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"The God Letter" : la lettre exceptionnelle d'Albert Einstein sur Dieu et la religion juive

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Portrait d'Albert Einstein, en 1944. Le physicien allemand meurt le 18 avril 1955 à Princeton.
Portrait d'Albert Einstein, en 1944. Le physicien allemand meurt le 18 avril 1955 à Princeton.
© Getty - Popperfoto/Getty Images

Une lettre d'Albert Einstein est mise aux enchères à New York ce mardi chez Christie's. Dans cette lettre, celui qui a théorisé la relativité évoque sa conception de Dieu et de la religion. Des paroles rares et une lettre estimée à plus d'un million de dollars !

"Le mot Dieu n'est pour moi rien d'autre que l'expression et le produit des faiblesses humaines." Voilà le cœur de la pensée d'Albert Einstein dans une lettre manuscrite à l'adresse du philosophe Allemand Eric Gutkind. Une lettre écrite près d'un an avant la mort de l'auteur de la théorie de la relativité, en 1954. 

Ce mardi, la maison Christie's la présente aux enchères. Son montant est estimé entre 1 et 1,5 millions de dollars. "Toutes les lettres d'Einstein ne se vendent pas à ce prix là. La plupart se vendent entre 1 000 et 10 000 euros. Cette lettre est exceptionnelle parce qu’il parle en détail de ce qu’il pense de Dieu et de la religion juive. Il exprime vraiment ses sentiments personnels", explique Thomas Venning, directeur du département Livres et Manuscrits de Christie's à Londres.  

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"The God letter"

La lettre manuscrite est adressée à Eric Gutkind, le plus grand physicien du XXe siècle. Ce jour-là, Einstein lui écrit après avoir lu son livre Choose Life : The Biblical Call to Revolt. "Sur le fond, Albert Einstein n'est pas vraiment d'accord avec Eric Gutkind mais dans la lettre il tente de trouver ce qu’il a en commun avec l'auteur, explique Thomas Venning. Dans son livre, Eric Gutkind développe l'idée que le peuple juif est un peuple choisi et qu'il est unique au monde. Mais Einstein explique que, pour lui, le peuple juif est un peuple comme un autre."

Pour moi, la religion juive est, comme toutes les autres religions, l'incarnation d'une superstition primitive (...) Et le peuple juif auquel j'appartiens fièrement, et à la mentalité duquel je me sens profondément ancré, n'a pas pour autant une forme de dignité différente des autres peuples. Au vu de mon expérience, ils ne sont pas meilleurs que les autres groupes humains, même s'ils sont protégés des pires excès par leur manque de pouvoir.                                    Extrait de la lettre d'Albert Einstein à Eric Gutkind, 1954

Dans cette lettre, le physicien allemand donne sa définition du mot "dieu", ce qui rend cette correspondance particulièrement inédite, selon Thomas Venning, qui a étudié des dizaines de lettres d'Einstein pour Christie's.  

Le mot Dieu n'est pour moi rien d'autre que l'expression et le produit des faiblesses humaines, et la Bible un recueil de légendes vénérables mais malgré tout assez primitives.                                    Extrait de la lettre d'Albert Einstein à Eric Gutkind, 1954

La lettre manuscrite et écrite en allemande est surnomée "The God Letter".
La lettre manuscrite et écrite en allemande est surnomée "The God Letter".
- CHRISTIE'S IMAGES LTD. 2018

Albert Einstein utilisait régulièrement le concept de Dieu dans ses lettres ou ses discours mais il ne détaillait jamais sa pensée ajoute l'expert anglais : "Il utilise ce concept pour représenter une logique profonde dans l’univers".  Parmi ses citations les plus connues : "Le bon Dieu ne joue pas aux dés." Cette lettre inédite a ainsi déjà fait monter les enchères il y a 10 ans, en 2008 : "Elle a été vendue pour 400 000 dollars. C'est une lettre symbolique avec le scientifique par excellence qui parle de Dieu et ce débat éternel entre la science et la religion. En anglais, on lui donne le titre de God Letter"

"Il avait beaucoup plus une parole libre à la fin de sa vie". Thomas Venning, directeur du département Livres et Manuscrits de Christie's Londres

2 min

Il écrivait beaucoup de lettres. Il était à partir des années 20 le scientifique, intellectuel, le plus connu au monde, et donc énormément de gens lui écrivaient et il répondait à peu près à tous. Chaque année, dans les ventes aux enchères, on voit des douzaines si ce n'est pas des vingtaines de lettres d'Einstein. Mais à la fin de sa vie, il y avait beaucoup plus de plaisir dans sa correspondance.

"Je crois au Dieu de Spinoza"

Comme le révèle "The God Letter", durant toute sa vie d’adulte, Einstein ne croit pas au Dieu que l'on peut retrouver dans les religions monothéistes mais il ne se présente pas comme athée pour autant. Dans sa lettre mise aux enchères mardi 4 décembre, il mentionne par ailleurs Spinoza pour appuyer son propos. Le philosophe juif du XVIIe siècle l’a largement inspiré dans sa vision de la religion. 

Comme le souligne l’historien Simon Veille dans un article écrit pour Le Monde des religions, lorsqu’on lui demande si il croit en Dieu, Einstein répond : "Je crois au Dieu de Spinoza, qui se révèle dans l'harmonie de tout ce qui existe mais non en un Dieu qui se préoccuperait du destin et des actes des êtres humains."

L'auteur de Einstein et la tragédie du XXe siècle, invité des Racines du Ciel sur France Culture en 2013, développe :

L’idée est qu'il n’existe pas un dieu personnel anthropomorphe qui peut punir et récompenser mais que dieu est partout et nulle part à la fois. Il n’intervient pas dans la sphère des hommes. 

Albert Einstein ne croit donc pas au "Dieu personnel, avec une longue barbe, qui puni, récompense et qui finalement souscrit aux besoins des gens par leur désir de croire en quelque chose ou leur peur de la  mort." Mais il ne cherche pas à tout expliquer pour autant, nuance l'historien. Ainsi, dans une lettre en réponse à une jeune fille le questionnant sur ses croyances en 1936, Einstein précise : "N’importe qui de sérieusement impliqué dans la poursuite de la science devient convaincu qu’un esprit est manifeste dans les lois de l’Univers. Un esprit largement supérieur à celui d’un homme, et en face duquel nous, avec nos modestes pouvoirs, devons nous sentir humbles."

Albert Einstein célèbre ses 75 ans à l'université de Princeton, le 15 mars 1954
Albert Einstein célèbre ses 75 ans à l'université de Princeton, le 15 mars 1954
© AFP - ACME

La plus belle chose que nous puissions éprouver c’est le côté mystérieux de la vie. C’est le sentiment profond qui se trouve au berceau de l’art et de la science véritables. Celui qui ne peut plus éprouver ni étonnement, ni surprise, est pour ainsi dire mort ; ses yeux sont éteints. L’impression du mystérieux, même mêlée de crainte, a créé aussi la religion. Savoir qu’il existe quelque chose qui nous est impénétrable, connaître les manifestations de l’entendement le plus profond et de la beauté la plus éclatante, qui ne sont accessibles à notre raison que dans leurs formes les plus primitives, cette connaissance et ce sentiment, voilà ce qui constitue la vraie dévotion : en ce sens et seulement en ce sens, je compte parmi les hommes les plus profondément religieux.                  
Je ne puis me faire l’illusion d’un Dieu qui récompense et punisse l’objet de sa réaction, qui surtout exerce sa volonté de la manière que nous l’exerçons nous-même. Je ne veux pas et ne puis pas non plus me figurer un individu qui survive à sa mort corporelle, que des âmes faibles par peur ou par égoïsme ridicule, se nourrissent de pareilles idées ! Il me suffit d’éprouver le sentiment du mystère de l’éternité de la vie, d’avoir la conscience et le pressentiment de la construction admirable de tout ce qui est, de lutter activement pour saisir une parcelle, si minime soit-elle, de la raison qui se manifeste dans la nature.                  
- Einstein, Comment je vois le monde, Flammarion. 

54 min

Mais comme tous les hommes, tout au long de sa vie, Einstein va vivre avec ses doutes et ses incertitudes. Ainsi, Walter Isaacson, auteur d'une biographie du scientifique, explique que ses opinions à propos de la religion et sa façon de les exprimer ont varié au cours du temps : "Cela dépendait parfois de la personne à qui il s’adressait. Pourquoi cela ? L’explication, je pense, la plus simple : parce qu’il était humain."

C'est donc à la fin de sa vie que le penseur a offert le plus clairement ses réflexions sur le sujet. Selon Thomas Venning, la parole d'Einstein était alors plus libre que dans les années 20. Sans être une réponse définitive, "The God letter", écrite un an avant sa mort, peut être considérée comme l'aboutissement de la pensée d'Einstein sur la religion.

L’identité juive d’Albert Einstein

Albert Einstein n’a pas toujours été aussi critique à l’égard des religions monothéistes. Ses parents, de confession juive, ne sont pas religieux. Mais le futur génie suit tout de même un enseignement de la culture juive. A partir de 8 ans et jusqu’à ses 12 ans, il choisit le judaïsme comme religion et le pratique. L’historien Simon Veille raconte : "Il était très croyant. Tellement, qu'il s'en prenait parfois même à ses parents parce qu’ils mangeaient du porc. Cela s’est arrêté à l’âge de 12 ans, après sa rencontre avec un étudiant en médecine. Il lui a fait découvrir des livres de sciences, de géométrie, des livres sur la nature et il a abandonné toutes ses croyances."

A travers la lecture de livres scientifiques populaires, j’ai rapidement atteint la conviction que beaucoup d’histoires de la Bible ne pouvaient pas être vraies.                  
Citation d'Albert Einstein tiré de la plaquette de présentation de la lettre "The God Letter"

Après cette expérience, Einstein déclare devenir suspicieux envers n’importe quel type d’autorité : "Une attitude qui ne m’a jamais abandonnée", écrit-il.  

"Einstein a eu une phase d'émulation, une fébrilité religieuse. Cela a commencé à 7, 8 ans." L’historien Simon Veille

2 min

Dans les années qui suivent, Albert Einstein ne croit donc plus au judaïsme mais il gardera toujours son "identité juive", précise Thomas Venning : "C’était un peuple auquel il appartenait." Dans un article écrit pour Le Monde des religions, l’historien Simon Veille analyse que, pour Einstein, "les juifs sont une communauté de tradition dont la religion n'est qu'une composante." Toujours selon Simon Veille, le scientifique allemand considère "qu'un juif qui abandonne sa religion ne cesse pas plus d'être juif qu'un escargot qui se détache de sa coquille."

Un peuple juif, pour lequel Albert Einstein se battra. En tant que personnalité connue dans le monde entier, le physicien profite de sa force de parole pour dénoncer le régime d’Hitler et pour défendre un sionisme modéré. "Dans les années 20, il ne se mêlait pas encore des affaires publiques mais il vivait en Allemagne et s’est toujours opposé au parti nazi et à Hitler", signale Thomas Venning.

Roni Gross dirige les archives d'Albert Einstein conservées à l'université hébraïque de Jérusalem. Photo de février 2016
Roni Gross dirige les archives d'Albert Einstein conservées à l'université hébraïque de Jérusalem. Photo de février 2016
© Getty - Lior Mizrahi

Au moment de la prise de pouvoir d'Hitler, le 30 janvier 1933, Albert Einstein s'y oppose publiquement et part, quelques mois plus tard, aux Etats-Unis. "Il a rendu son passeport allemand et n'est jamais retourné en Europe", ajoute le directeur du département Livres et Manuscrits de Christie's, à Londres. "Einstein a même été déclaré ennemi du parti Nazi, à un moment sa tête était mise à prix."

Interview de Thomas Venning, directeur du département Livres et Manuscrits chez Christie's à Londres

2 min

Jusqu'en 1945, il n'a cessé de dénoncer et de s'opposer à l'Allemagne et il a fait tout ce qu'il pouvait dans les années 30 pour aider les juifs allemands et autrichiens pour s'enfuir d'Europe et trouver des places pour se réfugier à l'étranger. Cela faisait partie de son identité juive mais aussi d'une mission personnelle. Il voulait poursuivre sa prise de position contre Hitler en tant que personnalité publique.

Albert Einstein participe également à la création de la prestigieuse Université hébraïque de Jérusalem. Il l'inaugure en 1925 et y donne des conférences. Avant sa mort, il lui léguera toutes ses archives et ses écrits. C'est dans cette université que l'on retrouve la plus grande collection du physicien.