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Tabarly, Colas, Autissier, Moitessier... Six grandes voix de marins racontent la voile et l'océan

Eric tabarly franchit la ligne d'arrivée à bord du Pen Duick II , à Newport, à Rhode Island, le 18 juin 1964 et remporte la transatlantique.
Eric tabarly franchit la ligne d'arrivée à bord du Pen Duick II , à Newport, à Rhode Island, le 18 juin 1964 et remporte la transatlantique.
© AFP -

Tour du monde à la voile, Vendée Globe, transatlantique .... D'Alain Colas à Eric Tabarly, d'Isabelle Autissier à Florence Arthaud, de Bernard Moitessier à Titouan Lamazou, tous ont affronté la solitude face à l'océan. Invités sur les ondes de France Culture, ils racontaient l'isolement et la mer.

Chaque année, des navigateurs défient les océans. A bord d'un monocoque, d'un catamaran, en solitaire ou en équipe, pour réussir un tour du monde sans escale ou rallier deux continents, ils s'élancent pour plusieurs semaines, plusieurs mois, pour le plaisir de la compétition ou celui de se retrouver seul(e), loin de tout, face à l'immensité de l'eau autant qu'à eux-mêmes. Eric Tabarly, Alain Colas, Isabelle Autissier, Bernard Moitessier, Florence Arthaud ou encore Titouan Lamazou, certains de ces grands noms de la voile étaient venus à l'antenne de France Culture pour raconter leur passion. Nous vous proposons de les réécouter.

Eric Tabarly, la mer pour "terrain de jeu"

C'est certainement la plus grande légende française de la voile tant sa renommée a créé d'autres vocations. En 1995, dans l'émission L'Histoire en direct, le navigateur Loïck Peyron, invité avec d'autres marins à discuter d'Eric Tabarly, reconnaissait l'influence de ce dernier sur sa génération :  

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Tabarly est irremplaçable, indémodable. On est tous là à cause de lui. C'est ce que je disais à mes parents : "C'est de sa faute. Il fallait l'empêcher de naviguer, comme ça j'aurais fait de belles études, mais malheureusement, il a commencé". Je ne dirais pas qu'on termine... mais on suit la même voie.

Eric Tabarly (L'Histoire en direct, 20/06/1995)

59 min

Eric Tabarly se fait un nom en 1964 lorsqu'il participe à la course transatlantique en solitaire, avec le bateau Pen Duick II qu'il a conçu. Inconnu, seul Français de la course, il franchit la ligne d'arrivée le premier à Newport, le 18 juin 1964, devant Francis Chichester, le favori. Grâce à cet exploit inattendu, la France se prend de passion pour la course au large... et pour Eric Tabarly, qui va enchaîner les courses et les victoires. 

L'homme, cependant, est peu disert. Invité au micro de Jacques Chancel en 1972 pour l'émission Radioscopie, Eric Tabarly semble peu enclin à se livrer et le présentateur peine à obtenir un témoignage du navigateur, qui reconnaissait ne pas se parler à lui-même pendant ses courses en solitaire, et ne pas lire non plus :

On a peu de moments libres quand on navigue en solitaire. On en a plus quand on navigue en équipage. Ce n'est pas qu'on se laisse aller, mais bien souvent il n'y a pas de travail pour tout le monde, une fois que chacun a fait son petit boulot, on peut se reposer. Si j'avais un jour à aller secourir quelqu'un, je le ferais sans hésiter. Et si un jour je devais l'être, des gens viendraient aussi sans hésiter. Ça a toujours existé à la mer, l'entraide. Je connaissais un Grec qui disait : "Il y a trois sortes d'humains : les vivants, les morts et ceux qui vont sur la mer".

Eric Tabarly (Radioscopie, 26/12/1972)

54 min

Lors de cette interview, Tabarly s'est déjà lancé dans la construction de son Pen Duick VI. Avec, il tente d'abord de remporter une course autour du monde, la Whitbread, en 1973, mais, victime de deux démâtages, il est contraint à l'abandon. En 1976, il décide de concourir pour la Transatlantique en solitaire à bord de ce même bateau, pourtant prévu pour être manœuvré par un équipage de six personnes. Le jour du départ, le 5 juin 1976, personne n'y croit. D'autant que la course va s'avérer particulièrement difficile, avec de violentes tempêtes qui feront deux victimes et contraindront plusieurs de ses adversaires à emprunter une route plus longue, mais plus sûre. Privé de pilote automatique suite à une avarie, victime d'une panne radio, Tabarly poursuit néanmoins sa course : 

Je ne peux pas dire que j'étais très confiant mais je pensais bien que j'arriverais. Ma mère était inquiète, elle me disait que ce n'est pas raisonnable de partir sur un si gros bateau. Je lui disais "Mais tu n'as pas à t'en faire. J'ai le bateau le plus solide de la course, il ne peut rien m'arriver !" Et c'était vrai, avec Pen Duick VI, on peut vraiment affronter n'importe quel temps, donc de ce côté là, je ne risquais rien. Mais arriver premier... ça, c'était une autre histoire. 

Pourtant, Eric Tabarly franchit le premier la ligne d'arrivée, avec un temps de 23 jours 20 h et 12 min, et entre définitivement dans la légende des grands de la mer. 

En 1987, alors qu'il vient de terminer 5e de la Course de l'Europe, un journaliste l'interroge : "C'est quoi, la mer, pour vous ?" "Un terrain de jeu" répond Tabarly. 

Alain Colas : "La mer sait être très dure"

Alain Colas, devant le "Club Méditerrannée", en juin 1976, à Plymouth.
Alain Colas, devant le "Club Méditerrannée", en juin 1976, à Plymouth.
© AFP - STRINGER

Français exilé en Australie, où il enseigne la littérature, Alain Colas se découvre là-bas une passion pour la voile. En 1967, il rencontre Eric Tabarly qui vient de remporter la course Sydney-Hobart à bord du Pen Duick III. Cette rencontre décisive le convainc de se consacrer exclusivement à la voile.

En 1972, à bord du Pen Duick IV qu'Alain Colas a racheté, il concourt à la Transat anglaise et pulvérise le record établi en ralliant Plymouth à Newport, aux Etats-Unis, en 20 jours, 13 heures et 15 minutes. Un an plus tard, il achève, toujours à bord du Pen Duick IV, rebaptisé Manureva, un tour du monde en 169 jours, soit 32 jours d'avance sur le record précédent. 

Alors qu'il travaille à la création d'un quatre-mâts de 72 mètres de long, en 1975, le navigateur a un accident à bord du Manureva : un câble s'enroule autour de sa cheville et lui sectionne les tendons. 22 opérations seront nécessaires pour sauver le pied du marin. Encore alité dans sa chambre d'hôpital, à Nantes, il est interviewé par le journaliste Nicolas Skrotzky :

La vitesse théorique possible est fonction de la racine carrée de la longueur à la flottaison : plus c'est grand, plus ça peut aller vite. Alors, en partant des expériences connues et en les extrapolant, en les assaisonnant de ce que j'ai pu vérifier moi-même en mer avec de grands bateaux, j'en suis venu à cette longueur de 72 mètres permettant d'y disposer, sans gêne, quatre mâts, me donnant une surface de voilure suffisamment bien divisée et qu'on peut aujourd'hui contrôler avec les équipements et les technologies de pointe, toutes ces matières synthétiques que n'avaient pas nos anciens. Ils se battaient avec des voiles en coton d'un poids considérable. Aujourd'hui, nous avons à notre disposition les tergal, les Dacron, les nylons pour les voiles légères de vent arrière. Et aussi les aciers inoxydables, les alliages, des mécanismes d'asservissement de toutes ces forces : on tourne une manivelle et ça tire deux tonnes. Aujourd'hui, un quatre-mâts du XXe siècle est possible, en résumant les techniques d'aujourd'hui et peut-être même les techniques de demain. Car pour obtenir l'énergie manœuvrant mon pilote automatique, je vais faire appel à des cellules photoélectriques, des techniques spatiales pour capter cette bonne énergie gratuite du soleil. Je ferai appel à des éoliennes pour asservir le vent. Le XXIe siècle est commencé.

Les après-midi de France Culture (10 septembre 1975)

43 min

En 1974, toujours dans l'émission Radioscopie de Jacques Chancel, Alain Colas, peu après son tour du monde, se faisait plus intimiste. Loin de parler en pur technicien, il évoquait aussi son rapport parfois difficile à la mer :  

La mer sait être très dure. Pendant ce tour du monde, il y a eu des drames qui prenaient aux tripes, et qui restent présents à l'esprit en permanence. Mais je ne souhaite pas en parler, je préfère garder ça pour moi. Quand on part à la manœuvre et qu'on n'a pas le temps de mettre son harnais parce qu'il y a la sécurité du bateau en jeu, que la claque devant est arrivée, la règle veut qu'on affale tout de suite la voilure. Le moindre faux-pas peut être fatal. On le sait, on vit avec, on tâche de se cramponner et de ne pas oublier le dicton des des vieux de la vieille : "Une main pour soi, une main pour le bateau". Quand la déferlante arrive, quand la grosse lame d'ouest se dresse derrière vous et que tout le sommet de la vague - des tonnes et des tonnes d'eau - commence à se recourber, à blanchir dans le bouillonnement de cette cataracte qui vous arrive dessus, le seul mot qui s'échappe, c'est "Mon Dieu". 

Autour du monde en solitaire (Appel d'air, 26/01/2001)

8 min

Le 16 novembre 1978, alors qu’il navigue dans l'archipel des Açores lors de la première Route du Rhum, Alain Colas envoie un dernier message : "Je suis dans l’œil du cyclone, il n’y a plus de ciel, tout est amalgame d'éléments, il n’y a que des montagnes d’eau autour de moi"

Bernard Moitessier : "Le but de ma vie était d’atteindre ma vitesse de libération"

Le navigateur solitaire Bernard Moitessier arrive, barbu, à bord de son bateau, le "Joshua", à Tahiti le 25 juin 1969 pour sa première escale après dix mois lors de course autour du monde sans escale.
Le navigateur solitaire Bernard Moitessier arrive, barbu, à bord de son bateau, le "Joshua", à Tahiti le 25 juin 1969 pour sa première escale après dix mois lors de course autour du monde sans escale.
© AFP

Parmi les grands écrivains voyageurs, Bernard Moitessier est avant tout l'auteur d'un geste d'une incroyable liberté. Le 18 mars 1969, alors qu'il s'apprête à remporter la première course autour du monde en solitaire et sans escale, le Golden Globe Challenge, le marin envoie, à l'aide d'un lance-pierre, un message sur un cargo au large du cap de Bonne-Espérance. On peut y lire :

Je continue sans escale vers les îles du Pacifique parce que je suis heureux en mer, et peut-être aussi pour sauver mon âme. 

Moitessier abandonne la course et continue son périple jusqu'en Polynésie. Sans chercher le record, il devient l'homme à avoir ainsi accompli la plus longue traversée en solitaire après 300 jours de mer et 69 367 kilomètres parcourus, soit un tour du monde et demi.

Ecrivain-voyageur, connu pour ses ouvrages Vagabond des mers du Sud puis La Longue Route qui raconte ce périple, Bernard Moitessier a appris la voile au cours de son enfance passée en Asie. En février 1994, quelques mois avant sa mort, il accordait un entretien au journaliste Hugo Verlomme, dans l'émission L'Echappée belle, où il faisait le récit de sa vie, des rives de l'Asie à ses voyages au long cours :

Ce qui m'est resté le plus de l'Asie, c'est la simplicité. J'ai découvert la mer dans le golfe du Siam avec les pêcheurs de mon village. Ils s'attaquaient au dragon de la mer à mains nues. Leurs drisses, c'était du fil de fer de lignes téléphoniques. Leur voile, c'était des feuilles de latagnier tressées. Tout était simple. On pouvait faire une voile en quelques heures. On fabriquait des milliers et des milliers de hameçons pour la pêche. C'étaient de longues lignes tendues au fond de la mer, soulevées par des petits flotteurs à ras du fond pour prendre les raies, les requins bleus. C'était fait à la main. Le fil de pêche était fait à la main avec du chanvre que les femmes tressaient sur leurs cuisses, assises en rond sous un arbre sur la plage. C'était fabuleux. J'ai appris qu'on pouvait faire quasiment tout ce qu'on voulait avec rien. 

Ça a été capital parce que, quand je suis parti la première fois, j'avais une jonque qui n'était pas en très bon état. Je bouchais les voies d'eau avec de la sciure de bois en pleine mer. Je me débrouillais. J'ai fait naufrage mais pas parce que le bateau était mauvais, parce que je ne savais pas naviguer à ce moment là... Je naviguais aux mouettes. J'attendais de voir suffisamment de mouettes pour savoir si j'approchais d'une île. Sauf que c'est une illusion parce que les oiseaux de mer, on en trouve des bandes entières en plein milieu de l'océan !

Portrait : Bernard Moitessier (L'Echappée belle, 04/02/1994)

1h 29

Le but de ma vie, c'était d'être tranquille, de ne pas avoir à faire un travail de bureau. D'atteindre ma "vitesse de libération", c'est à dire avoir assez d'argent de côté pour ne pas avoir la hantise du pain quotidien. C'était ça le but de ma vie. Et pendant ce voyage, j'ai ressenti profondément que je faisais partie de l'humanité. Ce n'était pas moi, ma sale gueule, ma famille, mon petit groupe de copains qui étaient le plus important, c'était l'ensemble. J'ai changé, pendant ce voyage. Je ne suis pas revenu le même. Parti, j'avais une certaine forme, et à l'arrivée, j'avais une forme un peu différente. 

59 min

Florence Arthaud, la mer comme espace de liberté

Florence Arthaud, à bord du trimaran "Biotherm", en avril 1983, à  Brest.
Florence Arthaud, à bord du trimaran "Biotherm", en avril 1983, à Brest.
© AFP - PATRICK MAUREL

C'est par son père, Jacques Arthaud, que Florence Arthaud découvre la voile. Ce dernier, éditeur, publiait notamment les récits de voyage d'Eric Tabarly et de Bernard Moitessier, dans les sillons desquels elle naviguera.

En 1978, elle participe à la première Route du Rhum (celle qui coûta la vie à Alain Colas), et termine cinquième, dans un monde exclusivement dominé par la gent masculine. Elle s'impose peu à peu, à force de victoires, remporte la Transpacifique en 1997, puis la Route du Rhum, en 1990, ce qui lui vaut le surnom de "petite fiancée de l'Atlantique".

Dans l'émission Les Grandes Traversées, on pouvait l'entendre évoquer la mer comme révolte et comme territoire de liberté absolue, et insister sur le fait que la voile est un des rares sports qui permette aux femmes de se mesurer aux hommes dans les mêmes classements :

Je crois que c'était un peu une révolte contre toute forme d'éducation que j'avais pu avoir. J'avais besoin de vivre pleinement, de me sentir libre et je crois que la mer est un des rares éléments où on est réellement libre. Moi, je n'ai passé aucun permis bateau. Dès qu'on a fait 15 milles au large, on sort des eaux territoriales. Il n'y a aucune réglementation en mer, juste un code de bienséance. C'est un vrai territoire de liberté. 

La Voix des femmes : Les Pionnières, (Les Grandes traversées, 04/08/2008)

51 min

Dans l'émission Une vie, une oeuvre, on pouvait également entendre Florence Arthaud s'étonner des capacités d'endurance du corps humain : 

C'est étonnant de voir à quel point la mécanique du corps humain peut ne jamais craquer. Ne jamais tomber. Ne jamais reculer. Par contre, il faut faire attention, parce que la tête, elle, au bout d'un certain degré de fatigue, elle ne résonne plus. Et c'est là qu'on fait des erreurs. Dans la première Route du Rhum, les erreurs que j'ai faites, c'est à chaque fois parce que je ne dormais pas pendant trois jours, je restais accrochée à la barre en pensant : "Je vais tous les niquer". Je pensais qu'ils étaient tous super forts, ne dormaient jamais, ne mangeaient jamais, que c'était des surhommes. Et puis, au bout de trois jours sans dormir, ma tête ne fonctionnait plus, je faisais une connerie et je perdais du temps. 

En général, les gens nous disent : "Mais vous, les coureurs, vous ne profitez pas, vous ne regardez pas les couchers de soleil, vous ne regardez pas les nuages..." Alors qu'on les regarde dix fois plus parce qu'on dort dix fois moins ! Justement, notre truc, c'est l'observation. Savoir regarder les nuages, la mer, les changements de couleurs pour savoir le temps qu'on va se prendre sur la gueule ou la calebasse qu'on pourrait peut-être éviter. On est beaucoup plus fondus dans l'élément que si on est seulement passager pour le plaisir, sans être préoccupé par la vitesse. 

1h 00

Isabelle Autissier, à travers les tempêtes

Isabelle Autissier à la manœuvre sur son monocoque de 60 pieds (18,28 mètres) "PRB" durant une sortie en mer au large de La Trinité-sur-mer, en 1998.
Isabelle Autissier à la manœuvre sur son monocoque de 60 pieds (18,28 mètres) "PRB" durant une sortie en mer au large de La Trinité-sur-mer, en 1998.
© AFP - MARCEL MOCHET

Quatre tours du monde en solitaire, au moins autant d'expéditions aux Kerguelen, au Groenland, en Géorgie du sud ou en Antarctique... D’abord enseignante, puis chercheuse à l’Ifremer, Isabelle Autissier passe ses nuits dans un hangar de La Rochelle à construire, seule, son premier bateau… En 1991, elle sera la première femme à accomplir un tour du monde en compétition, lors du BOC Challenge.

Le Pacifique est le plus grand océan du monde et n'importe quel phénomène y prend une ampleur particulière : les houles, par exemple, courent sur des milliers de kilomètres. Nous, les coureurs, on a tendance à aller flirter avec le sud parce que ça raccourcit la route. Quand vous regardez une mappemonde c'est clair : plus vous allez au sud, plus la route est courte. Mais bien sûr, il y a le danger de la glace et il faut se maintenir à la limite entre les deux. Voir de la glace en mer, c'est somptueux. Les premiers icebergs qu'on voit, ça a un côté nostalgique. C'est cette vieille glace qui est là, qui existe en Antarctique depuis des milliers d'années, qui s'est peut-être formée à l'époque de Jules César ou bien avant ? Et qui est en train de mourir puisqu'elle a dérivé en mer. Tout cela est très beau et très inquiétant, parce que la collision avec un de ces glaçons - on dit glaçon par dérision - peut nous envoyer par le fond.

À réécouter : L'appel à la mer
31 min

Le 7 janvier 1997, alors qu'elle est en plein Vendée Globe, le journal Libération écrit : "Danger. Un système dépressionnaire va bientôt s’intensifier pour produire une violente tempête de sud-ouest et produire des conditions extrêmes : neige, grêle, grains violents, vents moyens de plus de 110 km/h et rafales à plus de 180 kms/h, vagues énormes avec des maximales de 30 mètres". Dans "A Voix nue", Isabelle Autissier raconte cette tempête qui a coûté la vie au navigateur canadien Gerry Roufs, qu'elle échouera à retrouver, malgré tous ses efforts :  

Ce qui est incroyable - et qui a changé d'ailleurs depuis dans les règlements de course, c'est qu'à l'époque, ce qui était écrit dans Libération et que tout le monde pouvait lire, était une information à laquelle nous n'avions pas accès. Nous n'avions droit qu'à ce que la course nous envoyait comme bulletins météo. Et ils étaient ainsi faits que les prévisions étaient faibles : Gerry et moi, qui échangions par système de communication, n'étions pas plus inquiets que ça. On savait qu'il y avait du mauvais temps qui arrivait, mais ce n'était pas la première tempête qu'on essuyait.

De fait, c'est la tempête la plus violente que j'ai jamais vécue. J'ai enregistré des vents de plus de 80 nœuds (144 km/h). C'est extraordinairement violent, la mer était vraiment très dure. Il n'est plus question de mettre le nez dehors parce que le pont est submergé par deux mètres d'écume, quasi en permanence, c'est trop dangereux. J'ai affalé toutes les voiles et essayé simplement d'influer sur le pilote automatique en regardant derrière moi les vagues qui arrivaient pour essayer de faire en sorte que le pilote les prenne le mieux possible, que le bateau surfe et ne soit pas surtout pris sur la hanche, ce qui aurait été extrêmement dangereux. Ce jour-là, malgré les précautions prises, le bateau va chavirer six fois, c'est à dire qu'il a mis six fois la tête de mât sous l'eau. La chance que j'ai eue, c'est que les vagues font des murs tellement hauts qu'entre les vagues, il n'y a plus de vent. Donc le bateau se redresse. Et puis on est repartis à la vague d'après. C'est assez ingérable et quand il commence à faire nuit, je ne peux plus rien faire du tout. Et comme je me suis quand même cassé un doigt dans l'histoire, je me suis dit qu'il fallait que je m'attache quelque part. Il ne fallait pas que je vole et me blesse davantage. Donc, je me suis accroupie sous la table à cartes, et attachée à un des pieds pour me protéger. Et je me suis dit : "Là, le bateau se débrouille". C'est assez désagréable de se dire ça quand on est marin, parce qu'on a toujours envie de contrôler les choses et d'être proactif. Mais là, en l'occurrence, pour la première et pour l'instant, la seule fois de ma vie, je me suis dit  : "Il va se passer ce qui va se passer"

À réécouter : La tempête
30 min

Titouan Lamazou, la mer, "le luxe inouï de voyager lentement"

Titouan Lamazou, skipper du voilier "Ecureuil d'Aquitaine" arrive à la 11ème du classement général de la "Route du Rhum", le 21 novembre 1990, à Point-à-Pitre.
Titouan Lamazou, skipper du voilier "Ecureuil d'Aquitaine" arrive à la 11ème du classement général de la "Route du Rhum", le 21 novembre 1990, à Point-à-Pitre.
© AFP - MARCEL MOCHET

C'est avant tout pour le plaisir du voyage que Titouan Lamazou prend le large à 18 ans. Et encore une fois, l'influence d'Eric Tabarly se fait sentir : le jeune homme le rencontre en 1976 et devient son équipier à bord du Pen Duick V, avec lequel il fait le tour du monde. Quatorze ans plus tard, il remporte la première édition du Vendée Globe :

Quand j'ai remporté le Vendée Globe, j'ai gagné ma plus grande course. Et elle m'a fait gagner du temps dans ma vie parce que la quête d'arriver avant l'autre n'est pas la plus intéressante, alors autant que ce soit derrière soi plutôt que devant soi toute sa vie. Simplement, c'est le moyen d'y arriver qui est intéressant : naviguer.

Diplômé d'une école des Beaux-Arts, Titouan Lamazou réalise ses premières œuvres dès 1982. Au long de ces années, Titouan Lamazou affine sa pratique artistique et s'exerce au dessin, à la peinture puis à la photographie qui, au début des années 2000, prend une place prépondérante dans sa démarche. Peintre et écrivain officiel de la Marine, il a également été nommé en 2003 Artiste de l'UNESCO pour la Paix en reconnaissance de son engagement en faveur de la promotion des femmes et de l'affirmation de leurs droits.

Dans l'émission Appel d'air, en mars 2001, il racontait son rapport particulier à la mer, et à sa lenteur : 

Le voyage en avion, qui a remplacé le bateau, nous enferment, les artistes comme les autres, dans un monde d'auto-références assez clos, pour moi l'avion est une sorte de tube qui nous garde dans un monde occidental. Pour en sortir, il n'y a rien de mieux que d'aborder un pays par la mer, avec une certaine lenteur qui fait que l'on sait où l'on est. Il n'y a pas de décalage horaire sur un bateau par exemple. Et en général, quand on arrive en bateau, on est déjà complice avec la population du pays qui vit au bord de la mer. Et on est même complice avec la nature. C'est ce qui donne une autre idée du voyage, qui m'est devenue naturelle puisque j'étais un homme de la Terre au départ, et je suis devenu un homme de la mer. C'est un luxe inouï de voyager lentement aujourd'hui. 

Titouan Lamazou (Appel d'air, 16/02/2001)

54 min