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Syrie, dix ans pour une impasse : comment la révolution a basculé

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Une personne déplacée sur six sur terre est syrienne, dix ans après le début de la guerre civile en Syrie.
Une personne déplacée sur six sur terre est syrienne, dix ans après le début de la guerre civile en Syrie.
© Getty - SOPA images

Trois chercheurs en science politique éclairent les premières années de la guerre civile pour comprendre le sort funeste de ce qui fut d'abord une mobilisation populaire, unanimiste, et pas aussi confessionnelle qu'on le dit.

Les sujets nombreux, qui se consacrent aux dix ans du début de la guerre civile en Syrie, ont le goût de la sidération. Dix années, un champ de ruines au sens fort du mot, six millions et demi de réfugiés syriens hors les frontières du pays, et à peu près autant de déplacés à l’intérieur. Une personne sur six, parmi les déplacés dans le monde, est syrienne. Et le conflit s’étire, dans le temps et dans l’espace - il est devenu international. S’étire au point que les constats glaçants épuisent l’analyse, et qu’on en perdrait presque de vue qu’il y a dix ans tout juste, ce n’est pas une guerre civile qui démarrait, dont on marque l’anniversaire un peu lugubre, mais une révolution. 

Replonger à la racine de cette histoire-là, et de sa chronologie, c’est éviter quelques lieux communs et reprendre pied dans le réel d’une récente histoire syrienne plus subtile. Un livre nous y aide, qu’on doit à Gilles Dorronsoro, Adam Baczko et Arthur Quesnay, qui s'intitule Syrie - Anatomie d'une guerre civile, et qui ausculte, depuis la science politique, cette révolution devenue une guerre civile enlisée. Il date déjà de 2016 (aux éditions CNRS) mais à la mesure d’un tel terrain de guerre, et de l’ampleur de son enquête de cinq ans, il reste pertinent. Et ce, d’autant plus qu’il éclaire justement la manière, et le tempo, dans lequel cette guerre civile a cristallisé, au point de s’enliser. 

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Enquêter dans l’urgence entre tapis de bombes et champs de mines n’est pas la première facilité des sciences sociales. Et en Syrie, le terrain s’est rétréci à mesure que la guerre s’installait ou encore que l'Etat islamique progressait, compliquant l’accès aux gens, mais aussi toute la charpente méthodologique de l'enquête. Car les trois auteurs dans ce livre croisent 

  • un nombre impressionnant d’entretiens (161 parmi les quelque 250 réalisés en plusieurs temps sur le terrain, à l’hiver 2012-2013 puis à l’été 2013, à chaque fois dans des zones hors du contrôle de Damas, en l’occurrence principalement Alep, puis, une fois repliés, en Turquie)
  • un retour historique nourri par des travaux importants d’une école française de sociologie qui travaillait sur la Syrie dans les années 80 et 90
  • et, aussi, de très nombreuses séances d’observation sur un terrain pourtant accidenté, souvent parmi des groupes armés.

C’est l’ensemble qui trame leur ouvrage, et l’articulation du tout qui en fait un outil précieux pour comprendre rétrospectivement comment on a bien pu en arriver là.

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Prophétie auto-réalisatrice 

Là, c’est-à-dire une guerre civile fondamentalement internationale. Les trois auteurs montrent que durant ses cinq premières années, le conflit a en fait connu trois phases. C’est le passage de l’une à l’autre qui a fait perdre de vue la part de révolution en germe à l’origine. Sur place, en 2011, les observateurs décrivaient une société plutôt dépolitisée, démobilisée. Ce sont ce qu’on appellera “les révolutions arabes” qui feront la différence : la révolution devient possible quand elle devient pensable. Un temps d’infusion fut nécessaire : à Alep, un habitant s’est rendu chaque vendredi matin, pendant de longues semaines, sur la place principale, pour voir si ne pourrait pas prendre une mobilisation à la tunisienne ou à l’égyptienne comme en captaient les télés de l’étranger. La révolution aussi tient de la prophétie auto-réalisatrice : un jour, ils furent plusieurs sur cette place.

La première phase est aujourd’hui mal connue - ou du moins, comme tordue rétrospectivement : on lit, de plus en plus souvent, que la révolution en Syrie a échoué parce que la mobilisation aurait porté, en soi, et depuis les limbes, les graines d’une segmentation communautaire mortifère. En fait, non, si l’on lit Dorronsoro, Baczko et Quesnay : dans le travail qu’il consacrent à ce qu’ils voient comme la première phase de cette histoire récente, et qu’ils appellent “phase de la contestation pacifique”, ils insistent pour dire qu’il y avait de tout, dans la rue. Cette phase remonte à 2011, et la grande question est en fait de se demander comment, face à un régime aussi violent, des individus ont bien pu protester ainsi publiquement. Cette première phase a rassemblé des Syriens et aussi quelques Syriennes de toutes obédiences religieuses, et de toutes classes sociales même si, pour se retrouver, crier quelques slogans anti-Bachar à la sortie de la mosquée le vendredi, puis se fondre dans la foule et les ruelles, les quartiers populaires aux dédales étroits ont sans doute rassemblé plus facilement. Sans oublier un moindre étau policier : à la veille de la révolution, on comptait de l’ordre de cinquante policiers pour 300 000 habitants dans les quartiers populaires à l’est d’Alep. 

Ainsi, tous les récits convergent, nous rapportent les trois chercheurs : non seulement aucune organisation n’a réellement mis les gens dans la rue, mais des centaines de milliers de personnes y sont bien descendues, pendant des mois, et de manière pacifique. C’est-à-dire une mobilisation spontanée, par la base et non par des militants, nourrie et vécue par des gens qui ont d’abord cherché à délibérer, débattre, élaborer - sans revendications socio-économiques, mais plutôt des aspirations démocratiques, ou en termes de droits, comprend-on à la lecture de ce livre.

La deuxième phase est celle d’une “insurrection unanimiste”, poursuivent les trois politistes. Jusqu’au printemps 2013, les auteurs assistent à la construction d’institutions alternatives. A ce stade, des embryons de structures prennent corps, sur un modèle étatique, dans les zones insurgées : des conseils municipaux qui conservent une forte légitimité démocratique sont aux affaires, des tribunaux continuent de rendre la justice malgré le chaos qui va crescendo, et des structures militaires se consolident en se pensant comme ce qui préfigure une armée nationale. Jusqu’au printemps 2013, les groupes insurgés qui avancent avec le front se pensent comme la préfiguration d’une armée nationale. Puis, c’est la bascule, après le printemps 2013, avec une radicalisation idéologique, et le passage à une insurrection violente - la troisième phase.

Le chemin de la première à la dernière de ces phases, qui nous ramène au début du film, éclaire ce qu’il est resté des premières manifestations au début de la révolution syrienne. En fait, des oripeaux dès lors que le sort de cette révolution populaire se jouera, au fond, à l’extérieur des frontières syriennes. Parce que, a posteriori, on peut considérer en résumant à gros traits que les capacités d’auto-organisation de la société syrienne n’ont pas suffi pour que leur révolution s’aligne sur celles de Tunisie ou d’Egypte, par exemple - avec le départ du dirigeant autocrate à la fin du film. Mais ce qu’on peut notamment retenir de cet ouvrage riche, c’est combien la dimension internationale de cette crise syrienne a d'abord contribué à cette impasse.

La guerre civile en Syrie est en effet une crise aux frontières grand ouvertes. Mais pas seulement du fait de ce qu’on nomme souvent, dans un raccourci, “l’ingérence étrangère”. La part internationale de cette guerre civile irrigue bien plus profondément, et élastiquement, cette crise et son issue. C’est ce que mettent en exergue les politistes en montrant comment le conflit est passé d’une phase à l’autre à mesure que le pays sombrait dans le chaos. Mais pas dans un chaos incompréhensible. Derrière l’évolution même de la crise, ils pointent  le reflet de “logiques exogènes à la société syrienne”

  • la diaspora
  • les pays étrangers
  • les acteurs transnationaux. 

Ces logiques exogènes dépassent l’idée simpliste d’ingérence, puisque par exemple, d'emblée, deux des quatre grands acteurs de ce conflit sont, durant les premières années de la guerre jusqu’à la bascule, le PKK et al-Qaïda - c’est-à-dire des groupes transnationaux qui sont antérieurs à la crise syrienne, mais qui y reconfigurent leur lutte tandis que les groupes révolutionnaires locaux, très décentralisés, peinent à structurer le conflit depuis eux-mêmes. Ces deux entités sont basées à l’extérieur des frontières de la Syrie. Elles agissent depuis les frontières, et à cheval sur elles - concrètement, ces groupes militants armés viennent faire leur révolution à l’intérieur de la révolution syrienne, et ce sont autant de modèles qui “se mettent en place dans le dos de l’insurrection”. En juin 2014, l’État islamique proclame de surcroît un califat dans les territoires sous son emprise en Irak et en Syrie.

Mais l’internationalisation de cette guerre, c’est aussi la perfusion complète, et durable, grâce à laquelle le régime de Bachar al-Assad survit. Sans oublier la reconfiguration de logiques d’alliance très prégnantes dans la péninsule et des pays du Golfe. Sans oublier, non plus, les réfugiés qui représentent aussi un ressort de l’internationalisation du conflit : dès l’hiver 2012-2013, près d’un demi-million de Syriens sont enregistrés au HCR (Haut Commissariat aux Réfugiés) dans les pays frontaliers de la Syrie, avec en 2016, un Syrien sur deux déplacé ou réfugié - et encore faut-il avoir en tête combien ces chiffres sont fortement sous-évalués puisqu’au Liban, en Egypte ou en Turquie, nombre de réfugiés ne sont tout bonnement pas comptés puisqu’ils ne vivent pas dans un camp.

Logique confessionnelle : le tour de l'extérieur

Cette dimension internationale est fondamentale pour comprendre le passage à la dernière phase, mi-2013, qui explique directement où peut bien en être la Syrie, dix ans plus tard. Ainsi, la radicalisation et la division de l’insurrection sont d’abord le fait des mouvements et des financements étrangers. En particulier, le PKK et l’Etat islamique imposent un agenda ethnique et sunnite radical, alors que le soutien de l’Iran et du Hezbollah enferment le régime dans une logique confessionnelle. Les trois chercheurs décrivent notamment combien les acteurs transnationaux ont directement contribué à fragmenter politiquement l’insurrection. Les acteurs extérieurs importent des logiques qui s’imposent aux combattants syriens. Ainsi, la radicalisation et la division de l’insurrection sont d’abord le fait des mouvements et des financements étrangers. 

À réécouter : Etat Islamique : la résurgence

C’est à ce titre que le conflit s’est communautarisé, tandis qu’il se radicalisait. Les auteurs écrivent :

Les discours prennent progressivement une connotation plus religieuse ; la martyrologie liée à la violence des combats tend à exclure les non-sunnites. Alors même qu’on constate une "chiitisation" marquée du régime en raison de la dépendance vis-à-vis de l’Iran et du Hezbollah libanais, les mouvements de l’insurrection affichant une idéologie islamiste (parfois pour des raisons purement tactiques) reçoivent des financements importants du Golfe en 2012-2013 notamment. Ceci contribue à affaiblir le courant séculaire de l’insurrection, d’ailleurs peu soutenu par les pays occidentaux. Ensuite, des mouvements transnationaux – le PKK et la mouvance al-Qaïda – s’implantent avec succès en Syrie, car ils sont mieux structurés que les organisations proprement syriennes. De plus, la politique de Damas a été de favoriser les groupes les plus radicaux (accords informels avec le PKK, libération des jihadistes de la guerre d’Irak) pour diviser l’opposition. Ces groupes suscitent l’éclatement de l’insurrection, car ils combattent pour le contrôle exclusif d’un territoire et l’imposition de modèles politiques radicalement différents. 

Or la fragmentation des acteurs de l’insurrection, et la présence de ces mouvements transnationaux, morcelle aussi l’accès à l’aide - y compris (ou notamment) sonnante et trébuchante. Ainsi, les tensions entre groupes armés, et la difficulté à voir monter un leadership, a contribué à compliquer son accès au nerf de la guerre : les armes et/ou l’argent. L’aide internationale n’arrivant pas ou tardant ; et l’aide humanitaire étant elle-même fondamentalement entravée par une contrainte inouïe jusqu’à la date très tardive de juillet 2014 : l’accord de Damas. Pendant deux ans, les zones insurgées en seront pratiquement exclues. Pour comprendre l’impasse qui fut celle de ces zones insurgées durant de longues saisons, les auteurs explicitent le rôle paralysant de la Coalition :

Le soutien de la Conférence internationale des amis du peuple syrien [c’est-à-dire une centaine de pays, NDLR], en particulier celui de la Turquie, met la Coalition en situation de centraliser et redistribuer l’aide au nord de la Syrie. Mais, aucun bureau n’est ouvert en Syrie avant l’été 2013. De plus, au lieu de diriger l’aide vers les institutions civiles naissantes en Syrie, la Coalition laisse les ONG opérer sans coordination. Pourtant, les acteurs internationaux avaient initialement cherché à éviter la dispersion de l’aide et la création d’un marché de l’humanitaire dont les effets pervers avaient été constatés dans d’autres crises.

Bilan mitigé, résument les auteurs : seule une partie du budget est dépensé, tandis que la présence peu coordonnée, et sans ancrage territorial, de certaines ONG, contribuera à déstabiliser des institutions naissantes. Exemple : le responsable du département de l’éducation à la municipalité d’Alep, qui explique : 

Ils financent sept de nos écoles dans le quartier de Ferdusi et refusent de passer par nous. Ils paient 90 dollars aux professeurs, alors que nous peinons à distribuer 10 à 20 dollars dans les 200 écoles que nous faisons fonctionner. Cela crée de graves tensions et déstructure le système éducatif que nous tentons de reconstruire. Les ONG ne veulent pas comprendre qu’il faut une réponse globale en reconstruisant des institutions pour gérer l’ensemble de la ville.

Quelques mois plus tard, l’ONG quittera la zone, et c’est tout le maillage administratif scolaire qui sera à terre. Les auteurs enfoncent le clou :

Les donateurs occidentaux aggravent le problème par les critères qu’ils imposent et que seules les grandes ONG internationales sont capables de remplir. De plus, ils exigent que celles-ci mettent directement en œuvre les projets pour lesquels elles sont financées, les incitant ainsi à contourner les nouvelles municipalités. Par ailleurs, les programmes sont souvent décidés hors de Syrie, parfois aux sièges des ONG, dont le savoir-faire ne correspond pas toujours aux besoins. Ainsi, Télécoms Sans Frontières, une ONG française, distribue des iPad dans les camps de réfugiés à la frontière turco-syrienne en août 2013 et installe des connexions internet satellitaires dans des hôpitaux, alors que ceux-ci manquent de médicaments, d’instruments médicaux, de générateurs et d’essence pour produire de l’électricité.

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