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Télétravail : attirer les nouveaux travailleurs nomades

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The Babel Community, espace de coworking à Marseille
The Babel Community, espace de coworking à Marseille
© Maxppp - TOMASELLI Antoine

Entretien. Le développement du travail à distance encourage la mobilité des travailleurs et avive la compétition entre collectivités pour les attirer. Le télétravail peut-il favoriser un nouvel aménagement du territoire ? Eléments de réponse avec la sociologue Frédérique Letourneux.

Généralisé pendant le confinement, le télétravail devrait être davantage favorisé dans les mois à venir. Pour prendre en compte ses évolutions et encadrer son développement, les partenaires sociaux entament ce vendredi des discussions.
Le travail à distance modifie le rapport au travail et à l'espace. Son développement pourrait-il dessiner d'autres géographies du travail ? Entretien avec la sociologue Frédérique Letourneux, docteure en sociologie rattachée au Centre Georg Simmel à l'EHESS.

Quels changements dans le rapport au travail et à l'espace pourrait apporter un développement du télétravail ?

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Aujourd'hui, et plus encore avec le contexte de l’épidémie, on associe beaucoup le télétravail au domicile. En réalité, ce n'est pas forcément travailler de chez soi, mais pouvoir travailler de n'importe où, et s'abstraire des contraintes physiques du déplacement grâce aux outils numériques. Désormais, se développent beaucoup d’espaces de coworking, de tiers-lieux ou de bureaux partagés qui ne sont ni tout à fait le chez-soi, ni tout à fait l'entreprise.  

Dans mes travaux sur le télétravail des personnes travaillant sous statut indépendant, j'ai parlé de "travail à distance", car ces télétravailleurs sont doublement à distance des organisations, à la fois d’un point de vue physique, en travaillant hors des locaux de l’entreprise, et en termes de statut. Ils sont ainsi tenus "à distance" du salariat typique où on est présents sur site, soit parce qu’ils sont salariés multi-employeurs, soit parce qu’ils réalisent leurs missions en tant qu’indépendant.

Avec la Covid-19, on entend surtout parler des salariés en télétravail. Mais il y aura aussi je pense une tentation, dans la période à venir, alors que certaines entreprises seront en crise, non seulement de sortir le travail des bureaux, mais aussi de privilégier des formes d’emploi qui rompent avec le statut de salarié et ses protections collectives.

Télétravailler, c’est être à distance des régulations du travail ?

Dès lors qu'il existe un accord dans l'entreprise, le télétravail se fait dans le respect d’un certain nombre de règles. Mais avec le confinement le télétravail a été mis en place dans l'urgence, souvent hors de tout cadre collectif de négociation. La plupart du temps, les salariés se sont retrouvés sans même un outil de travail fourni par leur employeur, sans chaise de bureau... Ils ont eu alors la charge d’organiser à la fois leur temps et leur espace travail. 

On peut dire aussi que le télétravailleur a fait reposer sur son entourage une partie de la responsabilité du respect du cadre, notamment le fait de définir quand commence et s'arrête vraiment la journée de travail. Cela a mis en lumière les enjeux autour de l’encadrement du télétravail.  

Malgré tout, de nombreuses personnes veulent continuer à télétravailler voire quitter les villes. Cela pourrait-il participer à une nouvelle géographie du travail ?

Dès les années 1980, dans la promotion de ce qu'on appelait alors la télématique, on trouvait justement l'idée qu'il y avait, avec le télétravail, une possibilité de reconfigurer les espaces géographiques, de réfléchir à une forme d'équité des territoires ou en tout cas, que cela pourrait être un outil de développement des milieux ruraux. C’était l’idée des télécentres qui ont été créés à la campagne, même si ces lieux n’ont jamais vraiment fonctionné, les gens n’y allaient pas et l’équipement était insuffisant. Mais il est intéressant de noter que les premiers rapports sur le télétravail, dans les années 1980-90, émanaient plutôt de la Datar, l'ancienne Délégation à l'aménagement du territoire. Ils avaient des titres comme "le télétravail, outil de valorisation du territoire", "les autoroutes de l'information"... Le télétravail était, en lui-même, porteur d’une approche spatiale et devait favoriser le développement des territoires.

Par ailleurs, on ne parlait pas encore de transition écologique, mais le choc pétrolier était passé par là et on commençait à se rendre compte qu'il y avait un problème en termes d'énergie, de déplacements...
Ce n'est finalement que dans les années 2000 que les rapports sur le télétravail ont plutôt été confiés au ministère du Travail. Et là, on est passé à une approche du télétravail visant davantage à repenser le rapport au travail. C’est ainsi que sont apparues dans les années 2000 des notions comme celles de "travailleur nomade", "d’agilité". On a associé le développement du télétravail à l’objectif de sortir des pesanteurs du salariat, de rendre les travailleurs et leurs managers plus adaptables, plus flexibles. On est passé, d'une certaine manière d’une réflexion sur l'autonomie géographique à celle sur l'autonomie du travailleur.

Depuis les années 1980, les équipements numériques se sont améliorés, et on assiste à une forme d'alignement entre les intérêts des entreprises et ceux des collectivité. Est-ce assez pour favoriser un nouvel aménagement des territoires ?

C’est vrai que jusqu’ici les entreprises ont plutôt eu tendance à freiner le recours au télétravail. En parallèle, on voit le développement de nouveaux espaces de coworking et autres tiers-lieux dans les villes. Il y a aujourd'hui une compétition entre les grandes métropoles pour attirer ces jeunes travailleurs créatifs qui constituent un atout pour valoriser le territoire et qui sont dotés d’un fort pouvoir d’achat. Par exemple, Nantes Métropole fait beaucoup en termes de marketing territorial pour les attirer et contribue aussi au financement d’espaces de coworking. L’objectif est d’une certaine manière d’offrir les conditions nécessaires pour sédentariser les travailleurs nomades.
On peut imaginer à l’avenir que ce type d’espaces de travail partagés se développe aussi dans les campagnes, parce que l'étalement urbain et la périurbanisation posent désormais des questions cruciales en termes de trajets pendulaires domicile-travail. Des entreprises pourraient même être amenées à mutualiser des espaces en commun pour éviter à leurs salariés ces trajets. On voit d’ailleurs déjà apparaître des espaces de coworking dans les couronnes urbaines. Autour de Nantes, c'est déjà le cas dans des villes proches comme Carquefou, Saint-Herblain...

Quelles questions posent ces évolutions ?

On parle beaucoup de l’autonomie que peut permettre le télétravail. C'est vraiment ce qui fonde cette figure, très valorisée aujourd'hui, du "télétravailleur heureux", qui ne voudrait pas revenir en arrière parce qu’il a redécouvert une autonomie dans la manière de s'organiser, de faire son travail, d'articuler sa vie au travail et le fait de s'occuper de ses enfants, etc. Ce sont toujours ces mêmes arguments qui sont valorisés. Mais pour moi, le télétravail ne doit pas être présenté comme la solution à tous les maux. On voit bien l'intérêt à ce que le plus de monde possible adhère à cette équation présentée comme gagnante-gagnante de flexibilité pour les entreprises et de gain d'autonomie pour le travailleur, à la fois dans son organisation personnelle, dans son rapport au trajet, etc. Or on sait bien, les enquêtes le montrent, que cette autonomie est inégalement distribuée du point de vue du genre, du métier, de la classe sociale.
Il ne faudrait pas que la valorisation du télétravail prenne la forme de dérégulations collectives et fasse reposer sur la personne même du travailleur un ensemble de responsabilités qui, selon moi, doivent être prises en charge collectivement, notamment sur le temps de travail, le rapport à la hiérarchie, etc. Par exemple, il est extrêmement compliqué de faire des enquêtes de santé au travail quand les personnes sont chez elles. Il en résulte une forme d'invisibilisation du travail en train de se faire et, de fait, une atomisation des collectifs de travail.

Quant au rapport à l’entourage, il peut, lui aussi, être très déséquilibré. Du fait même que les signes que l'on est en train de travailler ne sont pas toujours très clairement établis, il y a souvent du flou entre là où commence et s'arrête le travail. Finalement, il revient souvent à la personne elle-même de le dire et de le faire comprendre à son entourage. Or on voit bien que là aussi nous sommes socialement assez inégaux quant à la capacité de dire "je suis en train de travailler". Les recherches comme les enquêtes journalistiques pendant la période de confinement montrent ainsi que les femmes sont souvent en première ligne dans la gestion conjointe des tâches domestiques et professionnelles.  

Si dans les prochaines années les métropoles et les régions réfléchissent à mettre en place des espaces-tiers entre le chez-soi et l'entreprise, cela pourrait peut-être permettre d’introduire un troisième acteur dans le rapport de force entre les travailleurs et les employeurs, voire faciliter la réflexion pour des cadres de travail plus collectifs.