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Sur nos deux oreilles #6 - Comme une béquille qui traîne sur le bitume...

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[Emission du 10 octobre] Partons d’une sensation. D’une écoute fugitive. Recréons-la, et figurons-nous-la. C’est un son assez strident, assez désagréable, capté ce matin-même. De la famille de la craie qui crisse sur le tableau. De la famille même de l’ongle sur une surface abrasive.Ce son passe vite, heureusement, il passe de droite à gauche. Tellement vite, qu’on n’en aperçoit pas la source. On ne peut que la deviner. Quelque chose traîne sur le bitume, quelque chose en acier, qui rebondit même sur le bitume et qui peut-être rebondit encore à l’heure où je vous en parle.C’est fugitif mais immédiatement, sans voir, on comprend. C’est une béquille qui traîne. Une béquille de vélo. Une béquille de vélo qui ne se relève pas. Une béquille de Vélib, si l’on est à Paris. Une béquille de Vélov, si l’on est à Lyon. De Vélodi si on est à Dijon… etc. Chacun sa marque. Mais justement, c’est bien de marque qu’il est question. Le son, c’est le présent. C’est la marque absolue du présent. Quand cette béquille traînante nous est passée dans l’oreille, on a compris que le son, c’était le présent. Le présent qui nous entoure et nous accompagne, nous individus, comme une sphère, comme une bulle.Ce qu’on a capté ce matin, n’existait pas il y a 10 ans. Le son de la ville change régulièrement, très rapidement. Il paraît que la ville est moins bruyante qu’il y a 30 ans, que les moteurs font des progrès, que les bus sont plus silencieux. On entendrait donc davantage les voix, les éclats de voix, par exemple. La ville serait plus orale.A Paris, peut-on encore se figurer l’époque des pavés en bois ? Des chevaux marchant dessus ? Les bâtiments, le paysage… Ce qu’on voit dans la ville change moins vite que les sons qui rebondissent sur les murs – qui restent eux plus constants.Deux choses marquent le temps qui passe, dans les œuvres, et notamment au cinéma : le rythme et le son. L’ambiance du métro dans un film des années 50 est impossible à transposer dans un film des années 70, qui est lui-même rendu obsolète par celui des années 2000, qui lui est incomparable.

Le son est notre présent, et nous imbibe littéralement : ainsi, les voix sont des marqueurs d’époque sans équivalent. Si nous écoutons des voix d’enfants des années 60, elles ont un accent. Certes un accent géographique, mais aussi un accent temporel. D’où vient-il, cet accent lié à l’époque ? comment évolue-t-il ? Nos propres voix sont nous-mêmes, mais elles nous échappent aussi, contaminées par le présent. Le son dit notre époque malgré nous.

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Parfois nous manifestons le désir d’être de l’époque par notre image, par la mode par exemple. Regardez comme nous sommes in, affûtés dans la vague du temps… C’est de l’image, ça se travaille, ça permet de tenter le contrôle. Alors que le son, celui qu’on capte celui qu’on émet, nous marque dans l’époque, sans fard et sans maîtrise.Cette béquille qui traînait sur le bitume, ce matin, était très désagréable à l’oreille, c’est vrai. Mais elle était aussi une satisfaction. Elle nous disait que nous étions là. Que nous étions ici et maintenant. Elle nous a rappelé le plaisir pas si simple d’être au présent.

Retrouvez la chronique "Sur nos deux oreilles" dans L'Atelier du son, chaque vendredi entre 23h et minuit sur France Culture.