrangère, que ce soit la Russie ou quelqu'un d'autre, peut très facilement aujourd’hui influencer l'opinion publique.  Dire que c'est forcément efficace pour modeler la pensée d'une population, ça c'est une autre question.

Mais est-ce le moyen aujourd'hui le plus accessible d'influencer une campagne ? 

Certainement, car c'est du low-cost ! Vous pouvez tirer parti de l'énorme infrastructure qui existe dans les réseaux sociaux. Et c'est potentiellement assez efficace. Cette année, ils ont embauché des Américains pour écrire sur le site qui s'appelle Peace Data. De faux individus ont été créés, avec une personnalité et des photos de profil, pour leur donner une apparence réelle. En 2016, ce n'était pas le cas, vous aviez affaire à des gens qui n'écrivaient pas bien l'anglais ou qui ne connaissaient pas parfaitement la culture américaine. Et donc on pouvait rapidement identifier des bizarreries dans les contenus, on pouvait voir que ça avait été écrit par quelqu'un qui n'avait pas de connaissance locale. Et donc aujourd'hui en embauchant des Américains, plus de problème ! 

Et dans l'autre sens, il est aussi très facile aujourd'hui d'atteindre le peuple russe et de le pousser à suivre certains comptes et pas d'autres. Ensuite, il retransmet de fausses informations aux Américains. 

Oui, l’écosystème de l'information aujourd'hui est international, global. Donc l'information peut être manipulée dans n'importe quel sens. Par exemple si quelqu’un dans un autre pays "like" une fausse information même sans mauvaise intention mais juste par ce qu'il a cru à cette info, ça peut malgré tout façonner les esprits. Mais la chose la plus inquiétante c'est quand vous avez un pays, en l'occurrence la Russie, qui fait ce qui semble être un effort d'État pour faire ingérence.

Facebook a annoncé qu'il allait bloquer toute publicité politique une semaine avant le scrutin du 3 novembre. Est-ce une bonne nouvelle ? 

Je n'en suis pas sûr car je ne pense pas que ce soit très efficace. La plupart de l'influence ne se fait pas via les publicités payantes mais via les contenus.
De plus, je ne suis pas sûr qu'une seule semaine serve à quoi que ce soit. Ils pourraient dire aussi deux semaines, ça ne mettrait pas les garde-fous suffisants pour éviter toute ingérence. Attention, je ne dis pas qu'il faudrait que Facebook interdise toute publicité politique à tout jamais, je dis juste qu'une semaine ressemble à un petit pansement sur un large problème.

Pour vous, ce n'est qu'un coup de communication de la part de Facebook ? 

Non, je ne crois pas, c'est plus que ça. Facebook a tout de même intérêt à essayer de faire ce qu'il peut pour minimiser le risque d'être utilisé à des fins malhonnêtes donc je pense que leurs intentions sont bonnes, mais le problème a tellement de facettes qu'interdire les publicités ne suffira pas. Aucune solution isolée ne va régler le problème. 

Facebook doit-elle s'inquiéter de donner des résultats erronés le jour de l'élection ? 

Il y a une énorme inquiétude, pas seulement au sujet de Facebook, mais aux Etats-Unis en général, qu'il y ait une vraie confusion le jour de l'élection, et même des jours après. Et c'est légitime car en plus de ce problème des réseaux sociaux, il y a aussi l'énorme vote par courrier  (en raison du coronavirus) qui risque de prendre du temps à être comptabilisé, ça risque de prendre du temps pour savoir quel candidat a gagné dans certains Etats. Donc la nature même du processus cette année va engendrer de la confusion. 

Vous ajoutez à cela les différentes parties qui ont intérêt à encourager une perception en faveur de l'un ou l'autre dans les États qui comptent le plus, et Facebook qui sera au centre de la désinformation et vous obtenez une situation plus qu'incertaine. 

C'est un scrutin unique pour de multiples raisons mais en plus il sera impossible de savoir de manière certaine qui a gagné pendant des jours, et peut-être même des semaines. Il y aura de multiples recours.

L'Invité(e) des Matins
36 min

Est-ce une situation insoluble ? 

J'espère que non ! A la fin, il y a aura un vainqueur et espérons que ce sera bien celui ayant obtenu le plus de voix. Mais du coup ça montre combien un résultat peut être serré dans certains États. Un État très disputé qui décide au final si tel ou tel candidat remporte l'élection nationale (comme nous l'avons vécu en 2000 alors que les réseaux sociaux n'existaient pas) ce serait encore bien plus complexe à résoudre aujourd'hui ! Nous n'avons jamais eu à ce jour une situation combinée entre un résultat serré et des réseaux sociaux qui transmettent les informations.

Les États-Unis seront donc un crash test pour le reste du monde ? 

Ce qui se passera ici sera évidemment regardé de près par d'autres pays. Comment les autres pays qui veulent organiser une élection libre et juste doivent-ils s'y prendre pour atteindre ce but dans un monde où les choses peuvent devenir si complexes et si obscures en raison de la multiplicité des sources pas toujours fiables ?