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Théâtre : quand les élus savonnent les planches

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Compagnie Footsbarn, dans l'Allier
Compagnie Footsbarn, dans l'Allier
© Maxppp - Footsbarn

Dans l'Allier, les compagnies de théâtre ont appris qu'elles ne toucheraient plus de subventions de la part du département. Cette décision est-elle symptomatique d'un désintérêt global des élus pour le spectacle vivant ? Ou carrément d'une volonté de mainmise sur la création ?

Mise à jour, le 14 mars 2016

Dans l'émission Sur la Route du 12 mars 2016, Julie Gacon recevait Jean-Sébastien Laloy, vice président du Conseil général de l'Allier chargé de la Culture, et Bernard Pozzoli, élu PS (opposition), pour revenir sur la polémique de la suppression des aides à la création aux compagnies de théâtre par le département (sujet de l'article ci-dessous). Jean-Sébastien Laloy affichait finalement  l'intention du département de sanctuariser l'aide aux compagnies de l'Allier : "On est en train de travailler à mettre en place un dispositif d'aide à la création". Et d'ajouter : "Il n'a jamais été question de supprimer les aides aux compagnies professionnelles de théâtre."

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Dans l'émission Sur la route, Jean-Sébastien Laloy affirme que les subventions pour les compagnies de l'Allier seront maintenues

4 min

Redécouvrez l'article que nous avions consacré à ce sujet en janvier 2016

De 10 000 à 20 000 euros. Jusqu'à il y a peu, c'est ce que pouvaient toucher les compagnies de théâtre professionnelles de l'Allier, auprès de leur département. Quant aux compagnies qui débutaient, elles pouvaient bénéficier d'aides au projet allant jusqu'à 6000 euros. Des subventions qui n’avaient pas diminué ces trois dernières années. Mais le 15 décembre 2015, elles ont appris qu'elles ne toucheraient plus ces financements.

En France, les compagnies de théâtre professionnelles sont généralement subventionnées par trois entités : la Région, les Conseils départementaux, et les Directions régionales des affaires culturelles (services du ministère de la Culture). Claudine Bocher est chargée de production à la compagnie la Belle Meunière. Pour eux, l'aide financière du département représentaient 20% de la totalité de leurs subventions.

La décision des élus de l'Allier les a, dit-elle, "stupéfiés ". Une surprise d’autant plus grande que, selon elle, le secteur du théâtre est très dynamique sur un département qui l’est moins :"l'Allier a des difficultés en terme économique et en terme de désertification. Il y a toute une histoire de théâtre dans ce département. C’est un vivier de compagnies théâtrales, plusieurs sont connues nationalement et internationalement."

"C'est très compliqué pour les compagnies parce que ce n'est pas seulement que ça les fragilise, mais je pense que beaucoup d'entre elles, qui ne vivaient que de ces subventions, risquent de disparaître purement et simplement." Carole Thibaut, directrice du Centre dramatique national de Montluçon

De son côté, Jean-Sébastien Laloy, vice-président du Conseil départemental de l'Allier en charge de la culture notamment, se dédouane en évoquant la situation financière catastrophique du département : "Le département, pour éviter la faillite, doit trouver en 2016, 17 millions d’euros d’économie. " Et de pointer du doigt les 6 millions d'euros de baisse des dotations de l'Etat.

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"En 2015 le budget de la culture pour le Conseil départemental, c’était environ 6,5 millions d’euros. En 2016 ce sera 6 millions d’euros. Ce ne sont pas uniquement les compagnies de théâtre qui sont touchées. Moi je les invite à se tourner vers l’Etat et les DRAC. Parce que si aujourd’hui on est contraint de faire ces économies de fonctionnement, c’est parce que l’Etat vient baisser nos dotations." Jean-Sébastien Laloy

Une suppression sans préavis_

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Les compagnies de l'Allier déplorent toutes qu'il n'y ait eu ni préavis, ni concertation. La compagnie La Belle Meunière affirme ainsi n'avoir pas eu le moindre contact avec le département : "Ils auraient pu au moins réunir l’ensemble des compagnies. Il n'y a eu aucune évaluation de qui on est, de ce qu'on fait, de combien on a de salariés, de combien de tournées on fait..." Le Conseil départemental nie en partie ces allégations, mais semble quand même un peu gêné aux entournures : "Il n’est pas possible d’informer les compagnies d’une décision qui n’est pas encore prise. La décision a été prise lors de la session du Conseil départemental du mois de décembre."

LOI NOTRe, ARTICLE 103 : La responsabilité en matière culturelle est exercée conjointement par les collectivités territoriales et l'Etat dans le respect des droits culturels énoncés par la convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles du 20 octobre 2005.

Ces compagnies se sont rapidement réunies en collectif et ont demandé une réunion avec les élus du Conseil départemental. Jean-Sébastien Laloy assure que celui-ci les recevra, mais qu'il ne reviendra pas sur cette décision : "On est un des départements qui a ce type de subventions, je rappelle que ce n’est pas une compétence obligatoire des Conseils départementaux depuis la réforme de la loi NOTRe _(promulguée le 7 août 2015, NdlR) : les Conseils départementaux n’ont plus cette compétence en matière culturelle. Il y a déjà un certain nombre de départements qui n’allouaient pas ce type de subventions._"

Forbidden di Sporgersi
Forbidden di Sporgersi

Retrouvez ici un reportage sur la pièce Forbidden di Sporgersi , de la Compagnie La Belle Meunière, tourné pendant le festival d'Avignon 2015

Des compagnies soumises à la censure des maires ?

Pour Claudine Bocher, l'argument de la situation financière délicate du département n'est pas suffisant : "Si on regarde bien les chiffres, l’économie sur le secteur culturel est assez faible puisqu’elle est autour de 6%. En fait c’est plutôt une réorientation des budgets à laquelle on assiste. Elle pénalise complètement la création artistique et les artistes au profit de l’événementiel. "

Car les élus de l'Allier se défendent d'avoir supprimé les subventions aux compagnies de théâtre, disant avoir simplement remplacé la subvention de fonctionnement annuelle (qui était de 130 000 euros chaque année au total) par deux nouveaux dispositifs : une aide aux communes (pour un événement par an) et un autre d’aide accrue à l’organisation de festivals.

Double dispositif qui ne compense absolument pas l'aide au fonctionnement, selon Claudine Bocher : "L’événementiel pour eux, c’est une manifestation par an et par commune avec une subvention maximum de 1500 euros et une aide aux festivals qui s’élève au maximum à 20 000 euros. Dans le meilleur des cas on passe dans deux ou trois communes… On est aussi dans une région où il y a assez peu de grands plateaux, donc ça implique des petits spectacles." Elle déplore aussi qu'il ne soit plus question d'aides à la résidence d'artistes.

"Le spectacle pour une compagnie c'est un peu le haut de l'iceberg, dessous il y a un travail qui est fait de maillage sur le territoire, d'ateliers dans les écoles..." **Carole Thibaut, membre du Syndeac

**Madeleine Louarn, présidente du Syndicat des entreprises artistiques et culturelles (Syndeac) et metteur en scène , voit dans ce nouveau dispositif quelque chose de beaucoup plus grave encore que cette suppression de budget. Selon elle, le département porte atteinte à la liberté de création des artistes, en donnant aux mairies les pleins pouvoirs pour les diffuser... ou non :

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"On met les départements à caution de la nature de la création, des interventions... Que l'argent public soit donné avec certaines conditions me paraît légitime. Mais la liberté du propos doit être complètement garantie. Hors, depuis deux ans, depuis les dernières élections, les maires interviennent souvent pour demander à ce que certains spectacles ne soient pas programmés." Madeleine Louarn

Loin de s'émouvoir de l'indignation des compagnies, Jean-Sébastien Laloy se félicite que grâce à ce double dispositif, "500 000 euros leur seront dédiés afin qu'elles puissent se produire sur le territoire du département ". Pour le reste, il incite ces mêmes compagnies à développer des pistes d'autofinancement :

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Footsbarn, dans l'Allier
Footsbarn, dans l'Allier

Cette invitation à l'autofinancement agace passablement, du côté des compagnies. "Moi je pense que ces gens sont formidables, car ils ont une méconnaissance absolue de notre économie ", lance Claudine Bocher. Soulignant notamment que les compagnies consacrent déjà une énergie importante à générer des recettes propres au travers de coproductions notamment.

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Quant au mécénat, "un doux rêve ", d'après Carole Thibaut, pour qui la France n'a aucune culture du mécénat culturel. "Sauf pour des grosses choses extrêmement événementielles, mais ce n'est pas dans l'Allier qu'on va rencontrer ça, ça peut être de très gros spectacles avec des têtes d'affiche où là, oui, il peut y avoir du sponsoring. " Le travail culturel et engagé des compagnies, qui n'est pas médiatisé, n'intéresse pas les financeurs privés, selon elle. "La chose a été tentée dans plein d'endroits depuis vingt ans, et à chaque fois c'est pratiquement impossible à mettre en place. Et de toute façon, ce n'est jamais quelque chose de pérenne. " Pour Carole Thibaut finalement, le seul autofinancement envisageable consisterait en des campagnes de financement participatif lancée sur internet à destination des amis et des familles.

Théâtre_subventions aux compagnies
Théâtre_subventions aux compagnies

La baisse des subventions aux compagnies de théâtre : une problématique nationale ?

L'organisation du secteur est si compliquée, qu'il n'existe pas de documents informant de la manière dont l'ensemble des compagnies sont subventionnées sur le territoire.Mais globalement, le Centre national du théâtre et les syndicats s'accordent à dire qu'à leur sens, c'est la première fois qu'un département supprime ainsi des subventions de fonctionnement à des compagnies. Seule Madeleine Louarn, du Syndeac, affirme qu'il ne s'agit pas là d'une première, et que même pas 50% des départements financent directement les compagnies de théâtre, attendu que la culture ne fait pas partie des compétences obligatoires des départements : "Je sais par exemple qu'en Bretagne, le Finistère et le Morbihan défendent une vraie politique de soutien, les Côtes-d'Armor ont eu une politique très volontariste pendant de très longues années, et l'Ille et Vilaine n'a quasiment jamais eu de politique culturelle. "

"Le budget de l'Ille et Vilaine est plus important que le budget de la région Bretagne. La collectivité qui aide le moins la culture, ce sont les régions, car ce sont elles les moins dotées. Les départements sont des éléments très importants quand ils ont décidé de mener une politique culturelle, car ils ont des budgets en masse." Madeleine Louarn

Ecoutez-la retracer l'évolution globale (et décroissante) des subventions attribuées aux compagnies à l'échelle nationale, sur ces dernières années :

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Et pour elle, si le sort de l'Allier fait tant de bruit, c'est que nous sommes "dans l'élan de la préélection régionale, alors que Laurent Wauquiez a fait des déclarations assez fracassantes sur la culture" . Elle y voit le fruit de votes concertés entre la région et le département, pour essayer de "redonner une vraie politique de droite " en faisant de l'Allier "un laboratoire".

Dans une interview au Progrès datée du 13 novembre, Laurent Wauquiez, récemment élu président de la région Auvergne-Rhône Alpes, où se situe l'Allier, proposait de "fermer les formations fantaisistes comme celles des métiers du cirque et des marionnettistes."

D'autres, comme Carole Thibaut, temporisent : "Je pense que ce sont des déclarations liées à une période préélectorale. Pour moi ça n'a pas beaucoup de résonance. Je ne suis pas plus inquiète ou moins inquiète, j'attends de voir quelles politiques vont être réellement mises en place" .

Les votes des budgets ont lieu en mars/avril, et, certaines sessions préparatoires vont se tenir incessamment. Le suspens sera donc bientôt levé, estime Claudine Bocher : "Ça doit être à peu près pareil dans tous les départements. On va savoir ce qu’il va se passer là, dans le mois qui vient, un peu comme dans les régions d’ailleurs" .

"On peut espérer que Laurent Wauquiez soit très minoritaire dans son option. Dans l'ensemble des élus des dernières élections régionales, tous ont dit, sauf lui, qu'ils allaient augmenter le budget de la culture." Madeleine Louarn

Suppression de festivals, crise du régime des intermittents, baisse des subventions... Retrouvez-ici un état des lieux du budget alloué à la culture, dans les régions> "Damnation, nominations & constitution" : la revue de presse culturelle d'Antoine Guillot du 11 janvier traitait des événements dans l'Allier

La culture est le cinquième plus gros contributeur au PIB français, dont elle représente 3%. Pourtant, Jean-Sébastien Laloy affirme ne pas craindre un retour de bâton économique pour le département : "Les représentations dans les petites commune seront toujours soutenues par le Conseil départemental de l’Allier. " Mais Claudine Bocher, comme Carole Thibaut, sont plus pessimistes. Et cette dernière, d'évoquer le cas de la commune de Hérisson, qui n'existe, pour elle, que grâce aux artistes et aux techniciens qui y habitent : "C'est devenu un ferment économique, et de vie, extrêmement fort à ces endroits-là. Je pense que dans les écoles primaires de Hérisson, il doit y avoir un très grand nombre d'enfants de techniciens et d'artistes du spectacle vivant. Je ne suis pas sûre que les élus mesurent à quel point ça peut impacter profondément la vie sur le département, au-delà des spectacles. "