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Tentative de description de Choses vues au Carrefour Mabillon le 19 mai 1978

Georges Perec en 1978.
Georges Perec en 1978.
© Getty - Louis MONIER/Gamma-Rapho

Installé le 19 mai 1978 dans un car studio au carrefour Mabillon, Georges Perec va décrire pendant plus de six heures le spectacle de la rue. Le résultat subira une double transformation par la suppression de certaines séquences et l'adjonction de fragments d'inventaires lus par Claude Piéplu.

Le 19 mai 1978, Georges Perec, embusqué au Carrefour Mabillon à Saint-Germain-des-Prés, voit la rue, la décrit, la "dit", retient la mouvance du réel dans une nomenclature infinie de Choses vues. On s'aperçoit que la description n'est pas toujours aussi neutre que le voulait le voyeur.

Georges Perec énumère, assisté de Claude Piéplu, les véhicules et les personnes qui circulent autour de lui.

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"Tentative de description de Choses vues au Carrefour Mabillon le 19 mai 1978 par Georges Perec". Une diffusion du 25/02/1979

2h 14

"Mabillon, 19 mai 1978, il est dix heures moins vingt. Le temps est pluvieux. La circulation est plutôt fluide. La plupart des gens ont leur parapluie ouvert." C'est ainsi que Georges Perec commence à dérouler sa liste épurée des aventures ordinaires d'un des plus célèbres carrefours parisiens. Pendant près de six heures, l'écrivain décrit, avec minimalisme, ce qu'il voit, des passants aux voitures en passant par la publicité au dos des autobus.

Au coin de la Rue De Buci et du Boulevard Saint-Germain, il y a une dame qui est tombée. Trois personnes sont venues la ramasser. Elle a glissé, c’est une femme assez jeune. Passent un camion de touristes, un autobus 87 avec une publicité pour Véronique Sanson, une camionnette du Printemps, un autobus 86 avec “Les cocotiers sont arrivés”. La dame qui est tombée s’est assise à la terrasse du café Le Mabillon. L’un de ses sauveteurs est un homme en imperméable qui porte des cabas pour aller au marché Rue De Buci. Une dame traverse le Boulevard Saint-Germain avec un panier à provisions qu’elle traîne sur une petite roulotte. Georges Perec

"De l’autre côté de la Rue De Buci, il y a un poteau d’affichage avec une affiche pour l’exposition “Cézanne, les dernières années”. Il est bientôt dix heures et quart."

Claude Piéplu intervient au cours de ce conte de la vie en mouvement, recense les éléments relevés par Perec par thèmes, dans des sortes de petits inventaires :

210 autobus dont 46 portant des publicités pour “Les cocotiers sont arrivés”, 47 portant des publicités pour Véronique Sanson. Claude Piéplu

Perec poursuit : "Plusieurs personnes traversent le boulevard Saint-Germain, dont un homme qui tient une baguette à la main. Au centre du Carrefour, sur une mobylette, un laveur de carreaux, qui n’a pas l’air gai. Un homme traverse en courant alors que le feu vient de devenir vert. Les voitures démarrent."

Les heures passent et les couleurs, les formes, les motifs défilent sous les yeux de l'écrivain : "Presque tous les gens ont des parapluies : un parapluie vert, un parapluie noir, un parapluie avec un décor géométrique blanc, rouge et noir, des parapluies à fleurs, des parapluies à motif, un parapluie violet, un parapluie noir."

A mesure que les heures s'écoulent, les rues s'animent et les descriptions s'enchaînent avec une cadence de plus en plus élevée : "Une dame qui promène un chien avec un grand cabas et un sac. Un homme chauve. Une femme avec un filet. Un connard avec une voiture rallye".

Une dame avec une petite fille. Un couple qui regarde à l’intérieur de la camionnette. Une fille avec un sac Vuitton. Un homme gros. Un taxi. Feu rouge boulevard Saint-Germain, une vingtaine de personnes traversent. Georges Perec

Les silhouettes diverses et variées qui foulent les rues croisées Carrefour Mabillon passent au radar de Perec. Quelques détails qui ressortent. Claude Piéplu en fait un condensé : 

Une petite fille qui se met les doigts dans le nez. Deux femmes avec des vestes molletonnées. Un homme avec un long tablier de serveur. Trois filles avec des ponchos. Un homme qui regarde si on n’a pas éraflé la peinture de sa voiture. Un homme qui salue quelqu’un de très loin. Un Japonais dans un car. Une jeune fille qui se protège de la pluie en tenant un journal au-dessus de sa tête. Un homme avec un violoncelle. Une femme qui promène deux chiens. Deux hommes poussant des diables. Soixante-quatorze porteurs d’imperméables. Une femme baillant dans sa voiture. Un couple qui s’embrasse. Deux filles avec des sacs à dos. Deux personnes qui mangent des sandwichs dans la rue. Une petite fille qui rit toute seule. Trois égoutiers. Claude Piéplu

Et, à la fin de la journée, "un rayon de soleil".

Ce que fait Jules Verne, ce qui me fascine chez lui, c'est que c'est le seul écrivain, je pense, enfin après Rabelais, qui soit capable de donner pendant cinq pages des noms de poissons sans que ce soit  ennuyeux... enfin, il y a des gens qui trouvent ça très ennuyeux, moi je trouve ça fascinant. Ce sont les mots qui créent cette histoire, qui suscitent l'histoire. Georges Perec

  • Atelier de création radiophonique
  • Réalisation : Marie Dominique Arrighi, Michel Créis et Nicole Pascot
  • Date de 1re diffusion : 25/02/1979