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Tambora 1815, ou l'histoire du volcan du bout du monde qui a changé ce qu'on savait sur la planète

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Le tableau "Weymouth Bay", peint en 1816 et conservé au V&A Museum à Londres, montre bien l'épais nuage au-dessus de la Grande-Bretagne après l'éruption.
Le tableau "Weymouth Bay", peint en 1816 et conservé au V&A Museum à Londres, montre bien l'épais nuage au-dessus de la Grande-Bretagne après l'éruption.
- John Constable

Saviez-vous qu'il est impossible de comprendre l'histoire du climat sans connaître celle du Tambora, ce volcan indonésien dont l'éruption cataclysmique a bouleversé le monde il y a deux siècles ?

Avec la sécheresse et la décrue de bien des cours d’eau en Europe de l’Ouest, des pierres gravées il y a plus de deux siècles sont revenues à la surface. Le long des berges de l’Elbe, dans la région de Dresde en Allemagne, qui rassemble à elle seule une demi-douzaine de “Hungerstein”, ces “pierres de la faim" gravées de maximes funestes annonçant la famine et la mort, c’est le souvenir des grandes famines de 1816 qui affleure cet été. De cette année catastrophe, on a conservé le souvenir d’une “année sans été” tant le dérèglement climatique ressenti cette année-là aura eu des conséquences phénoménales. L’historien Emmanuel Leroy-Ladurie en avait conservé la mémoire dans son étude sur l’histoire du climat, mettant en exergue l’absence de millésime 1816 du côté des coteaux de Bourgogne. Après des mois de météo anarchique marqués aussi bien par des pluies plus diluviennes qu’ailleurs, la sécheresse, le raisin n’avait jamais muri, et partout les récoltes s’étaient révélées faméliques. En Irlande, c’est de cette année 1816 que date aussi l’histoire des grandes famines.

La chercheuse Anouchka Vazak a montré que l’incidence météo avait été bien plus vaste. Elle irradiait jusque dans les arts, même, puisque c’est dans l’ennui d’un été lugubre que Mary Shelley accouchera en 1816 de ce qui deviendra, moyennant réécriture jusqu’en 1831, la version définitive de son Frankenstein : enchaînant les expérimentations avec Lord Byron et quelques autres convives de la bonne société enfermés dans un manoir suisse, elle avait plongé dans les histoires de revenants et accouché, à 19 ans tout juste, de ce qui allait devenir un monument de littérature fantastique. D’autres historiens encore ont établi aussi le lien entre la météo de 1816 et de nombreuses faillites, en Nouvelle-Angleterre par exemple. Mais saviez-vous qu’il y existe un même lien entre la défaite de Napoléon à Waterloo, en 1815, et ces famines endémiques l’année suivante, ou encore les fameux ciels de brouillard sec que le peintre britannique Turner couchera sur ses toiles, dans les décennies suivantes ?

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A Waterloo, comme à Londres, on n’y voyait rien cette année-là, et trois années d'affilée, les pionniers de la science météorologique outre-Manche enregistreront de drôles de phénomènes dans le ciel britannique, chargé comme jamais au coucher du soleil. Turner était passionné de météo. C’est plus récemment que s’est installée pour de bon l’idée d’un lien entre toutes ces catastrophes, climatiques et économiques, et cette purée de pois sublimée par la peinture de Turner : en 1815, un volcan au bout du monde allait donner tout son sens à ce que les chercheurs appellent aujourd’hui les “téléconnexions”. En bref, la version empirique et scientifiquement démontrable de l’idée du battement d’aile de papillon dont les conséquences seraient perceptibles à (très) grande distance.

Le volcan Tambora sur l'île de Sumbawa vu du ciel, par la Nasa via Wikicommons
Le volcan Tambora sur l'île de Sumbawa vu du ciel, par la Nasa via Wikicommons

Le papillon s’appelait le Mont Tambora, un volcan de l’île de Sumbawa, dans l’archipel indonésien, alors les Indes orientales. Jusqu’en avril 1815, le volcan assoupi depuis mille ans mesurait un peu plus de quatre mille mètres. Le 10 avril 1815, une éruption d’une amplitude propre à faire passer Pompéi pour une expérience sur la paillasse d’un cours de physique au collège allait en pulvériser le sommet. Le volcan y perdra carrément un tiers de sa hauteur. Durant plusieurs jours, la lave s’écoulera sur ses flancs, et il neigera des cendres et des pierres dont le diamètre pourra atteindre jusqu'à vingt centimètres.

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Par des reconstitutions, on sait aujourd’hui que le nuage généré par l’éruption a atteint 43 kilomètres d’altitude. Ce sont ses retombées qui se sont propagées jusqu’en Europe, chargeant l’atmosphère de particules venues d'une catastrophe du bout du monde. C’est en prenant la mesure de ces retombées, et de leur impact dans l’interconnexion de mondes a priori si éloignés, que l’histoire a tellement progressé du savoir accumulé sur cet épisode volcanique, qui se révélait finalement une histoire climatique, économique, et même politique.

Pour raconter cette histoire-là, le matériau a pourtant semblé longtemps mince. C’est pour cela, notamment, que l’on a durablement négligé l’importance de l’histoire du Tambora sur l’histoire climatique et même économique, ou culturelle à l’échelle mondiale : l’invention de la draisienne, l’ancêtre du vélo, en 1817, pourrait bien avoir directement prise dans la grande famine qui avait aussi décimé des milliers de chevaux, en 1816. Mais encore fallait-il envisager l’ampleur de ce qu’avait été cette éruption volcanique, la plus vigoureuse que la terre ait connue depuis le Moyen Âge, affirment aujourd’hui les quelques scientifiques qui sont devenus spécialistes de l’histoire du Tambora. Et savoir penser des connexions qui ne semblaient pas aller de soi.

Carbonisation exceptionnelle

Ce travail scientifique a directement à voir avec la manière d'utiliser les sources qu’il reste pour raconter l’événement. Qui elles-mêmes s’encastrent dans les strates de l’histoire coloniale. Pour remonter le fil de l’éruption du 10 avril, et comprendre si on avait pu entendre les explosions à des centaines de kilomètres à la ronde, les vulcanologues ont ainsi fouillé les sols autant que les archives. En 1815, lorsque le volcan avait recommencé à gronder après des siècles de silence, les riverains n’avaient pas quitté leurs maisons. C’est ce qu’a découvert un vulcanologue islandais qui a entrepris des fouilles, au début des années 2000, sortant le Tambora de l'oubli où il avait replongé. Trouvant par exemple une femme dans un état de carbonisation bien plus avancé que les décombres de Pompéi, on avait commencé à prendre la mesure de ce qu’avait été l’éruption. Un record inouï. Mais en apprenant dans des témoignages recueillis à l’époque qu’il avait plu des cendres jusqu’à 1 300 kilomètres du Tambora, on accédait plus encore à l’envergure du cataclysme.

Le jour de l'éruption, l’administration coloniale avait entendu la déflagration de si loin qu’elle avait cru un temps qu’on attaquait quelque position éloignée à coups de canon : l’archipel de Java était tombé seulement en 1811 dans l’escarcelle de l’Empire britannique, alors que les Pays-Bas, qui tenaient la colonisation dans cette région du monde, étaient passés sous la coupe de Napoléon. Dépêché depuis Bima, la capitale de la petite île de Sumbawa, à l’est, l’émissaire de l’administration coloniale, un certain Israël, n’était tombé ni sur des francs-tireurs hollandais, ni sur des pirates, nombreux dans cette région connue pour ses abondantes forêts de bois de santal destiné aux kyrielles de chantiers navals sur la route des Indes. L’émissaire avait été emporté par une coulée de lave tandis qu’il commençait à s’attaquer aux flancs du Tambora, dérisoire.

Ce jour-là, ils sont quelque 40 000 personnes à périr très vite alors que trois gigantesques colonnes de feu s’élèvent vers le ciel. Par chance, les alizés soufflent vers l’ouest. Habitant à une trentaine de kilomètres du volcan, le rajja, à la tête de cette petite île-principauté aux confins des empires en rivalité, parvient à fuir en compagnie de sa famille et d’une poignée d’habitants. Une survie aussi spectaculaire qu’improbable : fuyant à la faveur d’une infime langue de terre restée intacte au travers de l’île, le souverain gagne l’intérieur des terres, sauvé alors que les suites de l’éruption décimeront 100 000 personnes, au fur et à mesure que les années passeront. L’eau était contaminée par le volcan et toutes les campagnes, où l’on allait bientôt passer aux moissons dans les rizières, avaient été rayées de la carte par le tsunami déclenché par l’explosion. Durant des mois, partout dans l’archipel une épaisse couche de poussière gris cendre recouvrira les récoltes, dans une ambiance d’apocalypse.

On doit ces récits aux colons britanniques. Au large de Java, des bateaux, qui perfectionnaient à l’époque leur station météo, avaient cherché à répertorier les conséquences climatiques ressenties très à distance de Sumbawa. Leurs mesures sont aujourd’hui des données précieuses pour les climatologues qui tentent de reconstituer l’événement. Mais les archives de la Royal navy disent au-delà de la météo. Lorsqu’un de ces navires accostera, plusieurs semaines après la catastrophe, sur les côtes de l’île dévastée, le rajja, qui venait de perdre sa fille empoisonnée par l’eau non potable, demandera à être reçu. Pour Sumbawa, les vivres entreposés dans les soutes étaient une ultime chance de survie. Pour l’histoire du Tambora et donc désormais celle du climat, leur présence sera aussi décisive : Sir Thomas Stamford Raffles entreprend non seulement de consigner le témoignage du rajja, qui raconte comment le volcan avait balayé son île après que personne n’avait su quoi faire des premiers signes de réveil interprétés comme la colère des dieux ; mais aussi des dizaines d’autres récits, dans toute la région. Parmi les récits de première main que Raffles demande à son subalterne, Owen Phillips, de récolter, on retrouve des poésies. C’est aussi Philips qui fera les toutes premières évaluations du bilan humain de l’éruption du Tambora, ajoutant par exemple 10 000 morts sur l’île de Lombok, non loin, qui sont directement liés au volcan, même si d’autres lui échappent. Et lui aussi qui permet d’envisager, très vite après l’événement, que ce sera bien l’éruption la plus meurtrière de l’histoire.

En attendant le morse

Mais le code Morse et l’invention du télégraphe datant seulement du début des années 40, il faut attendre que Raffles regagne l’Europe, quelques mois plus tard, en 1815, pour que cette histoire circule. Lieutenant-gouverneur de Java depuis 1811, Raffles est un pur produit de l’administration coloniale britannique. Lui, le franc-maçon, qui défendra aux Indes désormais britanniques l’abolition de l’esclavage ou le travail forcé, est aussi un érudit qui publiera aussi une histoire de Java, en 1817. L’essentiel de ce qu’on sait sur cette éruption figurait déjà là, complété treize ans plus tard par les Mémoires de Raffles.

Resté célèbre pour avoir, à la fin de sa carrière, fondé Singapour, le recueil de témoignages de Raffles est désormais conservé à la librairie du Kings’s College à Londres. Il donne notamment accès à l’échelle insensée de cet épisode, et à ce qu’on allait deviner plus tard comme une dimension planétaire. C’est aussi lui qui répertorie l’heure des premiers gazouillis d’oiseau entendus à plus de mille kilomètres de là, au cœur de Java : le 11 avril 1815, les oiseaux avaient commencé par se taire obstinément. Plus proche de l’épicentre, une lettre du capitaine du croiseur Benares, un croiseur de la Compagnie des Indes orientales qui avait mis le cap sur l’île, est ainsi édifiante : tandis qu’il approchait après deux journées d’obscurité complète, le navire avait croisé d’énormes amas de pierre ponce gros comme des radeaux, et des tonnes de troncs d’arbres arrachés. Six mois plus tard, un autre bateau qui cette fois croisait à près de 4 000 kilomètres plus à l’ouest, dans l’Océan indien, avait repéré les mêmes vestiges de la catastrophe. Bien plus au Nord, c’est parce que l’atmosphère s’était chargée des restes de l’éruption et que la température de l'eau s'était réchauffée qu’un passage s’était ouvert du côté du Groënland. Une nouvelle voie vers le Grand Nord, dont l’histoire montrera que, comme les famines de 1816 et peut-être la chute de Napoléon, elle est directement enracinée quelque part au fond d’un cratère indonésien qui grondait encore quatre ans plus tard, en 1819.

Revenant sur une carrière d’histoire et la manière de la faire, l’historien Alain Corbin confessera ceci : “Quand j’écrivais mon histoire du Limousin, il y a des choses concernant les années 1816-1818 que je n’avais pas comprises parce que je ne savais rien du volcan Tambora.” Le volcan du bout du monde comme pierre de rosette du temps qu’il fait autant que de la marche du monde, c’est aussi ce qu’on lit dans Les Misérables, qui paraissait cinquante ans après l’éruption et où Victor Hugo écrivait : “ S’il n’avait pas plu dans la nuit du 17 au 18 juin 1815, l’avenir de l’Europe était changé. Un nuage traversant le ciel à contresens de la saison a suffi pour l’écroulement d’un monde .” Deux siècles ont passé, et alors que les scientifiques, désormais, connaissent mieux le climat grâce à l’histoire de ce volcan, à Sumbawa deux légendes se font toujours concurrence : la colère sans limite du Tambora serait liée, alternativement, à la colonisation, ou à des chiens errants qu’on aurait servis, rôtis, à un saint homme choqué de les trouver au beau milieu de la mosquée.

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