The Beach Boys, noir et blanc

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The Beach Boys, noir et blanc

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la vue 8 de Brian Wilson / Dennis au volant / la photo du groupe retenue par Alain Dister
la vue 8 de Brian Wilson / Dennis au volant / la photo du groupe retenue par Alain Dister
- Alain Dister / In-actua

Une séance photo de 1966, avec Alain Dister derrière l'objectif, montre entre les clichés les fêlures de ceux qui forment à l'époque l'un des plus grands groupes de pop au monde. Décryptage.

Prenez le plus grand groupe de la musique populaire américaine, The Beach Boys, imaginez-les à la veille de connaître leur plus grand succès : Good Vibrations. Quelques semaines avant la sortie de ce tube planétaire, un jeune photographe et critique de rock français, Alain Dister, a pu capter la réalité cruelle qui se cachait derrière l’histoire de ce titre. Une séance photo résumée en une planche contact inédite, l’harmonie qui se fissure, mauvaises ondes sous le soleil de Californie.

8 août 1966

A cette date, cela fait des mois que Brian Wilson, l’ainé des 3 frères qui composent le groupe avec un cousin et un ami de lycée, est à l'ouvrage en studio : il travaille sur un titre qui doit être son chef-d’œuvre : une symphonie de poche qui fera exploser tous les formats de la chanson pop : 3’30” de sonorités inédites, riff de violoncelle, Theremin, coupe écho, envolées des harmonies vocales qui ont rendu les Beach Boys célèbres. Le titre ? Good Vibrations, un slogan, un manifeste pour cette époque de bascule : c’est à la fois un titre qui signe la fin de l’âge d’or de la pop symphonique et qui annonce le Summer of Love et la vague de la contre-culture.

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C'est l’époque des excentricités. Chez Brian Wilson, dans la nouvelle maison de Laurel Way à Beverly Hills, les réunions de travail se tiennent dans la piscine, une tente indienne est installée dans la salle à manger, et le clou du spectacle est au milieu du salon : un gigantesque bac à sable où trône un piano à queue, c’est là que le musicien compose, jour après jour et nuit après nuit, les pieds dans le sable pour sentir la liberté de l’océan jusqu’au bout des orteils... jusqu’à ce qu’on rende compte que les principaux utilisateurs du bac à sable sont les chiens de la maison qui s’y soulagent consciencieusement.

Good vibrations ?

Quand le reste du groupe (les frères Denis et Carl, Mike Love le cousin, Al Jardine l’ami de lycée) rentre de tournée, l’ambiance n’est pas précisément au beau fixe. Passent encore les excentricités de Brian, passe encore le nouvel entourage du grand frère, une clique de branchés excentriques bien loin de l’image policée des Boys bien peignés et chemises à rayures assorties, non, ce qui ne passe pas c’est l’audace musicale de Brian.

Les premières tensions étaient apparues quelques mois auparavant pour la réalisation de l’album Pet Sounds, un disque qui représentait un tournant majeur dans la discographie du groupe : un quasi-concept-album, une sophistication mélodique inouïe dans la pop de l’époque, et des paroles qui, passées les premières évocations de la rencontre amoureuse, ne sont que complaintes, tourments, chagrin, un sublime ovni romantique venu de Californie. Le relatif échec commercial de l’album (une 10e place dans les charts aux États-Unis, certes une 2e place au Royaume-Uni), et les velléités d’indépendance artistique de Brian, qui sortira le single Caroline, no sous son propre nom, ont refroidit le climat.

En ce début de mois d’août, quand le groupe fait une pause à Los Angeles au milieu de sa tournée américaine estivale, cela fait déjà près de 7 mois que Brian travaille sur leur prochain single. Son but : repousser encore et encore les frontières de la musique, être à la fois reconnu par les foules et par ses pairs : les Beatles bien sûr, les Rolling Stones qui sont en studio en ville, l’inspirateur Phil Spector. La crème des musiciens de studio mobilisée, 4 studios différents, 22 sessions d’enregistrement : à plus de 50 000 $, Good Vibrations est déjà le titre le plus cher jamais produit. Et Brian n’est toujours pas satisfait : encore et encore, il reprend telle partie des enregistrements, revoit les arrangements et l’orchestration, superpose les pistes, perfectionne sa technique de production.

En découvrant la dernière version de Good Vibrations, Bruce Johnston, le membre du groupe qui remplace Brian en tournée, aurait eu cette phrase : “Avec cette chanson, soit on est n°1, soit ce sera la fin du groupe”. Quelle préscience ! Sa seule erreur, c’est que ce n’était pas une alternative : Good Vibrations sera bien à sa sortie au mois d’octobre 1966 n° 1 aux Etats-Unis, au Royaume-Uni et cela contribuera à faire élire The Beach Boys groupe vocal n°1 de l’année 1966 par le New Musical Express, coiffant au poteau les Beatles. Et ce triomphe momentané, sommet de la carrière du groupe, sonne aussi comme le début de la fin : dès 1967, les Beach Boys vont plonger dans une longue et douloureuse descente aux enfers, Brian toujours en tête. Projets avortés, échecs artistiques, drogues, folie, règlements de compte, la liste ne s'arrête pas là mais c’est une autre histoire.

planche contact
planche contact
- Alain Dister / In-actua

Revenons à notre séance photo du 8 août 1966. Devant l’objectif du Canon FP d’Alain Dister, c’est tout ce drame qui se joue en 38 poses et en noir et blanc. Regardons derrière l’image.

Après deux vues de test, c’est Brian Wilson qui apparaît. Il a 24 ans, visage poupin sous une coupe de cheveu à la mode, il est seul, assis sur une sorte de rocking-chair en rotin. Sans aucun doute un cauchemar pour le jeune photographe : pas un sourire, un bâillement réprimé à la vue n°4, les yeux de son modèle qui se défilent systématiquement, jusqu’à la vue n°13. Le photographe parvient à se placer face à Brian, mais l’image fait presque peur : renfrogné, regard vide, il est évident que le musicien de génie est, disons, perdu dans ses pensées.

Quand on sait ce qui attend Brian Wilson les mois suivants, difficile de ne pas y voir les signes avant-coureurs de l’effondrement futur : crises de panique, hallucinations auditives, délires paranoïaques, jusqu’à la dépression massive qui l’enfermera dans ses mâchoires pendant 20 ans.

Retenons cette image (vue 8) de Brian Wilson, génie romantique apparu dans la Californie des sixties, créateur isolé au sein d’un groupe qui est aussi sa famille, profil en clair-obscur.

la vue 8 de Brian Wilson / Dennis au volant / la photo du groupe retenue par Alain Dister
la vue 8 de Brian Wilson / Dennis au volant / la photo du groupe retenue par Alain Dister
- Alain Dister / In-actua

De la vue 16 à la vue 22, un nouveau personnage entre en scène : Dennis Wilson, le petit frère de Brian. Dennis, c’est l’enfant turbulent, c’est l’adolescent toujours à la recherche de nouvelles sensations, c’est lui qui, à 16 ans, donnera l’idée du premier single du groupe : Surfin. La planche de surf, il sera bien le seul de la bande à s’y aventurer.

Beau gosse, il sera l’un des princes du Los Angeles de l’époque ; flambeur, il frôlera aussi les abysses : il sera l’une des personnalités citées dans la plus terrible affaire de l’époque, les meurtres sauvages Tate-La Bianca, massacre que l’on doit à la Family du sinistre Charles Manson. L’année précédente, Dennis avait sympathisé par Charles Manson, une bonne partie de la Family s’était même installée chez lui. Avant que cette présence devienne trop encombrante et que les liens se rompent, Dennis avait apporté aux Beach Boys une composition de Manson, qu’ils enregistreront (sans créditer son véritable auteur) sur leur album 20/20, les paroles de Manson tristement prémonitoires Cease to exist devenant Cease to resist, chanson de mort devenue chanson d’amour.

Retrouvons notre planche contact : pas étonnant que nous y retrouvions Dennis au volant de son bolide, une Corvette Sting Ray gris argent, faisant crisser les pneus dans les collines de Beverly Hills et de Laurel Canyon pour impressionner le jeune photographe français.

Le film se termine (vues 23 à 37) avec les images classiques des Beach Boys : les 5 en formation de concert (sans Brian donc, et avec Bruce), tout en sourires, faisant les pitres avec ou sans accessoire.

De cette séance de pose, Alain Dister gardera finalement la vue 37, l’ultime du film, celle qui pour les magazines de l’époque incarne le mieux le mythe officiel : jeunes, américains, heureux, bref le rêve de la classe moyenne blanche enfin réalisé.

Aujourd’hui, 60 ans après la naissance des Beach Boys (est-ce le plus vieux groupe encore en activité ?), un autre mythe a remplacé celui des garçons de la plage et de l’éternel été californien : celui de Brian Wilson, génie musical tourmenté, créateur ayant tout donné à son art y compris sa santé mentale, son ultime chef-d’œuvre inachevé, l’album Smile qui devait suivre Good Vibrations l'entraînant corps et âme dans les limbes des sixties.

Laissons les mots de la fin à Charles Bukowski et à son poème "Beach Boys" de 1977 :

I watch the young boys on their surfboards
slim bodies gliding.
Some of them will end in madhouses
some of them will gain 40 pounds
some of them will suicide.
Most of them will stop coming to the beach.
and there is the sun and there is the sand
and the young boys zoom down palisades of water
and the young girls watch them.
They are thoughtless and pleased.
I stretch out
turn on my stomach
and they are
gone.

Découvrez en plus sur les Beach boys en écoutant la Série musicale ce samedi 17 et dimanche 18 juillet de 15h à 17h