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Terrorisme mondialisé : une histoire en 6 cartes

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"Nous sommes dans une menace globale" déclarait François Hollande suite aux attentats de Bruxelles. 6 cartes pour comprendre la genèse de cette mondialisation du terrorisme depuis le XIXe siècle.

"Le terrorisme a frappé la Belgique, mais c'est l'Europe qui était visée, et c'est tout le Monde qui est concerné", déclarait le chef de l'Etat mardi matin. Jamais le terrorisme n'a semblé si globalisé. Il a pourtant toujours utilisé les territoires à ses fins, se jouant des frontières pour leur substituer les siennes. Dernier stade d'une mondialisation commencée au XIXe siècle, la globalisation actuelle fait suite aux anarchismes transnationaux et aux internationales indépendantistes et d'extrême gauche. Une histoire longue du terrorisme nécessaire à appréhender pour mieux comprendre les continuités et les spécificités des attaques actuelles, dans la démarche de l'historienne Jenny Raflik, qui publie "Terrorisme et mondialisation. Approches historiques" (Gallimard, février 2016).

1- XIXe siècle, le terrorisme transnational : les mouvements civils nationaux traversent les frontières

- Les élites libérales révolutionnaires : 1820'-1950'

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Jeune Europe
Jeune Europe
© Radio France - Camille Renard

Sur le modèle de sociétés secrètes dirigées par des officiers libéraux : carbonari italiens, charbonnerie française, pronunciados espagnols, décabristes russes... apparaît une société internationale de militants et d’intellectuels qui associent pour la première fois meurtre, principes libéraux et idées révolutionnaires. L’association Jeune Europe (1834) fondée par Giuseppe Mazzini, fondateur du mouvement “Jeune Italie”, met en commun réflexions nationalistes et expériences révolutionnaires à partir de la Suisse, où il réside en exil. Nationalistes révolutionnaires polonais, (Jeune Pologne), allemands (Jeune Allemagne), tchèques, irlandais... se réunissent en Suisse, à Londres ou Paris au gré de l'exil de leurs membres. Cette carte présente les principales nationalités impliquées dans le groupe Jeune Europe.

- Les mouvements anarchistes : 1870’-1930'

Terrorismes anarchistes
Terrorismes anarchistes
© Radio France - Camille Renard

Le terrorisme anarchiste est d’emblée transnational par l’idéologie de son projet universel, la circulation de ses militants, et le nombre de ses actions dans différents Etats. Pour ce terrorisme de classe, les cibles ne sont pas choisies selon leur nationalité, mais selon leur identité sociale. L'anarchie excluant de fait une organisation hiérarchisée, les combattants se mettent en relation par l’entremise de liens personnels, de solidarités conjoncturelles, via notamment les délégations de l’Association internationale des Travailleurs (AIT). Cette carte représente les pays qui en accueillent les cellules les plus actives. Exemples de ces liens transnationaux, la diffusion des idées : L’indicateur anarchiste” (1887), brochure de 40 pages, est traduite en français, italien, allemand, espagnol ou la fuite des terroristes face à la répression : Elysée Reclus quitte la France pour l’Irlande, les Etats-Unis, la Colombie, avant de se réfugier en Suisse suite à la Commune de Paris.

2- XXe siècle, le terrorisme international : "l'ennemi de mon ennemi est mon ami" - l'ennemi, c'est l'Etat

Le terrorisme s'internationalise au XXe siècle : ses acteurs se mettent en relation autour d'un ennemi commun au-delà des frontières, l'Etat colonisateur occidental**. L'adage "l'ennemi de mon ennemi est mon ami" fait le lien entre des groupes terroristes qui n'ont parfois rien d'autre à voir entre eux que leur hostilité envers la démocratie capitaliste occidentale. Une oppression dont Israël devient le symbole pour toute une génération mobilisée autour dela cause palestinienne**. Cette cause permet d’opérer une synthèse entre l'extrême gauche révolutionnaire et les nationalismes et organisations séparatistes régionales de tous bords, européennes ou sud-américaines.

- L’internationale indépendantiste : 1960'-1990'

L'internationale indépendantiste
L'internationale indépendantiste
© Radio France - Camille Renard

Les réseaux internationaux entre mouvements indépendantistes répondent à une alliance présumée entre les grandes puissances occidentales, perception renforcée en ces décennies de Guerre froide. Bretons, Basques, Corses et Algériens se battent chacun contre l'Etat français, centralisé et colonisateur. La solidarité de combat entre ces groupes, incluant également FARC colombiennes, OLP palestinienne et IRA irlandaise, se développe dans une complicité nouée sur les camps d'entraînement, mis à disposition par l'OLP palestinienne, en particulier au Liban. A l'heure des condamnations et des démantèlements de ces réseaux, en 1996, les filières bretonnes d'ETA sont jugées en France, tandis que l'Espagne lance en 2008 une grande enquête sur les liens financiers entre ETA et FARC.

"Nous échangeons informations et expériences avec tous les mouvements de libération. (...) Nous acceptons tous les combattants dans nos rangs. Nous ne nous coupons pas des mouvements révolutionnaires internationaux : nous en sommes une partie intégrante." Majid Abou Charar, chef des services d'information de l'OLP, 6 janvier 1981 au journal koweïtien "Raï el-Aam"

- L'internationale d'extrême gauche : 1960'-1990'

L'internationale d'extrême gauche
L'internationale d'extrême gauche
© Radio France - Camille Renard

Cette carte représente les connexion internationales entre groupes terroristes d'extrême gauche soulignées dans un rapport de la CIA (1972), se situant en Palestine, Turquie, Japon, Erythrée, Nicaragua, et dans une grande partie de l'Europe occidentale. Entre ces organisations, la collaboration se développe à tous les niveaux : L'Organisation de Libération de la Palestine (OLP) procure de l'argent, des armes, des faux papiers, des camps d'entraînement, et des sanctuaires, en échange en Europe ou en Amérique latine d'hébergements, de renseignements, de contacts avec les autorités locales, de filières d'évasion, ou d'équipes mises à disposition.

3- XXIe siècle, le terrorisme globalisé : la lutte de l'islam universel contre l'"Occident"

Al-Qaïda incarne au tournant des années 2000 cette troisième et nouvelle étape de la mondialisation du terrorisme en ce que ses combattants s'affranchissent de leur nationalité pour défendre un islam universel. Ne tenant pas compte les frontières, s'en prenant aux ennemis proches (musulmans chiites), comme lointains (Etats-Unis, Royaume-Uni, Espagne...), ils prennent part à des conflits sur l'ensemble du globe, de l'Afghanistan à la Bosnie, de la Tchétchénie à la Somalie.

Les pays où des groupes terroristes ont prêté allégeance à Al-Qaïda

Allégeances à Al-Qaïda
Allégeances à Al-Qaïda
© Radio France - Camille Renard

Tandis que les terrorismes internationaux du XXe siècle faisaient collaborer entre eux divers groupes aux objectifs singuliers, les terrorismes globalisés fonctionnent de façon unifiée. S'ils multiplient les franchises locales, cela reste sous un même étendard : Al-Qaïda ou groupe "Etat islamique" (EI). Des groupes leur ayant prêté allégeance agissent indépendamment : AQMI au Sahel, AQPA dans la péninsule arabique, Al-Nosra en Syrie, shebab somaliens pour Al-Qaïda..., Boko Haram nigérian, Abu Sayyaf philippin, Province du Sinaï égyptien, Emirat du Caucase russe pour l'"Etat islamique"... Mais grâce à leurs liens informels et leur mise en réseau facilitée par les moyens technologiques, ils acquièrent une portée mondiale, et incarnent un ennemi perçu à la fois comme indiscernable et omniprésent par le monde occidental.

Les pays où des groupes terroristes ont prêté allégeance à l'"Etat islamique" (EI)

Allégeances au groupe "Etat islamique"
Allégeances au groupe "Etat islamique"
© Radio France - Camille Renard

Ce terrorisme global tend vers une guerre civile généralisée, posant, pour les puissances occidentales visées, et la lutte anti-terroriste qui en découle, "le redoutable problème de l'ennemi invisible, disséminé partout sans pouvoir être situé quelque part". (Mireille Delmas-Marty, "Les voies d'un ordre mondial", Le Débat, 2006).

Les exemples sont issus de l'essai de Jenny Raflik, "Terrorisme et mondialisation, approches historiques", Gallimard, février 2016. L'historienne, maîtresse de conférences en histoire contemporaine des relations internationales à l'université de Cergy-Pontoise, est l'invitée des Matins de Guillaume Erner mardi 29 mars sur France Culture.

A écouter, à lire également sur France Culture

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