Thierry Frémaux sur Cannes 2020 : "On nous a reproché à un moment de nous obstiner"

Publicité

Thierry Frémaux sur Cannes 2020 : "On nous a reproché à un moment de nous obstiner"

Par
La sélection officielle de la 73è édition a été révélée le 3 juin par Thierry Frémaux, le directeur général, et Pierre Lescure, le président du Festival de Cannes.
La sélection officielle de la 73è édition a été révélée le 3 juin par Thierry Frémaux, le directeur général, et Pierre Lescure, le président du Festival de Cannes.
© AFP - Serge ARNAL

Entretien. Le Festival de Cannes n'a pas pu avoir lieu dans son format habituel du 12 au 23 mai à cause de la crise sanitaire. Il se réinvente à partir de ce mardi soir jusqu'à jeudi : une mini édition spéciale au cours de laquelle seront présentés quatre longs-métrages.

Un Festival de Cannes en automne plutôt qu'au printemps : malgré la crise sanitaire, le plus prestigieux festival de cinéma au monde s'invite sur la Croisette, sous l'intitulé "Spéciale Cannes 2020". Après avoir été reportée puis annulée à cause de la crise sanitaire, la 73è édition se tient finalement dans une version revisitée à partir de ce mardi 27 octobre jusqu'à jeudi 29. Seuls quatre des 56 films de la sélection officielle, dévoilée début juin, vont être projetés en avant-première, avec en ouverture Un triomphe d'Emmanuel Courcol avec Kad Merad. Pour Thierry Frémaux, le directeur général du Festival de Cannes, ces trois jours ne sont pas la 73è édition du Festival mais plutôt "une mini édition spéciale", "un petit événement cannois que l'histoire gardera". La Palme d'or du court-métrage sera même remise ce jeudi 29 octobre.

La Grande table
29 min

Pourquoi avoir maintenu cette version du festival ? Est-ce que pour vous c'était une manière d'envoyer un message à l'industrie du 7è art asphyxiée par la crise ?

Publicité

Il se trouve que cela tombe à un moment fragile, après d'autres, sur l'état du cinéma, l'état des cinémas. Mais si on est surtout ici à Cannes c'est pour être avec les Cannois, pour être avec la ville de Cannes, avec son maire, avec les hôteliers, les professionnels, tous ceux que nous n'avons pas vus au mois de mai dernier puisque l'édition physique du festival n'a pas eu lieu. Et on s'était promis d'accompagner les films et on les a accompagnés à Deauville, à San Sebastian, au Festival Lumière à Lyon. Et on ne voulait pas ne pas venir à Cannes. On avait prévu en ces vacances de Toussaint de venir avec des metteurs en scène et de faire des compétitions de courts-métrages et des concours de films d'école. Et puis, évidemment, la situation s'aggrave de jour en jour, donc on a à la fois un sentiment de plaisir et de joie d'être ici et en même temps, une fébrilité qui est celle, je crois, de tous les Français. 

Vous avez dû revoir l'heure de certaines projections à cause du couvre-feu (dans les Alpes-Maritimes) ?

En effet, les films étaient prévus à 19 heures. Ils sont à 18 heures. Tout ça n'est pas une grande affaire. On avait également des dîners qu'on ne pourra pas faire. L'essentiel, c'est d'être là avec les films puis d'accompagner. Vous savez l'idée que Cannes, que le festival, en tout cas, se déploie d'une manière différente, ce n'est pas pour déployer son enseigne et son drapeau. C'est fait pour ce à quoi le festival sert : c'est-à-dire aux artistes, aux professionnels, à la presse, au public, pour essayer de faire bouger un peu l'idée qu'il y a de très bons films. On avait très peur après la belle année 2019, avant le confinement, quand on commençait à préparer Cannes 2020, on se disait : 'Jamais on ne fera aussi bien'. Et puis, vous voyez le film de Thomas Vinterberg, Antoinette dans les Cévennes, tous les films qui arrivent, Un triomphe, le film d'Emmanuel Courcol qui ouvre ce (mardi) soir cette édition spéciale sur la Croisette... c'est des films formidables et du coup, on est content de les accompagner et de montrer que des cinéastes et producteurs ont travaillé et que les exploitants travaillent. 

On s'était promis d'accompagner les films et on les a accompagnés à Deauville, à San Sebastian, au Festival Lumière à Lyon. On ne voulait pas ne pas venir à Cannes.              
Thierry Frémaux, directeur général du Festival de Cannes

Ce n'était pas décourageant pour vous ? Il y a eu ce report puis une annulation, il a fallu s'adapter à toutes ces contraintes sanitaires. Certains auraient fini par abdiquer à votre place, en se disant rendez-vous en 2021 ?

Oui, c'est vrai. On nous a même reproché à un moment de nous obstiner mais on ne comprenait pas ce que ça voulait dire. D'abord, rien ne nous a découragés au printemps, parce qu'on était à la maison : on voyait des films, on faisait la sélection, alors que des gens étaient en réanimation dans les hôpitaux, donc ce n'était pas une grosse souffrance que d'essayer de tenir notre rang. Et puis en effet, il y a le côté ne pas présenter une image dégradée du Festival de Cannes. On est assez content d'avoir su réinventer un peu cette édition. Il y a une sélection officielle à la fin de l'hiver, quand tout le monde aura vu tous les films, ce sera intéressant de savoir qui aurait mis quoi en compétition, quel aurait été le palmarès, quand tout cela sera derrière nous, on s'amusera à faire ça. Mais dans cinquante ans, quand on aura oublié qu'il y aura eu une épidémie en 2020, il restera une sélection officielle. C'est aussi parce qu'il y a des gens qui ont, eux aussi, eu le courage de continuer de nous présenter des films et d'accepter que les films sortent. Il y a des films qui sortent, vous imaginez dans quel état sont les distributeurs qui lancent un film demain, alors que visiblement, on va nous annoncer des mesures plus restrictives. Il faut aussi se dire cela, tout en se disant que ça y est, l'épidémie est en train de flamber, le nombre de morts en train d'augmenter et qu'on ne va pas se plaindre de notre propre sort.

Vous vous êtes dit que si les festivals de Venise, d'Angoulême et de Deauville avaient réussi à se maintenir, pourquoi pas vous ?

Non, cela n'a rien à voir. Venise a joué en mode mineur et ils ont beaucoup souffert quand même : ils n'avaient pas d'invités, ils n'avaient rien. Nous, ça n'est pas un faux Festival de Cannes, pas un ersatz du Festival de Cannes que nous faisons. Le Festival de Cannes est à Cannes. C'est une mini édition spéciale avec quatre films, avec les jeunes cinéastes qui concourent pour le court-métrage et pour la Cinéfondation, les films d'école. C'est autre chose, mais c'est une façon d'être là, de ne pas se décourager et de montrer que la vie continue. On nous a dit qu'il fallait que la vie continue, eh bien la vie continue. 

Pourquoi ces quatre films, justement ? On peut voir cette parité hommes / femmes avec ces deux réalisateurs et réalisatrices ? C'était l'un des critères? 

Il y avait 56 films sur la sélection officielle. On ne pouvait en prendre que quatre. Et en effet, on a pris des critères qui sont désormais nos critères de parité, puisque là c'était possible : donc, deux hommes, deux femmes. Dans le jury des courts-métrages et de la Cinéfondation, il y a six personnes : trois femmes, trois hommes, pas de président ou de présidente - on en profite aussi pour faire quelques expériences, quelques tests. Et puis, on a voulu prendre deux films français parce que la France est la grande identité de la sélection de cette année. Les tournages ne se sont pas arrêtés. On a vu beaucoup de films et on a reçu peu de films américains, mais énormément de films français. Donc, le film d'Emmanuel Courcol et le film de Bruno Podalydès ont été choisis pour être montrés aux Cannois. Et puis, deux films réalisés par des femmes et qui viennent de pays lointains : le film de la Géorgienne Dea Kulumbegashvili qui s'appelle Beginning et qui a remporté quatre prix au Festival de San Sebastian, puisque nous avons autorisé que des films sélectionnés à Cannes puissent concourir dans d'autres festivals, sauf Venise, qui n'a pas voulu. Et puis le film de Naomi Kawase, que les festivaliers cannois connaissent bien puisqu'elle a déjà eu deux fois le Grand Prix, qu'elle avait été membre du jury et que c'est l'une des plus grandes auteures du cinéma contemporain.  

À aucun moment, il ne faut se dire que nous nous imitons, que nous mimons le Festival de Cannes du mois de mai.                  
Thierry Frémaux, directeur général du Festival de Cannes

On a voulu alterner entre des films français peut-être plus accessibles au public cannois. Le film qui fait l'ouverture d'Emmanuel Courcol avec Kad Merad est un film de prison qui est un grand film humaniste dont je suis sûr qu'il va obtenir un succès absolument formidable ici ce (mardi) soir et plus tard en salles. Le film des frères Podalydès, signé évidemment par Bruno mais Denis, son frère, joue avec lui et c'est tout à fait formidable, avec Sandrine Kiberlain... on termine par une comédie. Et puis, les deux autres films incarnent quelque chose d'un cinéma d'auteur et d'auteure au féminin, avec un premier film d'une jeune Géorgienne qui remporte un grand succès partout. Parce que le Festival de Cannes et la sélection officielle, c'est cela, c'est montrer quelles sont les forces vives du cinéma mondial. Et vous aurez remarqué qu'il n'y a pas de films américains. Hélas, le film de Disney, Soul, le dessin animé Pixar, ne sortira pas en salles. Tout le monde le déplore, nous les premiers. Le film de Viggo Mortensen sortira bientôt, on l'espère, dans les meilleures conditions. Donc voilà, il a fallu faire un choix.

Par rapport aux "à côté" du festival, il y aura bien une montée des marches, elle est maintenue ?

Il n'y a pas une montée de marches, mais pour rejoindre la salle Lumière du Palais des Festivals, il faut monter les escaliers, ce qui s'appelle la montée de marches. La montée de marches, c'est au mois de mai. Là, on montera les marches, on a même installé un tapis rouge. Mais encore une fois, à aucun moment, il ne faut se dire que nous nous imitons, nous mimons le Festival de Cannes du mois de mai. Il est important pour les spectateurs, pour les Cannois, pour aussi les artistes qui sont là, d'avoir le sentiment qu'ils seront à la maison. C'est un peu ça qu'on a envie de faire, de dire que la maison naturelle du Festival de Cannes, c'est la ville de Cannes.  

C'est ouvert au public. Au niveau de la jauge, combien de personnes pourront assister aux projections ?

La jauge de la grande salle du Palais des festivals, c'est 2 200 spectateurs. En France, il faut être à 50% ou 60% de la jauge, mais avec une limitation totale à 1 000 personnes. Donc, il y aura 1 000 spectateurs. Bien entendu, là encore, distanciation physique, tout ce que nous savons très, très, très bien faire en France et partout dans le monde d'ailleurs, dans les salles de cinéma depuis le déconfinement.

Certains qualifient cette édition de symbolique, comment la qualifiez-vous ?

Cela dépend ce qu'on appelle 'cette édition'. Est-ce que c'est l'édition dans son ensemble depuis cette 73è édition sur 2020 ou ces trois jours à Cannes ? On a appelé ça Spéciale Cannes 2020. Ce n'est pas l'édition de Cannes que nous sommes en train de faire. C'est une présence du Festival de Cannes dans la ville de Cannes. Ce soir ne s'afficheront pas seulement l'affiche du film d'Emmanuel Courcol, Un triomphe, mais l'affiche de la cinquantaine de films qui composent la sélection officielle. C'est une façon symbolique de dire tout ce qu'on a annoncé, c'est-à-dire faire une sélection, accompagner les films, en parler. Le Festival de Cannes sert aussi à ça chaque année, au mois de mai, à lancer des films. Les gens du coup s'intéressent à Cannes, s'intéressent aux films. Ils savent que le 15 octobre, tel film, dont ils ont entendu parler au mois de mai, va sortir. Là, ça n'a pas été le cas cette année, donc il faut trouver d'autres manières de faire parler de ces films et c'est ce que nous faisons en étant ici, en plus de manifester une présence auprès d'une ville et de sa population qui a été extrêmement marquée. 

Une question par rapport au contexte, comment réagissez-vous par rapport aux mesures qui sont prises : vous trouvez que le 7è art n'est pas assez accompagné pour faire face à cette crise sanitaire ? 

Non, le 7è art est tout à fait accompagné par le CNC, par le ministère de la Culture. Je ne vais pas vous égrener le montant des subventions, des sommes, des fonds d'urgence, y compris dans les villes. Par exemple à Lyon, il y a eu un fonds d'urgence pour la culture. La Ville de Paris fait beaucoup également pour les cinémas, donc les cinémas sont tout à fait accompagnés. Ensuite, le cinéma essaye tant bien que mal de faire des propositions et de s'en sortir. Par exemple 21 heures : le débat a été entre 20 heures et 22 heures et donc 21 heures, cela faisait perdre la séance de 20 heures. Si le couvre-feu est à 19 heurs, on perd la séance de 18 heures. Il est légitime que les exploitants s'en émeuvent. Il est légitime que les gens qui sortent leurs films se disent 'mais mon film ne pourra pas trouver son public'. C'est comme les librairies qui étaient fermées pendant le confinement : il y a des auteurs qui ont sorti des livres qui n'ont pas pu rencontrer leur public. Moi, je ne porte pas de jugement sur les mesures prises, pas plus que je ne porterai des jugements sur des mesures inverses. Parce que d'abord, ça n'est pas mon métier, je ne suis pas à la place de ceux qui décident. Et puis, je pense que pour rester dans ce métier du cinéma, si on regarde les pays étrangers, par exemple, les salles en Italie sont déjà fermées. La France s'en sort, comme chaque fois, beaucoup mieux que les autres, parce qu'il y a un échange permanent entre les professionnels et les pouvoirs publics. Moi, je vois des spectateurs dans nos salles, à Lyon, par exemple, qui ont beaucoup bouleversé leur manière d'aller au cinéma. On a mis des séances le matin et les gens commencent déjà à bouger. On va nous recommander très fortement le télétravail. Je disais aux gens, pour plaisanter mais pas seulement, de négocier avec leur patron le fait qu'à 14 heures, ils seront au cinéma, ils travailleront deux heures de plus en fin d'après-midi puisqu'ils ne peuvent plus aller au cinéma en fin d'après midi. Donc, je crois que c'est un aller-retour permanent, assez fructueux quand même, parce que pour l'instant, aucune salle de cinéma n'a fermé ses portes. 

L'Invité(e) culture
16 min