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Témoignage et engagement... l’Holocauste en bande dessinée

Par
"Le boxeur", de Reinhard Kleist (dessinateur, scénariste), Mémorial de la Shoah.
"Le boxeur", de Reinhard Kleist (dessinateur, scénariste), Mémorial de la Shoah.
- Carterman, 2012, collection particulière de Reinhard Kleist

La Shoah a été une source d'inspiration et un exutoire pour de nombreux artistes du 9e art. Dans le cadre de l'exposition "Shoah et bande dessinée" au Mémorial de la Shoah à Paris, nous revenons sur les travaux incontournables en bande dessinée qui se sont engagés à représenter l'horreur.

Depuis la Seconde Guerre mondiale jusqu’à nos jours, les productions plastiques qui traitent de la Shoah surprennent par leur diversité et leur originalité : roman graphique, comics de super-héros, manga, caricature, bande dessinée classique… Cette dernière fait l’objet d’une exposition Shoah en bande dessinée, tabou ou totem ? au Mémorial de la Shoah (jusqu’au 30 octobre 2017), qui rassemble plus de 200 planches dont énormément d’originaux et quelques œuvres numériques. Et pourtant, la bande dessinée a mis du temps pour s’emparer entièrement de la Shoah, délaissant pendant de nombreuses années le sort des Juifs en faveur d’une mise en scène de la libération des camps.

"Après la guerre, il y a une médiatisation sur la libération des camps, puis une sorte de tabou. Ce n’est qu’à la fin des années 70 et des années 80 que la Shoah réapparaît en bande dessinée." Lucie Servin, historienne et journaliste, dans Ping Pong.

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De la première bande dessinée d'un prisonnier au célèbre Maus, en passant par Enki Bilal, retour sur les travaux incontournables en bande dessinée qui se sont engagés à témoigner et à montrer l’horreur. Tout commence en pleine Guerre, en 1942.

La bande dessinée comme première source documentaire sur l’enfer des camps

Mickey au camp de Gurs, d'Horst Rosenthal (auteur), 1942.
Mickey au camp de Gurs, d'Horst Rosenthal (auteur), 1942.
- collection du Mémorial de la Shoah

En 1942, Horst Rosenthal, incarcéré dans le camp de Gurs, réalise une quinzaine de planches sur l’histoire d’un Mickey dans un univers concentrationnaire qui s’interroge sur ce qu’il fait là. Ce prémisse de bande dessinée aurait pu rester anonyme puisque Horst Rosenthal sera déporté et assassiné à Auschwitz. Mais son petit album a été récupéré et fait aujourd’hui partie des collections du Mémorial de la Shoah.

La bête est morte, d’Edmond-François Calvo (dessin), Victor Dancette et Jacques Zimmermann (scénaristes)
La bête est morte, d’Edmond-François Calvo (dessin), Victor Dancette et Jacques Zimmermann (scénaristes)
- Editions Gallimard, novembre 1944, collection particulière.

Autre exemple, le travail plastique de David Olère représente l’un des premiers témoignages des camps de la mort. Le peintre et sculpteur est déporté à Auschwitz en 1943 où il devient Sonderkommando, ces hommes prisonniers désignés pour sortir les corps des chambres à gaz et les placer dans les fours crématoires. Rescapé du camp de la mort, il dessinera et documentera une longue partie de sa vie l’horreur de l’intérieur des chambres à gaz qui n’avait alors été ni photographié, ni filmé.

Enfin, en 1944, la bande dessinée française La Bête est morte ! La guerre mondiale chez les animaux de Calvo est extrêmement documentée. L’album s’inscrit dans la longue tradition du symbolisme animalier et témoigne de l’horreur de la Guerre et de l’occupation allemande. Publié après la libération, cette BD historique fait figure de référence.

"En 1961, avec environ deux cent témoignages, le procès d’Adolf Eichmann va permettre de libérer une parole sur la Shoah", une possibilité de représenter l’irreprésentable." Marie-Édith Agostini, coordinatrice des expositions temporaires au Mémorial de la Shoah dans Paso doble.

La révolution : Maus d'Art Spiegelman

"Maus" d'Art Spiegelman
"Maus" d'Art Spiegelman
- © Art Spiegelman

Si beaucoup de choses ont vu le jour avant Maus, cette création lauréate d’un Prix Pulitzer en 1992 laisse une trace inoubliable dans l’histoire de la bande dessinée. Son auteur Art Spiegelman a vécu indirectement la Shoah à travers la déportation de son père. Dans cette BD où les Juifs sont représentés par des souris et les nazis par des chats, l’auteur tente de comprendre l’histoire de son père. « Maus est un tournant pour la bande dessinée y compris dans les dessins qui rompent avec les canons de la BD. C’est aussi une histoire intime qui bouleverse. C’est le syndrome de la 2e génération raconté par le fils d’un rescapé de la Shoah. » explique Lucie Servin, historienne et journaliste. Spiegelman décrit des moments tragiques qui témoignent de la volonté de déshumanisation mise en place par les nazis. Cet ouvrage élève le genre de la bande dessinée au rang de documentation : en librairie, Maus côtoyait les essais et autres témoignages sur la Shoah.

"La BD a toujours ces deux grands courants : le réalisme et les dessins plus symboliques. Ainsi, dans la représentation de la Shoah, on a depuis le départ des suggestions et du réalisme." Lucie Servin, historienne et journaliste.

Wolinski, Enki Bilal, Bernard Yslaire : la BD observatrice et engagée

Charlie Hebdo 416 cover
Charlie Hebdo 416 cover
- © Maryse Wolinski

"La BD a cette capacité d’humaniser les individus et de les incarner dans les cases. On retrouve dans les BD sur la Shoah produites depuis les années 2000, l’invention du « je » des enfants et des petits-enfants. Cette volonté d’incarner la mémoire permet de voir l’ampleur d’un traumatisme présent de générations en générations." Lucie Servin, historienne et journaliste, dans Ping Pong.

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la bande dessinée s'est nourrie des récits des survivants des camps, de la série télévisée Holocauste en 1979, du documentaire Shoah de Claude Lanzmann, mais elle a également réagi aux vagues négationnistes. Ci-dessus, le dessin du dessinateur Wolinski de 1978 fut par exemple une réponse aux propos négationnistes que Dardier, ancien commissaire aux Questions juives, avait tenus lors d’une interview dans "l’Express". A l'époque comme aujourd'hui, ces documents appartiennent à la longue liste des témoignages des dessinateurs.

Cette exposition se veut une histoire de la mémoire et non pas un simple inventaire. C’est pour cette raison que cette couverture est exposée au Mémorial car elle est synonyme comme les travaux actuels en BD sur la Shoah de l’engagement des dessinateurs. "La BD est une représentation tout comme le racisme. Interroger la Shoah en bande dessinée, c’est interroger le racisme et c’est un sujet qui va bien plus loin qu’un simple inventaire. Il s’agit de savoir quelle est la place des Juifs et des antisémitismes dans la bande dessinée et comment elle se révèle à travers l’Histoire" conclut Lucie Servin.

Entrée libre, Mémorial de la Shoah jusqu'au 30 octobre 2017.
Entrée libre, Mémorial de la Shoah jusqu'au 30 octobre 2017.
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"A travers le dessin et la bande dessinée, il y a une distanciation qui permet d’exprimer des choses d’une dureté invraisemblable. On peut à travers ce médium sensible apporter un discours mémoriel différent que celui qu’on va trouver dans le témoignage direct comme l’écriture… Le dessin apporte un plus." Marie-Édith Agostini, coordinatrice des expositions temporaires au Mémorial de la Shoah.