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Tchekhov sans les mots de Tchekhov ? Improviser pour mieux créer

Par
Vania, Julie Deliquet
Vania, Julie Deliquet
- Simon Gosselin, collection Comédie-Française

Les metteur·e·s en scène sont de plus en plus nombreux à revendiquer l'improvisation comme processus d'écriture théâtrale. Ces "écrivains de plateau" relativisent la suprématie du texte et préfèrent travailler sur la manière dont il fait écho. Jusqu'à la Comédie française.

Un Tchekhov aussi tragique que comique, au rythme enlevé et tourbillonnant : le spectacle Vania, d'après Oncle Vania, dans la mise en scène de Julie Deliquet, reprend ce mercredi 4 octobre sur la scène du Théâtre du Vieux Colombier jusqu'au 12 novembre**.** Avant le succès des représentations, le processus de création n'a pourtant pas manqué de décontenancer les acteurs de la Comédie Française. En effet, dans une institution où la tradition théâtrale du texte est très magistrale, l'invitation de Julie Deliquet est un geste audacieux de la part d'Eric Ruf, directeur du Français. Car la jeune metteure en scène s'inscrit dans le courant de ce qu'on appelle les "écrivains de plateau". Une tradition très différente de celle qui prévaut historiquement à la Comédie française.

56 min

L'expression "écrivain de plateau", utilisée à partir des années 1990, désigne les metteur·e·s en scène qui écrivent leurs spectacles à l'épreuve même du plateau et font de l'improvisation un levier d'écriture, un procédé d'écriture scénique. Parmi ces écrivains de plateau, on trouve notamment des artistes comme Ariane Mnouchkine, Joël Pommerat, Jan Fabre, le TG Stan ou encore Rodrigo Garcia et Roméo Castellucci.

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"Aucune idée de ce que le spectacle sera"

Sur le plateau, sept comédiens de la Comédie Française se prêtent au jeu de la création collective : Laurent Stocker, Dominique Blanc, Hervé Pierre, Stéphane Varupenne, Noam Morgensztern, Florence Viala et Anna Cervinka. Le geste d'écriture, dans ce processus de création, est partagé avec l'ensemble du groupe. Le spectacle est alors le fruit d'une recherche collective comme l'explique la metteure en scène avec ces mots adressés aux comédiens en début de répétitions :

Le spectacle, je n’ai aucune idée de ce qu’il sera. Par contre, il sera en fonction de ce qu’on va trouver nous. S’il y avait eu une autre personne de différente parmi nous, ce spectacle aurait une autre facture.

Pour Julie Deliquet, qui a fondé le collectif In Vitro en 2009, travailler avec les acteurs de la Comédie Française, c'était aussi une manière de ré-interroger la notion de collectif avec un nouveau groupe. Le pari est ici singulier, il s'agit d'amener à l'écriture de plateau des comédiens qui ont une culture théâtrale toute autre :

Mon vrai challenge, c’était d’amener des gens dont ce n’était pas du tout leur culture et leur héritage théâtral à l’écriture de plateau. Ça a été ma préoccupation à chaque minute des répétitions. Et en ça, j’ai dû trouver une méthode nouvelle. C’était passionnant. C’était presque l’expérience du collectif, au sein d’un autre collectif, mais qui avait des codes tellement différents du mien.”

Comme le disait Georges Banu dans son ouvrage sur les répétitions au théâtre, le processus de répétition est une "élaboration progressive des idées" :

Parce qu'en mouvement, cette progression n'est nullement sécurisée, elle se nourrit de la présence de l'autre de même que du désir les pannes, les blocages, les bégaiements.

Improviser pour créer une mémoire collective

Aux grands discours de mise en scène, Julie Deliquet préfère que les comédiens prennent le pouvoir des répétitions. Elle leur a ainsi demandé d'arriver le premier jour avec un court-métrage, tourné par chacun d'entre eux. L'objectif est de partir d'eux en tant que comédien de la Comédie Française, et de petit à petit se métamorphoser en personnage de Tchekhov. Intéressée par cette porosité entre l'acteur et son rôle. Intéressée par cette porosité entre l'acteur et son personnage, il tient à ce que les personnages se nourrissent dans le processus de répétition de cette porosité entre eux, comédiens, et leurs personnages.

Lorsqu'elle leur demande ensuite de se départir du texte pour improviser et de ne pas se servir du textes pour improviser, les incompréhensions commencent. Que faire du texte, quel est son statut et son rôle, dans le processus de répétition, et a fortiori dans le spectacle ? L'incompréhension est palpable. Julie Deliquet trouve alors un entre-deux, et les mots de Tchekhov permettent ainsi de retrouver le dialogue en le troupe et la metteure en scène :

Et je suis arrivée, en réaction au malaise qui avait été présent en répétitions, avec l’idée de partir du texte : j’avais découpé le texte en un tas de “petits modules” comme je les ai appelés, et je proposais des situations d’improvisation où ils improvisaient avec les mots de Tchekhov. Les situations étaient improvisées, mais les mots qui sortaient n’était pas de l’écriture de plateau. C’était les mots de Tchekhov. Et du coup, les mots de Vania, et ce qui a fait l’équilibre du spectacle, est né de cette rencontre entre eux et moi. Je n’aurais pas fait ce spectacle avec mes acteurs, comme eux n’auraient pas fait un Tchekhov comme ça s’ils avaient eu un autre metteur en scène.

Les improvisations s'enchaînent et construisent peu à peu une mémoire collective sur l'ensemble des répétitions. La structure-même du spectacle devient ainsi la trace de la mémoire collectivement partagée et du trajet parcouru ensemble :

Il faudrait que la structure du spectacle soit qu’une mémoire collective de ce qu’on en a fait. Les priver d’une brochure, les priver de ce qu’on a d’habitude au théâtre où l’on suit une trace écrite sur un papier ou sur un livre. Je voulais que Tchekhov s’imprègne en nous. Il faut que Tchekhov rentre dans nos mémoire, même si c’est ses mots, ils seront de manière quotidienne passé par nous.

Si Julie Deliquet a privé les comédiens de leur texte, Ariane Mnouchkine avait choisi un procédé un peu différent, lors de la mise en scène de Tartuffe notamment en 1995. Elle demandait en effet aux comédiens de venir en répétitions sans connaître le texte, et d'aborder le texte, feuillets à la main, dans l'énergie du plateau et de l'improvisation qui se déroulait en scène. A force de répétitions du texte, le corps mémorisera autant les actions en scènes que le texte. L'enjeu était moins de rendre Molière mot-à-mot que de voir comment il pouvait résonner avec notre époque actuelle. Elle avait alors placé Tartuffe en Orient, en pointant la question de l'intégrisme religieux.

Disponibilité de l'acteur et philosophie de vie

En répétition comme en représentation, "c'est le plateau qui décide". La formule est courante chez les écrivains de plateau. Au fil des répétitions, les déplacements se fixent progressivement avec les habitudes de jeu, et non pas suite à la volonté du metteur en scène.

Pendant les représentations également, les comédiens conservent une part d'improvisation. Dans Vania, certaines scènes sont improvisées. C'est un état de disponibilité que les comédiens conservent ainsi tout au long de la représentation.

Chez Ariane Mnouchkine, l'improvisation est un processus d'écriture autant qu'un art de l'acteur. Pour écrire Le Dernier Caravansérail (2004) ou encore Les Ephémères (2008), ce sont pas moins de dix mois de répétitions et sept cent improvisations qui ont été réalisées. Dès 1998, dans l'émission "A voix nue", Ariane Mnouchkine évoquait l'art de l'acteur :

Ariane Mnouchkine "A voix nue" 3/5 le 03/06/1998

25 min

Pour Peter Brook, qui fonda en 1971 le Centre de Recherche International de Recherche Théâtral (CIRT), l'improvisation est un processus de création autant qu'un travail sur l'accueil de l'inconnu. Dès les années 1970, il se livra ainsi à de nombreux voyages, notamment en Afrique, allant à la rencontre de populations locales par l'intermédiaire de l'improvisation. Quand la langue ne permet aucune communication possible, comment se comprendre ? Un tapis pour désigner l'espace théâtral, un objet quotidien - une botte par exemple - et la situation était posée. Pour ce maître de l'improvisation qui se définit comme "un guide dans l'obscurité", l'improvisation est bien plus qu'un processus créatif. C'est une philosophie de vie.

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