Territoires et dynamiques spatiales de la finance mondiale

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Territoires et dynamiques spatiales de la finance mondiale

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En écho à l’émission que Planète Terre consacre aujourd'hui à la géographie de la finance mondiale (disponible à la réécoute et au podcast ici), Globe vous propose de découvrir les démarches de recherche de ses deux invités : Olivier Crevoisier et Maude Sainteville.

Alors que l'avènement du capitalisme financier a été présenté par certains analystes comme l'annonce de la "fin de la géographie", la géographie peut-elle vraiment nous aider à décrire les flux financiers, si mobiles qu'ils semblent abolir les distances ? Quels sont les principaux enseignements de ces travaux pour la compréhension du fonctionnement de l'industrie financière ? Quel est l'apport de la géographie au débat sur la réforme du système financier après la crise de 2008 (dont les mécanismes sont rappelés dans cette vidéo et illustrés par cette carte) ?

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**"Les territoires de l'industrie financière" (O. Crevoisier, T. Theurillat) ** Reprenant les analyses keynésiennes de la crise financière, Olivier Crevoisier et Thierry Theurillat jugent qu'il existe une déconnexion entre sphère productive et sphère financière de l'économie. Cette évolution se serait selon eux accentuée depuis les mesures de dérégulation financière des années 1980, les fameux trois "D" de l'économiste Henri Bourguinat. Mais l’originalité de leur approche tient dans la volonté de territorialiser ces deux sphères de l'économie, la finance et la production, et de modéliser leurs échanges de façon géographique.

Les territoires et les circuits de la globalisation financière :
Selon les deux auteurs en effet, la finance et l'économie réelle investissent des espaces divergents. La géographie financière se caractérise par une "extrême concentration dans les principales places financières mondiales * [cf cette carte] et d’un contrôle qui s’exerce à partir de là vers les** régions productrices** d’une part et vers les sources d’épargne d’autre part."* (p.1) Au contraire, l'économie productive (ou économie réelle) *"est restée organisée de manière plus traditionnelle, la cohérence du marché du travail et de l’accumulation des connaissances résidant toujours pour l’essentiel à l’échelle des régions et des nations ." * (p.1)Les chercheurs schématisent ce processus de la manière suivante :

Espaces actuels d'accumulation
Espaces actuels d'accumulation

Espaces actuels d'accumulation ©Olivier Crevoisier et Thierry Theurillat, 2010

L'hypothèse sous-jacente à ce modèle est que *"la mise en place de systèmes financiers basés sur la finance de marché consiste à assurer la mobilité/liquidité du capital (Corpataux et Crevoisier, 2005). En effet, sur les marchés financiers, les investisseurs ont la possibilité de se désengager à tout moment vis-à-vis de leurs investissements (vendre) pour réallouer les capitaux ailleurs (acheter), dans d'autres entreprises situées dans d'autres pays ou régions." * (p.2)Cette fluidité permet de jouer sur la disjonction entre espaces d'épargne et régions productives, qui est selon les chercheurs à l'origine de l'autonomisation de la finance : *"La distance géographique, mais aussi sociale, technique, etc. entre l’investisseur et le point de chute de l’investissement s’est accrue de manière extraordinaire, créant complexité et opacité. Tout ceci n’incite pas, voire empêche les détenteurs de capitaux de développer une connaissance détaillée des entreprises et des contextes dans lesquelles ils investissent. Ils se délestent ainsi de plus en plus de leur rôle d’entrepreneurs pour devenir de « purs » financiers." * (p.10)

Réformer l'industrie financière : promouvoir "de nouveaux circuits courts ?" (O. Crevoisier, T. Theurillat)
Or, si le pouvoir de l'industrie financière repose sur la mobilité croissante du capital, cet acquis repose selon les auteurs sur une stratégie d'"exit" au sens d'Hirschman. Au contraire, pour les chercheurs : "il est aujourd’hui nécessaire que les détenteurs et surtout les gestionnaires de capitaux réapprennent la « loyauté » , voire la « prise de parole » (la « loyalty » et la « voice » d’Hirschman, 1970), vis-à-vis des entreprises, mais aussi des régions et des nations qui les hébergent et leur permettent de se développer. Pour le dire concrètement, on peut imaginer de reconstituer des conditions de reproduction du capital grâce à un pacte renégocié avec la société locale et nationale". (p.18) Cette nouvelle configuration financière prendrait la forme suivante :

De (nouveaux ?) territoires d'accumulation
De (nouveaux ?) territoires d'accumulation

De (nouveaux ?) territoires d'accumulation ©Olivier Crevoisier et Thierry Theurillat, 2010

"L'Europe financière entre consolidation régionale et intégration mondiale" (I. Géneau de Lamarlière, M. Sainteville) **
I. Géneau de Lamarlière et M. Sainteville affirment dans un article de 2008 (dont la référence figure en bas de ce billet) que "le cœur décisionnel et stratégique de la planète financière est largement circonscrit à la Triade où les activités européennes occupent fréquemment
une seconde place
* ." * (p.100)

Ce constat découle de l'étude d'un ensemble d'indicateurs, dont certains sont cartographiés ci-dessous : le montant de la capitalisation boursière ; la proportion des devises détenues dans les réserves internationales ; l'investissement dans les fonds de pension ; et enfin l'investissement immobilier.

Puissance de l'Europe boursière
Puissance de l'Europe boursière

Puissance de l'Europe boursière ©UMR géographie-cités Ums riate 2007

Investissement dans les fonds de pension
Investissement dans les fonds de pension

Investissement dans les fonds de pension ©umr géographies-cités ums riate 2007

**Ouverture et intégration de l'Europe financière au reste du monde : **
Les deux chercheuses dégagent dans cet article une autre spécificité de l'espace financier européen dans la Triade : "son ouverture au reste du monde" .

Cette propriété est manifeste quand on étudie la nationalité des entreprises côtées (établie à partir de la localisation du siège social cf cette carte) dans les bourses européennes. Selon elles en effet,"les entreprises étrangères représentent 18,9 % des entreprises cotées en 2006. En comparaison, les taux d’ouverture des bourses des deux autres pôles de la Triade sont moindres : 9,4 % pour l’Amérique du Nord et seulement 5,9 % pour le pôle asiatique" . Un autre indicateur de cette ouverture à l'étranger serait le marché immobilier (cf la carte ci-dessous) : l'Europe connaît les volumes d'investissement transfrontalier, tant intrarégional qu'extrarégional, les plus élevés de la Triade.

Néanmoins, cette ouverture financière est nuancée par deux éléments : la* "sélectivité"* de cette ouverture aux pays de la Triade, et le "poids de l'activité domestique" .

Investissement immobilier en 2006
Investissement immobilier en 2006

Investissement immobilier en 2006 ©umr géographie-cités ums riate 2007

Selon les deux géographes, *"les stratégies des acteurs de la finance * [les places financières et les banques] *engendrent trois formes d’intégration géographique de l’Europe au reste du monde." * Elles distinguent les profils suivants :

  • le* "profil globaliste " * dont "le champ d’attraction des sociétés étrangères est quasiment mondial" comme la London Stock Exchange :
Nombre d'entreprises et part des entreprises étrangères côtés à la London Stock Exchange
Nombre d'entreprises et part des entreprises étrangères côtés à la London Stock Exchange

Nombre d'entreprises et part des entreprises étrangères côtés à la London Stock Exchange ©umr géographie-cités ums riate 2007

  • le profil *"macro-régionaliste " * qui "maintient la relation intra-Triade, à laquelle s’ajoute une extension macro-régionale" comme le groupe BNP-Paribas, "tourné vers l'Afrique"
Nombre d'implantations du groupe et nationalités des agences de BNP-Paribas dans le monde
Nombre d'implantations du groupe et nationalités des agences de BNP-Paribas dans le monde

Nombre d'implantations du groupe et nationalités des agences de BNP-Paribas dans le monde ©umr géographie-cités ums riate 2007

  • le profil "ponctualiste" quand "les relations financières sont préférentiellement concentrées sur les pays les plus riches de la Triade" comme la Deutsche Börse
Nombre d'entreprises et part des entreprises étrangères côtées à la Deutsche Börse
Nombre d'entreprises et part des entreprises étrangères côtées à la Deutsche Börse

Nombre d'entreprises et part des entreprises étrangères côtées à la Deutsche Börse ©umr géographie-cités ums riate 2007

**L'industrie financière, facteur de régionalisation en Europe ? **
Mais l'industrie financière n'est pas seulement synonyme d'ouverture de l'Europe au reste du monde, elle est également porteuse de dynamiques spatiales internes . Ainsi, selon I. Géneau de Lamarlière et M. Sainteville, "l’impact de la mondialisation financière et de la concurrence accrue se matérialise par le renforcement de la métropolisation. L’hyperconcentration des emplois financiers est bien connue pour Londres et les capitales européennes, mais s’étend également aux métropoles secondaires spécialisées dans le secteur comme Edimbourgh, Luxembourg, Francfort, Zurich ou Lugano dans le Tessin."

Emplois financiers en Europe : nombre et proportion dans le nombre d'emplois total
Emplois financiers en Europe : nombre et proportion dans le nombre d'emplois total

Emplois financiers en Europe : nombre et proportion dans le nombre d'emplois total ©umr géographie-cités ums riade 2007

En outre,* "l’existence des paradis fiscaux et bancaires * [cf la carte ci-dessous à mettre en perspective avec cette carte des paradis fiscaux dans le monde], et l’établissement arbitraire de la fiscalité par les Etats permet de jouer sur les différentiels de taxation et de réglementation entre territoires européens. [...] Par ailleurs, la corruption masquée et la criminalité financière sont encouragées par le laxisme des micro-Etats (Liechtenstein, Andorre) ou des centres financiers offshore comme les îles anglo-normandes. Ainsi fraude fiscale, opacité et complexité du système soulignent les limites de la régulation de l’Europe financière."

Paradis fiscaux et capitalisation
Paradis fiscaux et capitalisation

Paradis fiscaux et capitalisation ©umr géographie-cités ums riate 2007

Sources :

Les citations et les schémas de la première partie du billet sont extraits de l'article de Crevoisier O. et Theurillat T., (à paraître en 2010) : "Les territoires de l’industrie financière : quelles suites à la crise de 2008-2009 ?", Revue d’économie industrielle .

Les citations et les cartes de la seconde partie sont extraites de l'article de Géneau de Lamarlière I., Sainteville M., paru en 2008 : "Une Europe financière entre consolidation régionale et intégration mondiale", in Atlas de l’Europe dans le monde , La Documentation française, pp.100-108.

**Pour aller plus loin : **
De nombreux films portent sur la crise financière, dont Inside Job (cf la bande-annonce ci-dessous) de Charles Ferguson, Wall Street 1 et 2 d'Oliver Stone ou encore Let's make money d'Erwin Wagenhofer.


Outre les références présentées sur la page de l'émission d'aujourd'hui et celles qui émaillent ce billet, vous pouvez consulter ces documents :

**- Sur les relations entre géographie et économie , en particulier (mais pas seulement) au sujet de la finance : **
---> Une précédente émission de Planète Terre consacrée à l'économie géographique est disponible à la réécoute ici.

---> Vous pouvez également vous reporter aux compte-rendus et aux documents iconographiques du Festival International de Géographie (FIG) de 2005 dont le thème était "Le monde en réseaux. Lieux visibles, liens invisibles"

---> Vous pouvez également consulter les ouvrages et articles suivants :

Agnès P., "The "End of Geography" in Financial Services? Local Embeddedness and Territorialization in the Interest Rate Swaps Industry", Economic Geography , Vol. 76, No. 4 (Oct., 2000), pp. 347-366 (disponible via Jstor)

Bost F. et al., Images économiques du monde 2010 , Armand Colin, Paris, 2009.

Bost F. et al., Images économiques du monde 2009 , Armand Colin, Paris, 2008.

Dupuy, C. et Lavigne, S. (2009), Géographies de la finance mondialisée , La documentation française, Broché, Paris.

Labasse J. (1974), L'espace financier , Armand Colin, Paris dont on peut lire un résumé ici

O'Brien R. (1992), Global Financial Regulation: the End of Geography , Council of Foreign Relations Press.

"La mondialisation de la finance ou un bien curieux match Chine - Etats-Unis" de Gilles Fumey (2006)

"La crise mondiale : une ardoise de 55 800 000 000 000 de dollars" de Laurent Carroué (2009)

"La crise des subprimes : enjeux géopolitiques et territoriaux de l’entrée dans le XXIe siècle" de Laurent Carroué (2008)

"Made in China, financed in Hongkong" de Anne-LaureDelatteet MaudSavary-Mornet (2007)

- Sur la finance et ses crises vues par les économistes :
Aglietta, M. et Rebérioux, A. (2004), Les dérives du capitalisme financier , Albin Michel, Paris.

Aglietta, M. (2008) La crise. Pourquoi en est-on arrivé là ? Comment en sortir ? , Michalon.

Arthus P., Virard M-P. (2010), La liquidité incontrôlable , Ed. Pearsons.

Betbèze A. (2003), Les dix commandements de la finance , Odile Jacob, Paris.

Brender A., Pisani F. (2009), La crise de la finance globalisée , La Découverte, Coll. Repères, Paris.

Bourguinat, H. et Briys E. (2009), L'arrogance de la finance , La Découverte, Paris.

Lavigne, S. (2005), L'industrie des fonds de pension : les investisseurs institutionnels américains , L'Harmattan, Paris.

"Finance internationale : les illusions de la transparence" (2001) de Frédéric Lordon

Orléan, A. (1999), Le pouvoir de la finance , Odile Jacob, Paris.

---> Pour une bibliographie détaillée, une conférence audio et des liens vers les nombreux travaux d’ André Orléan sur la finance on peut se reporter au dossier de l’ENS Lyon "André Orléan : la finance de marché et ses crises". Vous pouvez également visionner un cycle d'entretiens avec André Orléan sur la question de la régulation financière.

Pastré O. (2007), La guerre mondiale des banques , Presses Universitaires de France, Paris.

Reinhart C.M., Rogoff K.S. (2010) Cette fois, c'est différent. Huit siècles de folie financière , Ed. Pearsons.

**- Quelques travaux d'histoire économique : **
Cassis Y. (2006), Les capitales du capital. Histoire des places financières internationales 1780-2005 , Slatkine.

Cassis Y., Bussière E. (2005),* London and Paris as International Financial Centres in the Twentieth Century* , Oxford University Press.

Le n°48 de la revue l'Economie politique : "Crises financières : les leçons de l'histoire"

**- Numéros spéciaux de revues : **
Trois numéros de la revue Esprit : "Dans la tourmente (1). Aux sources de la crise financière" (novembre 2008) "Dans la tourmente (2). Que fait l'État ? Que peut l'État ?" (décembre 2008) et "Les Etats et le pouvoir des marchés" (décembre 2010)

Un dossier "Normes et institutions de la finance" de la Revue de la régulation n°3-4 (2008)

**- Colloques : **
Les présentations du colloque "Dynamiques de proximité : le temps des débats" qui s’est tenu à Poitiers du 14 au 16 octobre 2009 avec plusieurs présentations consacrées à la finance notamment

"Etudes sociales de la finance" : un cycle des séminaires sur l’année universitaire 2010-2011

- Cartes (issues de la Cartothèque de l'atelier de cartographie Sciences-Po)
Les fonds souverains en 2008 dans le monde (sur cette question on peut également consulter ce rapport de la Documentation Française )

La part des obligations d'Etat dans les dettes publiques des pays de l'OCDE

Les pays membres du GAFI (Groupe d'action financière)