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Sylvie Brunel : "La crise du coronavirus nous a rendus plus humbles vis-à-vis de nos agriculteurs"

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Des agriculteurs de la région Auvergne-Rhône-Alpes offrent des légumes au personnel du SAMU de Lyon le 2 avril 2020.
Des agriculteurs de la région Auvergne-Rhône-Alpes offrent des légumes au personnel du SAMU de Lyon le 2 avril 2020.
© AFP - Nicolas Liponne / Hans Lucas

L'invitée de la semaine. La pandémie de Covid-19 met à mal notre sécurité alimentaire. La famine menace plusieurs centaines de millions de personnes confinées dans le monde. En France, on redécouvre l’importance stratégique de l’agriculture pour affronter ce type de crise. Entretien avec la géographe Sylvie Brunel.

Sylvie Brunel

2 min

Avec la multiplication des mesures de confinement à travers la planète, la crise du nouveau coronavirus a considérablement réduit les échanges commerciaux. Et les agriculteurs font partie des premières victimes de cette réduction. Résultat, la crise économique devient une crise alimentaire : selon une projection du Programme alimentaire mondial (PAM), le risque de famine concernera cette année 265 millions de personnes dans le monde.

Pour la géographe Sylvie Brunel, ancienne directrice de l’ONG Action contre la faim, ce chiffre est certainement en-deçà de la réalité, car l’agence onusienne ne tient pas compte des populations pauvres de certaines puissances comme l’Inde. S’agissant de la France, elle estime que cette crise est en train de changer notre regard sur l’agriculture.

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Sylvie Brunel vient de publier Pourquoi les paysans vont sauver le monde, aux éditions Buchet-Chastel.

Le Programme alimentaire mondial (PAM) évoquait il y a dix jours le risque d’une "catastrophe humanitaire" liée au nouveau coronavirus, avec plus de 250 millions de personnes dans le monde qui pourraient souffrir de la famine d’ici la fin de l’année. Cette estimation vous semble-t-elle crédible ?

Le PAM est une institution onusienne dont la mission est d’apporter de l’aide alimentaire dans les zones géographiques dont il a la charge : il s’agit des pays touchés à la fois par la guerre et l’insécurité comme le Yémen, la Syrie, le Soudan du Sud ou le nord du Nigeria. Avant la crise du coronavirus, il estimait à 135 millions le nombre de personnes menacées par la famine dans ces zones. Il a doublé cette estimation en passant de 135 à 265 millions.

Mais le PAM n’a pas parlé de cette faim qui déjà traditionnellement touche à peu près 850 millions de personnes dans le monde, la faim chronique des pauvres.

Nous ne sommes pas aujourd’hui dans un contexte de guerre avec une famine généralisée. Mais partout dans le monde, des foyers sont privés de revenus à cause du confinement, et ces foyers peuvent souffrir d’une faim aigüe.

Je pense notamment à un pays comme l’Inde. L’Inde est à la fois l’une des premières puissances économiques mondiales et le plus grand pays de la faim, de la malnutrition chronique. On a plus de 270 millions de personnes qui souffrent de la faim en Inde. Le confinement a été décrété très brutalement par le gouvernement le 25 mars, la population n’a eu que 4 heures pour s’y préparer. Les gens des bidonvilles n’ont pas pu rentrer dans les campagnes, ils ont perdu d’un seul coup leurs revenus. Et j’ai très peur de la faim silencieuse en Inde dont on ne va pas beaucoup entendre parler, car c’est un pays jaloux de sa souveraineté. Ces gens des bidonvilles, on ne peut plus aller les voir, puisque les journalistes et les ONG sont confinés. Et la police a enfermé ces pauvres dans leurs bidonvilles.

L’Inde est un pays où il y a à la fois des stocks colossaux de nourriture et un problème de distribution, notamment pour ceux que l’on appelle les intouchables, les basses castes, ceux qui ne comptent pas en fait, qui souffrent d’une faim chronique.

Allahabad (Inde) le 24 avril 2020 : un jeune garçon prend son repas devant son abri de fortune. Depuis le 25 mars, la population indienne est soumise à un strict confinement.
Allahabad (Inde) le 24 avril 2020 : un jeune garçon prend son repas devant son abri de fortune. Depuis le 25 mars, la population indienne est soumise à un strict confinement.
© AFP - RITESH SHUKLA / NURPHOTO

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Ce risque de famine lié à la crise du coronavirus existe-t-il aussi dans les pays occidentaux ?

On a constaté dans les pays européens et aux Etats-Unis que les familles pauvres ont aujourd’hui du mal à avoir accès à la nourriture. Les enfants ne vont plus à la cantine, les familles ont perdu leurs revenus, et la générosité mise en place par les municipalités, les soupes populaires, les banques alimentaires est plus que jamais nécessaire. Il faut bien comprendre que la faim n’est pas seulement un problème de disponibilité, c’est aussi un problème d’accessibilité. Aujourd’hui, la nourriture existe sur la Terre, mais un grand nombre de personnes n’y ont plus accès.

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Comment la crise du coronavirus limite-t-elle l’accès à la nourriture ?

C’est un problème de logistique qui touche le monde entier. Partout, les paysans ont continué à produire. Dans un premier temps, le coronavirus n’a pas touché les campagnes. Il est d’abord passé dans les villes, les lieux mondialisés. Mais il a coagulé toutes les chaînes de distribution, le transport de la nourriture, son conditionnement, son acheminement via des infrastructures comme les ports. Un exemple très concret en France : nous avons des paysans qui font du comté, du morbier, de l’époisses, tous ces fromages de qualité produits dans les montagnes et les terroirs. Ces paysans-là souffrent terriblement aujourd’hui de la perte de nombreux débouchés : les collectivités locales, les cantines, les restaurants, les cafés, les hôtels, tout cela a fermé. Ce n’est pas un problème de production, ils ne vont pas mourir de faim, mais leurs revenus vont chuter.

En Afrique, les paysans exportateurs doivent faire face à la fermeture des ports. Les produits qui leur assurent des revenus comme le café, le cacao, ou la noix de cajou, sont aujourd’hui bloqués.

Par ailleurs, cette fermeture des ports limite les importations de produits comme le blé, le maïs ou le riz. Or en Afrique, l’approvisionnement alimentaire des villes dépend beaucoup de ces importations.

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Y a-t-il aujourd’hui une tension sur les cours des matières premières comme le blé ?

Curieusement, les cours restent assez déprimés, faute d’échanges, et en raison de la perte des débouchés liés à l'éthanol, pour le maïs notamment. Il y a très peu de pays qui sont de grands exportateurs de nourriture, et la France en fait partie. Les marchés mondiaux représentent environ 15% de la production alimentaire mondiale. Ces 15% jouent un rôle essentiel, ils approvisionnent les régions structurellement déficitaires. L’Algérie par exemple achète son blé à la Russie. Mais la Russie a suspendu ses exportations de céréales, tout comme le Vietnam l’a fait pour ses exportations de riz. Ces pays veulent faire des stocks stratégiques pour réserver la nourriture à leur population. Pour autant, il n’y a pas vraiment une flambée des cours : comme on ne peut pas transporter cette nourriture, comme les stocks restent dans les ports, les cours ne s’envolent pas. Mais on peut redouter une pénurie dans les mois à venir dans des pays comme ceux du Maghreb qui ne pourront plus avoir accès à leurs importations alimentaires. Ce qui pourrait provoquer une flambée des prix à la consommation.

En revanche, la France ne suspend pas ses exportations. Aurait-elle intérêt à s’inspirer de ce que font les Russes ou les Vietnamiens ?

La question ne se pose pas aujourd’hui, mais elle peut se poser à terme si la crise devait se prolonger jusqu’à l’été. Mais vous savez, nous produisons beaucoup plus que les besoins de notre population. Notre agriculture, notre filière céréalière représente 500 000 personnes pour 35 millions de tonnes de blé. La France fait partie des très gros producteurs de blé, elle appartient au top 5 des pays exportateurs. Et si l’on réservait cette production à notre marché intérieur, on en aurait beaucoup trop.

La France a tout de même un souci particulier. Nous avons à nos portes des zones structurellement déficitaires, où le prix de la nourriture conditionne la paix sociale. Nous sommes directement concernés quand il y a des crises, des révolutions dans ces zones. La pauvreté peut engendrer la migration vers l’Europe. On le voit bien avec la crise des migrants. Ces zones, c’est bien sûr l’Afrique, mais aussi le Proche et le Moyen-Orient. Il y a tout un croissant autour de la France qui part de l’Algérie et qui va jusqu’au Yémen en passant par l’Egypte. Ce sont des pays structurellement déficitaires, qui sont très importateurs de nourriture.

Si nous, les Français, nous décidons de suspendre nos exportations alors même qu’on n’a pas de pénurie en France, et que la Russie, premier fournisseur de blé de l’Algérie, suspend les siennes, cela peut mettre en grande difficulté les pays importateurs.

Plus généralement, la crise du coronavirus est-elle en train de modifier notre rapport à l’agriculture ?

Cette crise du coronavirus nous a fait prendre conscience de deux dangers : la pénurie et la contamination.

S’agissant du danger de pénurie, on a vu des gens se précipiter dans les supermarchés, et la grande distribution a résisté. Il faut imaginer que derrière ce déferlement des ménages dans les grandes surfaces, il y a eu des chaînes logistiques qui ont dû faire face à cet afflux. Pour l’instant, ces chaînes tiennent. Mais les grands industriels de l’agroalimentaire sont assez inquiets à terme : si cette ruée continue, vont-ils pouvoir maintenir les approvisionnements ? Il faut être conscient qu’une situation de pénurie peut revenir. Pendant très longtemps, on a négligé notre agriculture, nous les citadins, en considérant que la question alimentaire était résolue. Eh bien non, la faim reste une menace réelle. Aujourd’hui, on n’a pas de mauvaises récoltes annoncées, on peut se dire qu’on va faire face. Mais imaginez la menace de mauvaises récoltes, ce serait très inquiétant.

Le deuxième risque est le risque des contaminations. La crise du coronavirus est une faillite de la biosécurité. On ne sait pas si le virus est parti du laboratoire P4 de Wuhan ou du marché aux animaux de la ville. Mais ce que l’on sait, c’est qu’à un moment donné la biosécurité a failli. La Chine est d’ailleurs largement fautive dans cette affaire, même si elle nous tend désormais une main secourable avec sa diplomatie du masque.

Quelle leçon faut-il en tirer pour l’agriculture ?

La logique écologique aujourd’hui voudrait que l’on fasse confiance à la nature, que l’on réduise les traitements. On ne peut qu’être d’accord sur le fait qu’il ne faut pas traiter pour traiter. Mais on se rend compte aussi qu’on a besoin d’une nourriture absolument sûre, et que les pénuries et les contaminations nous guettent si nous relâchons notre vigilance. Des "pestes" de plus en plus nombreuses menacent nos cultures et nos élevages.

Cela signifie que nos agriculteurs sont bien plus importants que ce que nous pensions. Nous avons eu un excès de confiance en France, en raison de la puissance de notre agriculture. En réalité, nos agriculteurs sont des gens fragiles, ils sont fragiles parce que la main-d’œuvre coûte cher. Et quand les travailleurs saisonniers étrangers ont cessé de venir avec la fermeture des frontières, on a dû jeter des milliers de tonnes de fraises, de fleurs, d’œufs.

L’agriculture est une chaîne, l’agroalimentaire est une chaîne. Les paysans qui ont eu la chance de faire de la vente directe dans les villes ou dans les campagnes où sont venus les Parisiens, ceux-là ont eu une forte hausse de leur chiffre d’affaires. Mais cette flambée s’est faite au prix d’une main-d’œuvre considérable, d’une augmentation du temps de travail. Parce qu’au lieu de vendre de grosses quantités à des restaurants, des cantines, de la restauration collective ou des coopératives, ces agriculteurs ont dû faire des milliers de petits paquets pour vendre au particulier. Cette solution est difficilement tenable sur le long terme. Avant d’être un vendeur, le paysan est un producteur.

Et puis on a découvert que la main-d’œuvre agricole coûtait très cher en France. Quand on n’a plus les saisonniers étrangers, on n’a plus de main d’œuvre du tout. Le ministère de l’Agriculture a mis en place une plateforme, trois cent mille personnes s’y sont inscrites, et les paysans sont extrêmement heureux de voir cet élan de solidarité. Mais ils doivent aussi reconnaître qu’en termes de productivité, en termes de rythme, il y a une partie de la production qui est perdue, parce qu’elle n’est pas ramassée à temps.

La récolte des asperges à Brumath près de Strasbourg le 2 avril 2020
La récolte des asperges à Brumath près de Strasbourg le 2 avril 2020
© AFP - PATRICK HERTZOG

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Le retour aux productions locales, les circuits courts, ce ne sont pas forcément de bonnes réponses selon vous pour affronter ce type de crise ?

Ce sont des réponses partielles. On ne peut pas se contenter de dire à un producteur, "Tu vas faire des circuits courts, de la vente directe, et tu vas t’en sortir". S’il n’est pas installé à côté d’une ville, cela devient difficile. Un producteur de comté dans le Jura aura bien du mal à écouler sa production en hiver. D’autant plus qu’aujourd’hui, on nous demande de limiter nos déplacements. Par ailleurs, les petits producteurs sont soumis au bon vouloir du consommateur qui souvent se contentera d’achats ponctuels. Ces producteurs ont besoin de filières de commercialisation qui soient durables.

En fait, on a besoin en France d’associer les modèles, et non pas de les opposer. D’un côté, il nous faut de grandes structures céréalières ou d’élevage pour approvisionner la grande distribution. 90% des achats alimentaires passent encore aujourd’hui par les moyennes et grandes surfaces. Et ce modèle a joué un rôle décisif pour affronter la crise du coronavirus. De l’autre, il faut créer de la valeur agricole sur le périurbain, les petites structures, les zones difficiles : c’est là qu’il faut développer les circuits courts, le bio, le local.

Dans cette logique-là, faut-il considérer le bio comme une réponse à la crise, mais non comme la réponse absolue ?

Le bio est une réponse, car cela permet de vendre plus cher en créant de la valeur pour le producteur. Mais c’est au prix de beaucoup de main-d’œuvre, et c’est pour cela que l’on vend plus cher. Ou alors, il faut beaucoup de machines pour pallier le manque de main-d’œuvre. Mais les gens qui sont aujourd’hui au chômage partiel se plaignent du prix des fruits et des légumes. Il est bon qu’un petit producteur qui a peu de surface puisse vendre en bio, car même s’il produit moins, il vendra plus cher. Mais on ne peut pas généraliser ce modèle à l’ensemble de l’agriculture française. Je pense à l’agriculture bretonne qui a reçu récemment la visite d’Emmanuel Macron. Nous avons besoin aussi de produire beaucoup et à bas prix pour les gens qui n’ont pas le pouvoir d’achat nécessaire pour acheter du bio.

Et cette crise du coronavirus peut accentuer cette prise de conscience sur l’importance de l’agriculture ?

Cette crise nous a obligé à regarder ce qui se passait dans nos campagnes. Elle nous a rendus plus humbles. Nous avons compris les difficultés de nos agriculteurs, car nous avons besoin de solidarité, et nous avons besoin vraiment d’écouter ce qu’ils ont à nous dire. Ecoutons ce que les paysans dans leur grande diversité ont à nous dire sur leurs impasses techniques face aux pestes, sur leurs difficultés de commercialisation, sur leurs difficultés de valorisation aussi. Nous sommes parfois incohérents : nous leur demandons d’adopter des modèles extrêmement exigeants, mais nous ne voulons pas payer le prix de ces modèles. Nous avons pris conscience aussi qu’il y avait des millions de Français pour lesquels la nourriture est un problème colossal. Soyons plein d’humilité, et surtout changeons d’échelle, examinons la question de l’agriculture à l’échelle des territoires.