Suzanne Noël, pionnière féministe de la chirurgie esthétique

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Suzanne Noël, pionnière féministe de la chirurgie esthétique

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Elle a redonné une dignité aux gueules cassées, offert une seconde jeunesse à Sarah Bernhardt... Suzanne Noël est la première chirurgienne esthétique, et une féministe engagée. L'écrivaine Leïla Slimani vient de lui consacrer une bande dessinée, "A mains nues" (Les Arènes, 2020).

Elle a lifté Sarah Bernhardt, réparé les gueules cassées de 14-18, révolutionné des techniques médicales, défendu le droit de vote des femmes, fondé des clubs de solidarité féminine partout dans le monde... Voici comment la première femme chirurgienne esthétique au monde, Suzanne Noël, a défendu sa vie durant le droit pour les femmes de disposer de leur corps, et de leur destin. 

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Leïla Slimani, écrivaine, est l'autrice d'une bande-dessinée consacrée à Suzanne Noël, A mains nues (Les Arènes, 2020, avec Clément Oudrerie au dessin) : "C’est une femme qui opère des ouvriers, des gens mordus par des chiens. Ces gens perdent toute capacité de gagner leur vie, de s’intégrer à la société. Elle a vraiment un rapport très pragmatique à cette chirurgie qu’elle ne voit évidemment pas comme une frivolité. Même si à côté de ça elle opère tous les grands noms d’Europe, elle refait des seins à plein de femmes. Mais est-ce que tout le rapport que les femmes ont à leur corps n’est qu’un rapport frivole ? Est-ce que nous ne sommes que soumises quand nous voulons être belles ?"

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Une médecin volontaire et brillante

Issue de la petite bourgeoisie du Nord, Suzanne se marie à 19 ans, dessine, brode, et s’ennuie à Paris. Elle veut passer son bac, et devenir médecin, comme son mari. Etudiante acharnée et brillante au milieu des hommes, Suzanne se découvre une passion pour la dermatologie et la chirurgie, alors qu’une femme tenant le bistouri est encore tabou et évoque le spectre de l’émasculation. Volontaire dans sa vocation, émancipée dans son intimité, Suzanne tombe amoureuse d’un autre étudiant en médecine, plus jeune, et continue de travailler, malgré sa grossesse. Leïla Slimani : "C’est vrai que pour Suzanne, ça a été très difficile, notamment le fait d’être une jeune mère alors qu’elle faisait des études très très prenantes. Comment fait-on quand on est une femme pour vivre une vocation prenante ?"

Photo de mariage de Suzanne / portrait de jeunesse / puis sa fille Jacqueline
Photo de mariage de Suzanne / portrait de jeunesse / puis sa fille Jacqueline
- Collection privée / Bibliothèque Marguerite Durand

Ingénieuse, Suzanne propose à la star Sarah Bernhardt de reprendre son lifting raté. Leïla Slimani : "Son féminisme part aussi d’une réflexion autour de la beauté. Elle dit 'la beauté est un capital.' Être dépourvu de beauté est un handicap qui va entraîner des discriminations, du mal-être psychologique. Et donc la chirurgie esthétique va permettre à ceux qui n’en ont pas de conquérir ce capital. Donc c’est une féministe pragmatique. Et en même temps, lorsqu’elle opère ses patientes, elle les met toujours en garde sur le fait qu’il ne faut pas le faire pour son mari. Il faut le faire si on a le sentiment que ça va nous permettre de nous sentir mieux dans notre peau, et de reconquérir un pouvoir et une force individuelle, personnelle." L'actrice reconnaissante sera une précieuse carte de visite pour Suzanne. 

Malgré un apprentissage commencé par la dermatologie, et avec plus de dix ans de retard par rapport à ses confrères, puisqu'elle obtient son internat à 35 ans, Suzanne Noël va contribuer de façon essentielle au développement de la chirurgie esthétique.

Réparer les visages cassés 

1916 : Des milliers de blessés rentrent du front défigurés. Une fois chez eux, désespérés, beaucoup se suicident. Suzanne, auprès du docteur Morestin, un de ses mentors, se donne sans compter pour les réparer, remodeler crânes et mâchoires, redessiner les visages. Elle opère, redessine les visages, n'a peur ni du sang ni des larmes. Leïla Slimani : "Suzanne a déjà une vision de la médecine assez moderne, où elle considère que le psychologique et le physique vont de pair."

Suzanne Noël au travail
Suzanne Noël au travail
- Collection privée / Bibliothèque Marguerite Durand

Victime d’un gaz de combat, son premier mari meurt en 1918, avant que sa fille unique, Jacqueline, ne succombe de la grippe espagnole, et que son second amour, dévasté, ne se suicide en 1924. Leïla Slimani : "Quand on a connu tous les chagrins, on n’a plus peur de rien. Et Suzanne Noël n’avait plus peur de rien, parce qu’elle n’avait rien à perdre. Elle me fascine parce qu’elle a compris que si on veut survivre à des chagrins individuels, la meilleure manière c’est de s’impliquer pour les autres, c’est de penser aux autres."

Marianne Prevot pratique la chirurgie reconstructive et esthétique quotidiennement depuis près de trente ans et dit avoir été bouleversée par la façon dont Suzanne Noël décrit son métier dans son livre paru en 1926, La chirurgie Esthétique, son rôle social (Paris, Masson, 1926).

Pour ma part, à ce moment précis, je rends grâces à celui ou à celle qui, allongé devant moi avec la plus tranquille confiance, remet entre mes mains la destinée de sa beauté" Suzanne Noël

Marianne Prevot souligne que "contrairement aux autres descriptions de techniques chirurgicales, Suzanne Noël s’attarde sur la façon de piquer pour ne pas faire mal ou sur la façon de faire un pansement ce qui est considéré comme une tâche dévolue aux infirmières. Elle n’a pas cette arrogance que l’on trouve chez ses confrères, avec elle tout est humilité et précision." 

Suzanne Noël invente le mot "esthétiste", mais c'est la première à revendiquer de se consacrer entièrement à la chirurgie esthétique. Marianne Prevot : "Non seulement elle améliore des techniques chirurgicales existantes, mais elle en invente de nouvelles. Elle milite pour un respect des patients, élabore une charte sociale qu’elle respecte dans sa pratique chirurgicale, en proposant de donner une information totale et franche aux patients. Enfin, elle envisage la synergie de la médecine esthétique avec la chirurgie esthétique en proposant les traitements dermatologiques avec des préparations pharmaceutiques, ce qui était totalement délégué par les chirurgiens. Sa vision de la chirurgie esthétique du vieillissement est celle que l’on trouve maintenant, en 2020, avec sa fonction préventive par des traitements répétés."

Entre les mains de Suzanne Noël, la chirurgie esthétique prend aussi un rôle d’autonomisation des femmes, qui reprennent ainsi le pouvoir sur leur corps. 

Se battre pour les femmes du monde 

Suffragiste militante, Suzanne orchestre une grève de l’impôt pour que les femmes obtiennent le droit de vote. Pour elle, si les femmes n’ont pas les mêmes droits, pas question qu’elles aient les mêmes devoirs. Leïla Slimani : "Puisqu’elle considérait que si nous n’avions pas les mêmes droits, il n’était pas logique, juste, que nous n’ayons pas les mêmes devoirs : si une femme participait économiquement au bien-être de la société, par son travail et ses revenus, il était tout à fait normal qu’elle puisse bénéficier des mêmes droits." 

“Je portais sur mon chapeau un ruban sur lequel était imprimé en lettres dorées : 'Je veux voter.' Je m'étais en outre spécialisée dans la chirurgie plastique, inconnue jusque-là, et on disait de moi que j'étais deux fois folle.”  Suzanne Noël

Dans son cabinet à domicile, Suzanne expérimente les premiers liftings et liposuccions de bras, de fesses, de seins, elle révolutionne le traitement d’oreilles décollées, de poches sous les yeux...  

Convaincue du rôle social de la chirurgie esthétique pour prévenir le harcèlement scolaire, le chômage, la dépression, la solitude, elle fait payer ses patients selon leurs moyens, opère souvent gratuitement. Sous l’Occupation, Suzanne modifie des visages de résistants ou de juifs recherchés. Après-guerre, elle reçoit des rescapés des camps pour en effacer les traces sur leur peau, leur corps. Et Suzanne pendant ce temps ne cesse d’écrire, de transmettre, de former à l’étranger. Leïla Slimani : "Elle va traverser 14 fois l'Atlantique, elle va aller à Ceylan, à Honolulu, elle va opérer un enfant défiguré à Pékin… Elle va aller au fin fond des Etats-Unis rencontrer un médecin assez hurluberlu mais qui apparemment avait des méthodes chirurgicales extraordinaires, aller à New York où elle va donner des interviews sur le toit de son hôtel à toute la presse fascinée par cette française extravagante. Donc une femme ouverte sur le monde qui va inaugurer ce mouvement de la mondialisation et de la sororité au-delà des frontières."

Au fil de ses voyages, Suzanne fonde en Europe, au Moyen-Orient, en Asie des organisations féminines réunissant des femmes actives, les “clubs soroptimist”. Fondatrice du 1er club français dès 1924, elle est l’ambassadrice de ces réseaux de solidarité, ce lobbying international en faveur de l’émancipation des femmes. Leïla Slimani : "C’est une femme dont la vie entière a été marquée par des amitiés. Elle avait énormément d’amies. La plupart de ses amies étaient d’ailleurs des patientes, des médecins, des ambassadrices, les premières femmes politiques, des musiciennes, des comédiennes… des femmes engagées et indépendantes, qui sont restées des amies de 40 ans, de 50 ans."

Celle qui consacra sa vie à recoudre l’humanité meurt à 76 ans en 1954, laissant ses innombrables sœurs de cœur un peu plus seules, mais combatives et solidaires. 

A lire
A mains nues, de Leila Slimani et Clément Oubrerie (Les Arènes, 2020 - 2e tome à venir)

Merci pour leur contribution iconographique, documentaire et affective à Marianne Prevot, François Denoncin, Suzanne Desbois, Evelyne Para du Club soroptimist, et à l’ECPAD, l'agence d'images de la Défense, pour les images des soldats blessés lors de la Grande Guerre. 

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