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Tiago Rodrigues, metteur en scène citoyen

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Antoine et Cléopâtre, Tiago Rodrigues
Antoine et Cléopâtre, Tiago Rodrigues
© Radio France

Avec Antonio e Cleopatra , Tiago Rodrigues, jeune directeur artistique du Théâtre National de Lisbonne, s'est illustré à Avignon en "touchant " Shakespeare. Rencontre avec un homme qui ne conçoit son parcours artistique qu'en évolution perpétuelle, et étroitement lié à son parcours de citoyen.

Au commencement était le hasard. C'est en tout cas ainsi que Tiago Rodrigues raconte "être tombé sur le théâtre " : iI a commence à écrire à 12-13 ans, envoyant ses textes au supplément d’un journal portugais. Un jour, il a la surprise d’être publié : "Ça a tout changé pour moi. Je me suis rendu compte que c’était ma façon de participer au monde. Avec des mots. Il ne s'agissait pas de sauver les gens, ni de les protéger, mais de construire quelque chose. En parlant, en écrivant. Quelque chose avec les mots. " Puis le jeune garçon fait du théâtre amateur au lycée. Il n'est pas très bon élève, ça tombe bien : au conservatoire, les auditions priment sur les évaluations. Il s'y inscrit avec succès.

Et c'est là qu'en 1998, il rencontre une compagnie flamande, Tg STAN, dont la façon de travailler le bouleverse : lors d'un workshop avec elle, il découvre que le comédien peut prendre des décisions sur scène, continuer à inventer. Double révélation : il est amené à lire à voix haute une lettre de Georges Büchner. Un texte sur la violence, dans lequel l’auteur tente d’expliquer à ses parents pourquoi celle-ci pourrait être une solution de résistance. Et à 21 ans, Tiago Rodrigues ressent à nouveau ce qu'il a ressenti à 13 ans lorsqu'il a vu ses textes publiés : "Au moment où je l’ai lue, j’ai pensé : d’une façon je crois à ça, mais je crois aussi à autre chose dont je peux parler. A la résistance dans l’art. Et ce que je fais est très personnel, alors je peux devenir comédien. Je peux devenir acteur du monde du théâtre car cela me sert à parler du monde, à y participer. "

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Cheveux savamment ébouriffés, regard franc, sourire diagonal... Tiago Rodrigues fait penser à un joli enfant : il provoque immédiatement la sympathie. Malgré son jeune âge, il est déjà directeur (depuis janvier) d'un prestigieux théâtre à Lisbonne : le Dona Maria II. Pourtant, il se décrit comme une figure "complétement contournable " du monde du théâtre ("même du théâtre portugais").

Conscient d’être irrégulier, "comme tous les prolifiques ", Tiago Rodrigues a le feu sacré : "Il y a une urgence très forte pour moi de faire un théâtre dans lequel je crois vraiment, en tant qu’humain, et pas seulement créateur. Il ne s’agit pas de faire seulement une création qui peut être bien ou mal acceptée, ou qui sert un propos. Je veux me reconnaître dans le travail que je fais, et dans la façon dont je travaille avec les gens ."En somme, il envisage son parcours d’artiste comme directement lié à son parcours de citoyen :

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Tiago Rodrigues s’explique aussi la reconnaissance de son travail artistique par son expérience. Celui qui dit ne pas aimer ses premières pièces espère continuer à apprendre, et notamment à faire évoluer le langage de scène.

Il estime pourtant qu'une chose ne lui a jamais fait défaut : l'urgence, l'appétence, "le besoin d’être là, de faire la pièce. "

"J’ai fait Antonio et Cleopatra pour penser à Shakespeare, mais aussi à Rome, au pouvoir, à l’amour, à l’intimité, au discours public… Pour apprendre en fait." Tiago Rodrigues

La pièce dont il est le plus fier aujourd'hui ? La dernière, Antonio e Cleopatra, qui l’a amené à Avignon : un message fort pour lui, alors qu'au Portugal, la culture a été frappée de plein fouet par les mesures de restriction budgétaire engendrées par la crise économique : "Le fait qu’il y ait un artiste portugais avec une telle pièce, sans beaucoup de moyens, à Avignon, ça dit beaucoup aux artistes portugais. De la possibilité d’être vu pas seulement par Avignon, mais par la France. "

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Et c'est donc à ce monument de l'art dramatique, qui compte une quarantaine de personnages et se déroule entre Rome et Alexandrie, qu'il s'est attaqué, avec humilité, car conscient de n'avoir pas toutes les armes nécessaires. Il n'a donc fait qu'approcher, utiliser comme un matériau cette pièce, qu'il qualifie d'"irrégulière, imparfaite ", mais qui reste sa tragédie préférée de Shakespeare. Sur scène, deux acteurs seulement : Sofia Dias et Victor Roriz, couple sur les planches comme dans la vie :

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"Ceux qui pensaient voir un troisième Shakespeare en seront pour leur frais. Le metteur en scène Tiago Rodrigues n'a gardé de la pièce de l'auteur elizabethain que le titre. Il signe un texte écrit à même le drame mais qui n'est pas le drame. Un procédé audacieux qui déplait à certains mais s'impose pourtant comme un vrai geste artistique" , prévenait Joëlle Gayot dans sa chronique du 13 juillet 215 :

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"Shakespeare est pour moi, ainsi que Racine, un auteur bibliothèque. Un auteur avec lequel on peut voyager de la même manière que dans un labyrinthe. Ça ne va jamais tout droit. On ne se sait jamais où on va arriver… On peut plonger dans Shakespeare comme dans un élément liquide, que l’on ne peut pas contrôler. On y trouve quelque chose de complétement différent à chaque lecture, presque le contraire de ce qu'on y avait puisé avant." Tiago Rodrigues

Après le festival d'Avignon, Tiago Rodrigues se lancera dans de nouvelles répétitions : celle d'un premier projet au Théâtre National, en tant qu'auteur et metteur en scène, avec des comédiens qu'il connaît depuis des années, mais aussi des jeunes, encore au conservatoire. Un triptyque : Iphigénie , Agamemnon et Electra. "Là aussi des réécritures, très rapides, très urgentes, très fragmentées, des tragédies grècques. "Pour lui, il s'agit de rendre présente cette mémoire des grandes oeuvres, tout en acceptant le fait que nous sommes aujourd'hui "des ignorants ", qui oublions beaucoup, qui oublions vite, qui n'avons pas beaucoup de temps dans notre vie : "Alors quand on lit le passé, on le lit vite... Mais nous avons besoin des grandes oeuvres du passé. C'est mon point de départ pour ces tragédies."

**Retrouvez Tiago Rodrigues dans les Fictions de France Culture : **L'Atelier Fiction du 2 juin 2015, "By Heart" / L'Atelier intérieur du 1er juin 2015, "Nuit lisboète"