Comment les contraintes du monde de la nuit transforment la musique
Comment les contraintes du monde de la nuit transforment la musique

Comment le contrôle de la fête a transformé la musique

Publicité

Techno, jazz... comment le contrôle de la fête a transformé la musique que nous écoutons

Par

Si la crise a déjà bouleversé nos usages culturels, elle pourrait bien créer de nouveaux terrains d’expression artistique, comme ça a été le cas par le passé… Voici comment des lois contraignantes ont transformé la musique et le monde de la nuit.

Et si la crise sanitaire et le contrôle des fêtes avaient une influence sur la musique qu’on écoutera dans quelques années ? Au cours du XXe siècle, plusieurs lois restrictives ont eu des effets inattendus sur l’émergence de nouveaux genres musicaux.

Will Straw, chercheur en "night studies : “La tendance ces dernières années, c’était des clubs et des boîtes de plus en plus grands surtout dans le genre electronic dance music. On va être obligé d’avoir des endroits avec moins de gens, il va y avoir plus d’endroits donc il va y avoir une dispersion, des niches musicales vont peut-être émerger."

Publicité

C'est de cette manière qu'une scène musicale alternative est née dans les années 1980.

Margaret Thatcher et les free parties

Voici comment la politique des conservateurs a fait émerger les "rave-parties", au Royaume-Uni. Dans, les années 1980, le gouvernement Thatcher cible régulièrement la jeunesse, la vie nocturne et ses excès. Lorsque la fermeture des bars et des clubs est fixée à 2h, les soirées se délocalisent en dehors des villes.

Will Straw : “Quand on met la pression sur les gens, ils se tournent vers l’underground, ils trouvent des endroits plus libres pour expérimenter et des formes même plus riches de ces musiques en émergent.” 

La fête s’installe dans les friches industrielles désaffectées et les champs, où des soirées clandestines à plusieurs milliers de participants sont organisées le week-end. Dans ces grands espaces, de nouvelles sonorités importées de Détroit se diffusent : techno, acid house, new beat, hard tech, etc.

Le gouvernement criminalise cette musique et tente de la censurer.

Will Straw : “En 1994, il y a le Criminal Justice and Public Order Act, mis en place contre le mouvement "rave", et qui essaye de définir ce qu’est la musique 'rave', ce qui nous fait beaucoup rire, en disant que c’est une musique caractérisée par une prépondérance de repetitive beats, de battements répétitifs.”

La répression du gouvernement n’endigue pas le phénomène. Au contraire, elle transforme le monde de la nuit, le poussant vers plus de clandestinité. Ces fêtes n’ont plus de lieu défini, ni de scène centrale, ce qui permet une expérimentation musicale, avec un volume sonore et des tempos poussés à des niveaux inédits.

Toronto, et la musique de "lounge bar" dans les années 1950

Après la Seconde Guerre mondiale, la ville connaît une renaissance culturelle et la vie nocturne s’organise autour de clubs et bars de jazz petits, mais toujours bondés. Des célébrités, souvent américaines, s’y produisent régulièrement et éclipsent les petits ensembles instrumentaux locaux. Pour remédier à cela, une taxe d’un genre nouveau est instaurée.

Will Straw :Si par exemple vous aviez un chanteur, il y avait une taxe de 15% ajoutée tout de suite sur les boissons, beaucoup de gens n'y allaient pas parce que c'était plus cher. Ce qui fait qu’on avait beaucoup d’endroits où on avait ce qu’on appelle la musique lounge, un trio qui joue de la musique un peu tranquille dans le fond, pendant que vous mangez. Ce qui n'est pas très expérimental.” 

La taxe n’a pas l’effet escompté. Au lieu de promouvoir la scène locale, la taxe “standardise” une musique jazzy sans relief jouée dans les bars.

La fermeture des clubs de jazz à New York dans les années 1920

Comment interdire un certain type de musique jouée dans les bars ? En interdisant les instruments qui servent à la jouer.

Alors que la prohibition de l’alcool est en vigueur aux Etats-Unis, la vie nocturne continue dans les bars et les "speakeasies". En 1926, la loi sur les cabarets est votée, officiellement pour limiter la consommation illégale d'alcool. Elle interdit le fait de danser, de chanter et bannit les divertissements musicaux, à moins d’avoir une licence “cabaret” très difficile à obtenir.

Will Straw : “Les lois disaient que la musique de fond était acceptée. Les musiciens qui jouaient dans votre bar ne pouvaient pas jouer avec un saxophone ou des percussions. Il n’y avait que quelques instruments qui étaient acceptés comme le violon et le nombre de musiciens était limité à trois.”

Cette loi permet aux autorités de fermer des clubs de jazz noirs, lieux de fête et de mixité qui échappent à leur contrôle. Elle limite ainsi l’influence grandissante de ce genre musical.

Will Straw : “Cela a peut-être aidé que le jazz soit concentré dans certains endroits comme Harlem, ça a changé la distribution des bars de jazz dans Manhattan.”

Cette loi n’a été abrogée qu’en 2017.