Sylvain Kahn : "Les débats nationaux et européens sont de plus en plus imbriqués"

L'évolution climatique mobilise à échelle nationale et européenne. Ici, le 24 mai 2019, à Francfort-sur-le-Main, en Allemagne.
L'évolution climatique mobilise à échelle nationale et européenne. Ici, le 24 mai 2019, à Francfort-sur-le-Main, en Allemagne.

Sylvain Kahn : "Il y a un rapprochement de plus en plus fort entre le niveau national de débat et le niveau européen"

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Sylvain Kahn : "Les débats nationaux et européens sont de plus en plus imbriqués"

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Entretien | Au soir des élections européennes, Sylvain Kahn, spécialiste des évolutions de l'Union, estime que le vote a profité aux partis avec une vision claire de l'Europe, quand les citoyens accorderaient un poids politique croissant à l'UE. Le chercheur à Sciences Po Paris nous a confié son analyse.

Comment interpréter le regain de participation des citoyens européens aux élections de leurs eurodéputés ? Sylvain Kahn est enseignant chercheur à Sciences Po Paris, spécialiste des questions européennes. Il revient sur les résultats des scrutins de ces derniers jours.

Quels enseignements tirez-vous de ce vote ?

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L’enseignement numéro un à l’échelle de l’Europe est une participation plus forte que ce que prévoyaient toutes les projections des instituts de sondage. 

Ensuite, on observe manifestement dans toute l’Europe une polarisation du vote. C'est-à-dire que l’augmentation de la participation a surtout profité aux partis politiques qui ont une vision extrêmement claire de ce qu’ils attendent de l’Europe. Il y a d’une part, les nouveaux nationalistes européens, ceux que l’on avait coutume d’appeler les eurosceptiques ou europhobes, dont la plupart se trouvent du côté de la droite radicale et de la droite extrême. Et puis, d’autre part, se trouvent les partis et mouvements politiques qui pensent que les défis qui s’opposent aux Européens peuvent se résoudre démocratiquement à l'échelle européenne. Dans cette famille, on trouve plutôt Les Verts et ceux que l'on appelle les libéraux-démocrates. 

Ils sont extrêmement clairs sur ce qu’ils attendent de l’Europe. Il est documenté et démontré qu’ils sont pro-européens et cohérents. Il n’y a pas de division, de nuance ni de sous-groupe. Alors que dans les droites de gouvernement, chez les démocrates-chrétiens et dans la grande famille des socialistes et socio-démocrates, on sait très bien qu’il y a des pro-européens et des moins européens voire des courants souverainistes. On l’a très bien vu au Royaume-Uni, où les libéraux-démocrates sont passés à 17% [18,9% selon les derniers résultats connus, NDLR], Les Verts à 10% et le parti pro-Brexit à 35% [31,6% selon les derniers résultats connus, NDLR] et où les travaillistes ne font que 20% et les conservateurs de Mme May s’écroulent à 10% [12,4% selon les derniers résultats connus, NDLR]. On le voit bien en France avec Les Républicains et les socialistes qui apparaissent tous les deux à moins de 10%. 

Comme on l’a très bien vu au Royaume-Uni ou dans une certaine mesure en Allemagne ou même aux Pays-Bas, les familles politiques qui, sur la question européenne, sont soit molles, soit divisées, sont celles qui pâtissent de ce surcroît de mobilisation. Les familles politiques extrêmement claires, que ce soit les nationalistes ou les démocrates supra-nationaux, sont les groupes qui en bénéficient.

Que montrerait alors la hausse de la participation à ces élections ?

D'après les projections et par rapport aux deux autres élections précédentes, cela montrerait que les enjeux nationaux sont de plus en plus des enjeux européens et que les enjeux européens sont de plus en plus des enjeux nationaux. Comme on l'a bien vu aussi dans les débats pendant les campagnes électorales en Autriche entre 2015 et 2017, aux Pays-Bas et en France, en 2017, et en Italie en 2018.

Les gens constatent finalement que résoudre les problèmes à l’échelle nationale c’est chercher à les résoudre à l’échelle européenne et réciproquement. On peut le dire pour l’environnement, pour le changement climatique, ou bien entendu pour la place de l’Europe dans le monde. 

Jusqu’à Trump, il y avait une espèce d’invariant depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale : les États-Unis étaient le grand allié des Européens. Plus ou moins sympathique, plus ou moins empathique, mais c’était un allié. Depuis Trump, les choses sont claires : cet allié est devenu rival, un rival qui peut être inamical voire hostile. 

Il est clair que même la France avec sa dissuasion nucléaire ne pèse pas grand-chose si les États-Unis deviennent un allié inamical, on ne peut le faire qu’ensemble. On pourrait dire la même chose s’agissant de la politique européenne vis-à-vis de la Russie ou vis-à-vis de l’avancée économique des Chinois. Ils ont des capacités financières tellement importantes qu’ils proposent d’investir dans les infrastructures de communication que ce soit portuaires, autoroutières, fluviales. En Croatie, en Slovénie, en Italie, en Grèce, les gouvernements et les grandes entreprises sont en train de passer des partenariats avec les entreprises chinoises qui sont toutes à capitaux d’État. Et si les Européens ne définissent pas ensemble une doctrine commune pour que ce soit gagnant-gagnant, d’ici dix ou quinze ans, les grandes entreprises chinoises vont, d’une manière ou d’une autre, contrôler une partie de l’économie européenne. On ne peut le résoudre qu’à l’échelle européenne. Si vous êtes un nationaliste européen, il y a des chances que vous soyez sensible à cette question, et si vous êtes un libéral européen, il y a aussi des chances que vous soyez sensible à cette question.

Le débat européen devient donc un débat démocratique au sens classique du XXe siècle. On peut maintenant avoir les grands choix politiques ou les grandes options à l’échelle européenne, dans le cadre d’un débat européen. C'est la grande nouveauté que révèlent ces élections.

© Visactu

Pour les écologistes, est-ce une surprise ? Parce que les questions transnationales l'emportent ?

C’est une surprise relative. Dans le Parlement sortant, Les Verts possédaient environ 7% des 751 sièges. D’après les projections en cours, on va probablement avoir des Verts qui passent de 51 sièges à 59 ou 61 sièges [67 sièges selon les derniers résultats connus, NDLR], ce serait dans ce cas un gain de 20% en sièges. On ne s’attendait pas à une progression de cette importance mais plutôt à une stabilisation. D’autant plus que Les Verts ont cette particularité d’être présents dans certains pays et complètement absents dans d’autres : à savoir, la plupart des pays d’Europe orientale et dans la plupart des pays du sud, alors qu’ils sont très présents dans les pays rhénans, les pays alpins et les pays scandinaves. 

Et cette progression est due à des primo-votants, aux jeunes qui se sont mobilisés ?

Elle serait beaucoup liée à la mobilisation ou la sur-mobilisation des électeurs des centres-villes, des très grandes agglomérations. C'est le cas par exemple à Helsinki. Les Verts y sont le premier parti de la ville avec quasiment un quart des suffrages, alors qu’à l'échelle de la Finlande ils sont plutôt à 15%, en 3e ou en 4e position.

Les électeurs adhéreraient-ils davantage à l’Europe ? Les questions européennes les intéressent-ils davantage ?

Dans les décennies précédentes, on avait des lignes de clivage avec des personnes que l’on appelait les pro-européens ou les européistes qui disaient : "Il faut faire avancer l’Europe parce que c’est une idéologie, une doctrine, une valeur. On croit à l’Europe et il faut la faire avancer." Et il y avait des gens un peu étonnés ou sceptiques qui disaient : "Mais non, ce n’est pas à l’échelle de l’Europe que cela se joue, c’est à l’échelle de la région ou de la nation."

Depuis le début des années 2010, depuis même les référendums de 2005 et les débats autour du traité constitutionnel européen, il me semble que l'on observe une convergence ou un rapprochement de plus en plus fort entre les débats nationaux, le niveau national de débat, et le niveau européen. C’est pour cela que l'on parle de plus en plus de "pays européen" ou de "société européenne". De plus en plus, les deux s’imbriquent. 

Si l'on veut résoudre la question de la santé des agriculteurs, on se rend compte très rapidement que cela ne peut pas être qu'un débat français ou estonien, ou irlandais. C’est en même temps un débat irlandais, français et estonien, et en même temps un débat européen. C’est complément imbriqué. On peut le dire également pour la gouvernance de la zone euro, donc indirectement pour la question du pouvoir d’achat. 

Avec la collaboration de Franck Ballanger pour la vidéo