Tenet : "Nolan jubile à l'idée que son spectateur soit complètement perdu"

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Tenet : "Nolan jubile à l'idée que son spectateur soit complètement perdu"

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Tenet de Christopher Nolan
Tenet de Christopher Nolan
- ©2020 Warner Bros. Entertainment, Inc. All Rights Reserved. / Melinda Sue Gordon

La Critique. Murielle Joudet, critique aux Inrocks, et Thierry Chèze, rédacteur en chef du magazine Première, débattent du nouveau film de Christopher Nolan, "Tenet", en salles depuis mercredi.

Tenet de Christopher Nolan (La Critique du 28/08/2020)

19 min

Dans l'émission La Critique du 28 août 2020, Lucile Commeaux recevait Murielle Joudet, critique aux Inrocks, et Thierry Chèze, rédacteur en chef du magazine Première et critique cinéma pour Ouest France, à débattre de Tenet, le nouveau blockbuster de Christopher Nolan en salles depuis le 26 août 2020.

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Dans le contexte sanitaire, les cinémas ont souffert et souffrent toujours. Les distributeurs hésitent à sortir les films, on ne compte plus les grosses productions hollywoodiennes qui sont repoussées sine die. Les salles comptent donc beaucoup sur Tenet de Christopher Nolan, grosse machine sortie mercredi dans les salles. Nolan, qui a derrière lui Inception, Interstellar ou encore la trilogie Batman, a ses inconditionnels et ses détracteurs.  Il y a ceux qui admirent la profondeur mécanique et philosophique de films ultra sophistiqués, et d’autres qui crient à l’enfumage général.

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Résumer le film est une gageure. Un "Protagoniste", vague agent de la CIA qui s'est illustré lors d’une délicate opération en Russie, se retrouve en charge d’une mission aussi dangereuse que top secrète : il doit sauver le monde menacé par une technologie venue du futur qui consiste à inverser la temporalité et l'entropie des objets. Le voilà vite mis en contact avec un cruel milliardaire russe soupçonné d’être le représentant, dans le présent, de cette ambition apocalyptique.

Une sortie salvatrice

Thierry Chèze "Enfin un blockbuster dans les salles françaises. On y court parce qu'on est un peu sevré de tout ça, et on a envie que Nolan "sauve le cinéma" […] Le film tombe à pic, ça fait X mois qu’on a pas vu un gros blockbuster sur grand écran, et on en a besoin. On sent bien que la critique est dans une sorte de compromis vis à vis du film, car la sortie en salles était nécessaire."

À n'y rien comprendre

Thierry Chèze "Avant Tenet, Nolan avait réalisé Inception qui était déjà un film où l'on se perdait beaucoup - moins que dans Tenet - et qui avait fait un carton en salle. Avec Tenet, Nolan repousse encore les limites de la compréhension sur le mode "je vais aller jusque là : qu'est ce que vous allez en penser, vous, public et vous, studios ?""

Murielle Joudet "Il y a de très bonnes incompréhensions au cinéma, chez Lynch par exemple. Pour moi, Nolan c’est quelqu’un qui est totalement complaisant par rapport à ce concept d’incompréhension. […] Je pense qu'il jubile à l'idée que son spectateur soit complètement perdu. Dans la salle où j'étais, il y a eu des applaudissements. J’ai pensé "c’est fascinant ce film qui démontre que pour "jouir", le spectateur a besoin d'un tour de force, mais un tour de force qu'il ne comprend pas. Et c'est ce qu'on applaudit." […] Je trouve que Nolan était beaucoup plus intéressant quand il était contraint par le film de commande, c'est à dire sa trilogie Batman dans laquelle il se devait d’être compréhensible car il y a avait à la base un cahier des charges fort, et un scénario. Cela donnait une sorte de dialectique intéressante entre la commande et l'univers de Nolan. Pour Tenet, il a eu carte blanche et ça donne un cinéaste qui se rend parfaitement incompréhensible, avec toujours cette obsession de la scène d'action."

Un film multi-référencé

Lucile Commeaux "Ce que l'on comprend du film, c’est la référence au cinéma. Ça commence un peu comme un film de la franchise Jason Bourne […], l'ouverture est très classique, hollywoodienne, avec le titre qui arrive après une première grande scène d'action. On a la référence à James Bond - les agents sont très élégants et rencontrent des personnes du MI6 dans des restaurants très anglais, où on parle évidemment de ce que c’est qu’être anglais et de ce que c'est qu'être américain. Il y a une référence à Mission impossible aussi, assez évidente dans le côté gadget. […] Ça m'a intéressée d'observer le rapport dans lequel Tenet se situe vis à vis des grands films d'espionnage."

Murielle Joudet "Je pense que tout le film converge vers la référence à Hitchcock, et particulièrement à La Mort aux trousses dans lequel il travaille la notion de vide. La Mort aux trousses est une sorte d’énorme attraction formelle où il n’y a plus rien, il y a juste un " MacGuffin", c'est-à-dire un prétexte au film d'action, et un homme qui circule dans des décors. Tenet est construit comme ça : c’est une circulation dans des décors, avec un fétichisme, aussi, du décor. […] Le film est un pur travail plastique, qui aurait gagné à être plus ludique. […] Dans les grands blockbusters américains - chez Spielberg, chez Fincher - l’abstraction arrive toujours sans crier gare. On est fasciné par le récit et, d'un seul coup, on bascule dans quelque chose qui est du pur travail formel, et cela permet l'élévation du spectateur. Nolan a inversé ce rapport entre figuration et abstraction. On s'embête énormément parce qu’il n’est lui-même pas intéressé par le récit, et qu’il ne sait pas construire de personnage. Son récit n’est là que comme salle d’attente pour la grande attraction foraine."

Blockbuster d’auteur

Thierry Chèze "Si on regarde le film à l'aune de la catégorie blockbuster, c'est efficace, c'est bien mis en scène, c'est spectaculaire. Et puis il y a le mot "auteur" associé, et donc là, il faut que ça réfléchisse. J’ai vraiment l'impression que, de ce point de vue, ce que Nolan tire de sa matière est très faible."

Murielle Joudet "Beaucoup de cinéastes hollywoodiens - James Gray, Damien Chazelle, par exemple - pêchent un peu par excès d'auteurisme. Pour moi, Nolan, c'est vraiment le stade terminal de cet ego boursouflé. […] Tenet véhicule, comme la franchise Avengers par exemple, l'idée que le progrès artistique, c'est du progrès scientifique, et que l'on peut toujours aller « plus loin ». Il y a une sorte de téléologie : "plus on va retourner l'espace, plus les effets spéciaux seront vertigineux, plus les films seront bons", alors que pas du tout. On peut faire des histoires très ténues avec très peu de choses et faire de grands films. Dans Tenet, l’idée première est de toujours repousser les limites."

  • Tenet de Christopher Nolan est en salles depuis le 26 août 2020