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"The Square" Palme d'or à Cannes : l’occasion ratée d’un palmarès mortifère

Par
Ruben Ostlund, réalisateur de "The Square", Palme d'or 2017 au festival de Cannes
Ruben Ostlund, réalisateur de "The Square", Palme d'or 2017 au festival de Cannes
© AFP - Valéry Hache

"The Square" du suédois Ruben Ostlund obtient la Palme d'or. Le jury de Pedro Almodovar aurait pu transformer le plomb, pour ne pas dire le plombant, en or, avec le film de Campillo, qui obtient le Grand prix. Il a choisi de refléter le nihilisme de cette compétition, c’est dommage…

On l’espérait très fort, et ça aurait eu du panache : donner la Palme d’or à Robin Campillo et à son « 120 battements par minute », au-delà de tout désir cocardier, c’eut été récompenser un film furieusement d’aujourd’hui en même temps qu’il évoque un épisode jamais représenté de l'histoire récente, celle de la lutte des activistes d’Act Up il y a 25 ans pour provoquer la prise de conscience des pouvoirs politiques face à l’épidémie de sida et accélérer la mise sur le marché de médicaments susceptibles de sauver ceux que la maladie tuait alors encore.

A ECOUTER La jeunesse de Bruno Dumont et Robin Campillo (la Grande table)

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Un grand film sur l’action politique, comment elle se débat, se décide et s’agit. Comment, quand la mort qui vient n’est plus une éventualité mais une certitude, intime et politique se mêlent indissociablement. Un grand film collectif (« on n’est jamais aussi grands, beaux et forts qu’à plusieurs », a déclaré en recevant son prix Robin Campillo, lui qui sait si bien mettre en scène l’investissement d’un espace par des corps), formidablement porté par un casting de quasi inconnus (Adèle Haenel, impeccable, mais à part), et extraordinairement émouvant, sans jamais chercher le pathos. Et surtout, on va y revenir, dans un palmarès reflétant assez exactement l’aspect très mortifère de la sélection, enfin un film tourné vers la vie, un hommage à ceux qui sont partis, certes, mais surtout à ceux qui ont survécu, et se sont battus. « 120 battements par minute » a reçu le Grand Prix du Jury, c’est déjà très bien, mais il méritait mieux…

Tout et son contraire

On sait d’ailleurs que le Grand Prix du Jury est généralement le choix du président, en l’occurrence Pedro Almodovar (et on voit comprend combien ce film a pu le toucher), et la Palme d’Or le fruit d’un consensus au sein du jury. A ce titre, « The Square » était le candidat parfait, ménageant toutes les susceptibilités et toutes les opinions, la chèvre et le chou, le tout et son contraire, sans jamais que cette dialectique du « en même temps » débouche sur quoi que ce soit, sauf souvent le rire, ce qui est déjà appréciable.

Ruben Östlund s’attaque depuis ses débuts aux contradictions entre les discours et l’idéologie bien-pensants de son pays, la Suède, et au-delà de toute la civilisation occidentale. Dans « Play », il mettait en scène le racket de petites têtes blondes par une bande d’adolescents noirs, et suscitait déjà un certain malaise. Dans « Snow Therapy », « Force Majeure » en français, un père de famille abandonnait sa famille au danger d’une avalanche, et devait ensuite longtemps payer sa lâcheté et son incapacité à y faire face.

Pour « The Square », comédie satirique et surplombante qui restera donc dans l’Histoire du cinéma comme la Palme d’or 2017, c’est un directeur de musée d’art contemporain qui est mis en crise : il prépare une exposition sur la tolérance, mais s’avère incapable de la pratiquer lui-même lorsqu’il se fait voler portefeuille et téléphone portable. Le film est beau, Ruben Östlund sait faire de belles images, il a un incontestable talent pour mettre en scène des plans séquences et étirer jusqu’au malaise des situations, sans toutefois toujours savoir les conclure.

Il est souvent très drôle, mais c’est sans beaucoup de finesse, sans jamais, encore une fois, dépasser la tautologie de cette contradiction, qu’il insiste sur la coexistence dans un même espace de deux mondes qui ne se voient pas, les bourgeois cultivés d’un côté, les immigrés, Roms et SDF de l’autre. La façon dont l’art contemporain est traité dans le film est assez symptomatique de cette volonté manifeste de ne jamais trancher : il est à la fois magnifié comme expression artistique sincère, dérangeante et porteuse de sens, et étrillé pour son ridicule, ses pompes et ses mondanités. Une façon un rien roublarde de ménager tous les publics, et donc cette année, de fédérer un jury.

Des Américains partout

Pour le reste, les prix d’interprétations n’auront surpris personne, ce sont ce qu’on appelle des rôles payants. Diane Kruger donne toute l’étendue de ses capacités dans « Aus Dem Nichts »/« In the Fade » de Fatih Akin, passant de la joie à la douleur, du deuil à l’acceptation, puis à la résolution vengeresse. Elle s’en tire bien, avec même une certaine dignité qui ne va pas chercher les larmes du spectateur.

Joaquin Phoenix est impressionnant de présence torturée et d’inquiétante animalité dans « You Were Never Really Here », de Lynne Ramsay, où il campe un tueur brutal adepte du coup de marteau et sauveur de petites filles en détresse.

Mais pour le reste, quel drôle de palmarès ! Un prix de la mise en scène pour la très décorative et laborieuse mise en images toute vaporeuse par Sofia Coppola des « Proies », quand l’immense metteur en scène russe Andreï Zvyagintsev n’écope que d’un tout petit Prix du Jury avec l’imposant « Loveless » ? Fallait-il récompenser Nicole Kidman d’un Prix spécial du 70e anniversaire, si ce n’est pour saluer sa productivité : 3 films en sélection officielle cette année, plus la série de Jane Campion, « Top of the Lake » ? Et donner ainsi indirectement un deuxième prix aux « Proies » de Sofia Coppola, comme à « Mise à mort du cerf sacré » de Yorgos Lanthimos, dans lequel elle joue également, un film déjà auréolé d’un prix du scénario pour cette punition infligée au spectateur coupable par nature, comme chez Michael Haneke, d’on ne sait quel pêché consubstantiel ? Deux prix encore pour « You Were Never Really Here », avec ce prix du scénario ex-aequo pour Lynne Ramsay. Le tout donne une surprésence des films américains ou dont l’action se situe aux Etats-Unis, une dominance culturelle qui reflète inexactement la diversité de la sélection, mais sans doute les goûts du jury.

Au pays des enfants morts

En distinguant tous ces films, il aura en tout cas su mettre en valeur la dimension extrêmement mortifère, pour ne pas dire nihiliste, de la compétition cannoise de cette année, avec les enfants en premières victimes. Dans les films récompensés, ils auront été abattus d’un coup de fusil, enlevés et prostitués, pulvérisés à l’explosif, assassins eux-mêmes, quand ils ne disparaissaient pas volontairement pour échapper au monde des adultes, à leur violence et à leur mesquinerie.

Une violence symbolique qui résonnait avec douleur avec l’actualité la plus immédiate, à Manchester et ailleurs. L’espoir et le souffle de vie que porte « 120 battements par minute » auraient pu, momentanément, nous en consoler. On se contentera du Grand Prix du Jury, c’est déjà pas si mal…