Publicité

Terrorisme : "Strasbourg est l’une des villes de France où il y a une sorte d’ancrage"

Par
Rassemblement dans le centre de Strasbourg en hommage aux victimes de l'attaque terroriste de mardi soir
Rassemblement dans le centre de Strasbourg en hommage aux victimes de l'attaque terroriste de mardi soir
© Getty - Thomas Lohnes

Entretien. L’auteur présumé de la fusillade de Strasbourg est né et a grandi dans la capitale alsacienne. Il était signalé pour radicalisation depuis son dernier séjour en prison en France, en 2015. Cette région est-elle devenue un terreau du terrorisme ? Les réponses du sociologue Farhad Khosrokhavar.

"Le terrorisme a une nouvelle fois frappé notre territoire à Strasbourg, nous rappelant de manière dramatique que [la menace est toujours existante]", affirmait ce mercredi midi le procureur de la République de Paris, Rémy Heitz. Il confirmait ainsi la motivation terroriste de l’attaque commise mardi soir en plein centre-ville, dont le bilan provisoire fait état de trois morts et onze blessés. Chérif C., l’auteur présumé des faits, condamné à 27 reprises pour des faits de violences, vols ou destructions et fiché S depuis mai 2016, est né et a grandi dans la capitale alsacienne.

Ce n’est pas la première fois que des djihadistes sont issus de Strasbourg et de sa région. Déjà pour les attentats du Bataclan en 2015 ou dans le quartier de l’Opéra, à Paris, au début de l’année, certaines personnes mises en cause étaient issues du Bas-Rhin. 36 profils en tout recensés depuis début 2000 par le journal Les Dernières Nouvelles d’Alsace. Avec notamment les accusés de la filière de Strasbourg. En mai dernier, dans Le Figaro, le maire de Strasbourg, Roland Ries, souhaitait "être davantage informé des foyers de radicalisation", d'autant que "10 % des fichés S vivraient dans l'Eurométropole".

Publicité

Entretien avec Farhad Khosrokhavar, directeur d’études à l’EHESS, l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, et auteur cette année du Nouveau jihad en Occident

Plusieurs fois déjà par le passé des terroristes étaient originaires de la capitale alsacienne ou du Bas-Rhin. Pourquoi ?

Strasbourg est l’une des villes où il y a une sorte d’ancrage, une sorte de tradition maintenant. On a eu le groupe de la Meinau par exemple. Il y a quelque temps une dizaine de jeunes sont partis d’un quartier. Déjà en 2000, il y a eu une tentative interceptée par les autorités, qui ont empêché le dénouement tragique d’un attentat, déjà sur le marché de Noël (images dans la vidéo ci-dessous). Strasbourg est un peu comme Nice, Toulouse, la banlieue parisienne, ou Lyon mais dans un passé plus lointain. On a des villes qui sont plus enclines, en quelque sorte, au djihadisme parce qu’il y a une tradition, parce qu’il y a des groupes de gens qui sont installés. A Strasbourg parce qu’il y a aussi la proximité de l’Europe, on peut passer en Allemagne et en Suisse. C’est l’une des villes mais ce n’est pas la seule. 

C’est une ville riche où l'on a des djihadistes qui ne le sont pas nécessairement. Mais on a aussi des villes pauvres qui devraient avoir beaucoup de djihadistes et qui n’en ont pas. Par exemple Marseille avec les quartiers Nord. Il y a eu très peu de djihadistes. Par conséquent, ce sont des phénomènes qui se produisent souvent en marge des communautés. A Strasbourg, la communauté musulmane ne suit pas le modèle dominant en France, c’est plutôt le modèle concordataire. Ils auraient donc moins de raisons de s’insurger par exemple à partir du rejet de ce que l’on pourrait appeler le modèle laïque. Néanmoins, il existe des djihadistes parce que ces phénomènes-là ne se déroulent pas au sein des communautés musulmanes mais souvent en marge. Il y a une autonomie par rapport à conditions extérieures. Strasbourg a eu la malchance d’être parmi les villes de France où l’on a eu ce phénomène depuis l’an 2000, cela fait maintenant presque deux décennies.  

Pour afficher ce contenu Youtube, vous devez accepter les cookies Publicité.

Ces cookies permettent à nos partenaires de vous proposer des publicités et des contenus personnalisés en fonction de votre navigation, de votre profil et de vos centres d'intérêt.

Vous faites référence à la cellule d’Al-Qaïda démantelée en 2000 qui visait la Cathédrale de Strasbourg et son marché de Noël. Quatre hommes arrêtés. Certains analystes remontent aux années 90 avec le GIA pour les liens avec l’Alsace. Qu’en pensez-vous ?

Comme à Nice, le GIA s’est installé à Strasbourg. Ils ont fait souche et ensuite ils ont contribué à la constitution de ces réseaux-là. Mais en même temps, le lien avec par exemple le groupe de la Meinau et le GIA n’est pas avéré. On n’a pas empiriquement de preuve de relation entre les deux. Même si cela a pu créer une atmosphère, une complicité, on n’a pas non plus de preuve de son implication dans les réseaux djihadistes des jeunes à Strasbourg dans la dernière décennie.

Un des trois terroristes du Bataclan en novembre 2015 vient de Wissembourg, une petite ville d’Alsace du Nord. Il n'était pas isolé : d'autres profils inquiétants avaient déjà été identifiés dans le Bas-Rhin. Par ailleurs, suite à l'attentat commis à Paris en mai 2018, un Strasbourgeois d'origine tchétchène, lié à l'auteur de l'attaque mortelle dans le quartier de l'Opéra (lui aussi passé par Strasbourg), avait été mis en examen pour association de malfaiteurs criminelle. Au total, Les Dernières Nouvelles d’Alsace recensent 36 profils de djihadistes dans la région du Bas Rhin. Cela fait beaucoup ?

C’est beaucoup. Ce sont des faits qui sont liés à une histoire, à des complicités, à ce que l’on pourrait appeler la contingence des circonstances, le fait que quelque chose d’accidentel peut créer la conjoncture. Mais il n’y a pas de causalité avec la situation socio-économique de la ville.

Chérif C. ne s’est pas formé en Syrie. Mais c’est le cas en moyenne de 7 djihadistes sur 10 parmi les 36 profils dénombrés en Alsace. Est-ce toujours une tendance ?

Non, la période faste en Syrie fut 2013-2016. C’était vraiment pendant la création du groupe l’Etat islamique. C’est cela qui a été fondamental. Et puis il existe une différence majeure entre les djihadistes. Il y a ceux qui ont été idéologiquement formés, c’est la plupart des attentats de 2015, et puis ceux qui ont opté pour le djihadisme pour des raisons qui ne sont pas nécessairement idéologiques. Je crois que c’est le cas de Chérif C. Il a un passé judiciaire extrêmement lourd, 27 condamnations. En fait, c’est plutôt un braqueur. En prison, ils sont vus comme le summum du prestige. Pour lui, je crois que c’est moins le motif idéologique religieux, que la volonté d’en découdre avec la société pour en finir avec une vie éclatée puisqu’il a passé une bonne partie de sa vie en prison et que cela allait recommencer avec l’arrestation infructueuse du matin même. 

Je crois que ce type de profil n’est pas un profil idéologique comme Salah Abdeslam ou d’autres qui ont été vraiment idéologisés en Syrie. Et puis je pense que lui, Chérif, comme d’autres cas de braqueurs, se réclament de l’islam radical parce que cela leur assure de la notoriété et une couverture médiatique partout dans le monde. Dans son cas, le seul point qui pourrait donner le sentiment d’une radicalisation au sens religieux du terme, c’est la prison. Les autorités carcérales disant qu’il a été radicalisé. Je crois que c’est faux. En prison, on confond souvent le fondamentalisme religieux et la radicalisation. D’ailleurs, j’ai travaillé suffisamment longtemps en prison pour le savoir et le leur dire. Le modèle de radicalisation en prison est souvent un modèle silencieux, c’est-à-dire on ne montre pas. Lui était tonitruant, il faisait du prosélytisme parce qu’il savait qu’il pouvait attirer l’attention. Le modèle laïque étant très réticent vis-à-vis du prosélytisme. Alors qu’en Allemagne, où il a passé plus d’un an en prison, ils n’ont détecté aucun signe de radicalisation. Je crois que dans son cas c’est de la provocation, un moment de désespoir, de ras le bol. Ses copains ont été arrêtés, on allait l’arrêter lui aussi, mais le matin il était absent. Il a voulu en découdre. 

Crier "Allahu akbar" lui donne cette espèce de notoriété qu’il n’aurait pas. S’il n’avait pas fait cela, cela aurait été un fait divers tragique, mais un fait divers. Maintenant, toute la presse mondiale en parle. Parler du djihad dans ce contexte-là, c’est la notoriété assurée. Je crois que c’est son cas comme le cas de beaucoup d’autres personnes, comme le tueur de Nice avec son camion. Ces cas-là se servent du djihadisme pour finir "en beauté". C’est vraiment ça ce qu’ils recherchent.

Pour afficher ce contenu Twitter, vous devez accepter les cookies Réseaux Sociaux.

Ces cookies permettent de partager ou réagir directement sur les réseaux sociaux auxquels vous êtes connectés ou d'intégrer du contenu initialement posté sur ces réseaux sociaux. Ils permettent aussi aux réseaux sociaux d'utiliser vos visites sur nos sites et applications à des fins de personnalisation et de ciblage publicitaire.