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TikTok : "En réalité, les Chinois se frottent les mains !"

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Donald Trump menace d'interdire l'application TikTok aux États-Unis si elle n'est pas vendue à une entreprise américaine avant le 15 septembre 2020
Donald Trump menace d'interdire l'application TikTok aux États-Unis si elle n'est pas vendue à une entreprise américaine avant le 15 septembre 2020
© AFP - Jim Watson, Lionel Bonaventure

Entretien. La très populaire application TikTok est au centre des tensions entre les États-Unis et la Chine. Donald Trump menace de l’interdire si elle n’est pas rachetée par une entreprise américaine. Pékin accuse Washington d’intimidation. La géopolitique se règle désormais par les applis.

Donald Trump n’interdira pas TikTok. À condition uniquement, que l’application qui compte un milliard d’utilisateurs dans le monde soit rachetée par Microsoft ou une autre entreprise américaine… Et cela avant le 15 septembre. Le président américain exige également qu’une partie de la transaction revienne à l’État. "Les États-Unis devront recevoir un pourcentage conséquent du prix parce que nous rendons ce succès possible", a-t-il déclaré le 3 août devant la presse américaine. 

Pékin qualifie cette vente forcée d’"intimidation pure et simple" de la part de Washington et la maison-mère de TikTok, ByteDance, estime que les États-Unis, en imposant un délai de 45 jours, veulent tout simplement interdire ce réseau social très prisé des jeunes. Le conflit dure depuis des mois, les États-Unis accusant l’application d’espionner ses utilisateurs pour le compte de la Chine mais n’en ont jamais apporté la preuve. Sur fond de tensions politiques et commerciales entre les deux superpuissances, la géopolitique s’opère désormais à travers une application… Entretien avec Kavé Salamatian, professeur d’informatique à l’Université de Savoie Mont Blanc.

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Cela fait plusieurs semaines que TikTok est dans le viseur de Donald Trump. Pourquoi ?

C’est l’exemple parfait de l’arroseur arrosé. Avec une entreprise qui génère des risques d’aspiration de données car elle a une audience très importante aux États-Unis et dans d’autres pays, et qui jusqu’à une période récente, n’était pas prise au sérieux. Puis d’un coup, on s’aperçoit qu’il y a des risques. Mais depuis bien longtemps, Facebook et les entreprises américaines font exactement la même chose. Avec cette différence : dans le cadre des entreprises américaines, il y a des informations documentées, des révélations sûres et absolues que les entreprises collaborent avec le gouvernement et que le gouvernement américain a mis en place toute une infrastructure pour récolter les informations qui viennent de ces sites. À présent, une application chinoise utilise le même mécanisme… La position des États-Unis est donc une contradiction profonde. Le cas de TikTok est très difficile à régler dans le cadre des législations actuelles et il risque de générer plus de dommages aux entreprises américaines qu’à TikTok.

Un cas difficile à régler d’un point de vue légal, c'est-à-dire ?

D’un point de vue légal, bannir TikTok, qu’est-ce-que cela veut dire ? Il y a des choses simples à mettre en place, comme interdire au personnel de l’administration américaine d’utiliser cette application. Cela ne concerne que peu de personnes. Mais est-ce-que les États-Unis ont le droit d’interdire l’utilisation de cette application aux citoyens américains ? Je n’en suis pas sûr, cela va à l’encontre du Premier amendement de la Constitution américaine. S’ils veulent interdire cette application, il faut mettre en place du filtrage et c’est exactement ce que fait la Chine avec Facebook. On se retrouverait alors dans une situation où les Américains commencent à déployer une technologie de filtrage avec 20 ans de retard !

On peut donc s’interroger sur la technique mise en place si les États-Unis décidaient finalement de bannir TikTok… Ils pourraient aussi demander à Apple et Android, en tant qu’entreprises américaines, de retirer TikTok de leur plateforme. Mais peut-on interdire aux utilisateurs d’y accéder par le web ? Il serait aussi possible de mettre en place diverses techniques pour contourner l'interdiction : par une application de proxy, par un VPN qui géolocaliserait les utilisateurs dans un pays où TikTok est utilisé… Tous ces mécanismes existent dans les pays qui ont interdit l’utilisation de Facebook ou d’un certain nombre de sites. 

Certains comparent cette situation à celle de Huawei. La différence fondamentale est que Huawei est sous le coup d’un certain nombre de procédures judiciaires aux États-Unis pour vol de propriété intellectuelle, etc. Mais il n’y a aucune procédure en cours contre TikTok, tout simplement car ils n’ont rien fait d’illégal. En Europe, avec le RGPD, on pourrait incriminer TikTok en cas de vol de données mais aux États-Unis, il n’y a pas de protection particulière par rapport aux données.

Il y a pourtant une enquête qui a été lancée par le CFIUS, l'agence américaine chargée de s'assurer que les investissements étrangers ne présentent pas de risque pour la sécurité nationale ? 

TikTok est rattachée à une entreprise chinoise ByteDance qui a des investisseurs étrangers, notamment des Américains. Supposons que l’agence américaine décide de rendre impossible l’investissement d’Américains dans l’entreprise et l’investissement de l’entreprise dans des entreprises ou acteurs américains. C’est très gênant pour TikTok mais son marché est en grande partie en Chine donc si des investisseurs américains se retirent, le gouvernement chinois se fera un plaisir de les remplacer. Donc cela n’aura pas trop d’impact. Cette discussion reste nimbée dans l’incertitude des agissements des États-Unis. Car l’économie américaine a besoin des investissements chinois, tout comme l’économie chinoise a besoin des investissements américains donc c’est une question qui sort du cadre de TikTok et qui est une question géopolitique plus large. C’est la suite de l’affaire Huawei, car les États-Unis ne sont pas totalement arrivés à leurs fins et ils utilisent donc un autre champ de bataille. Depuis très longtemps, les États-Unis sont le chantre d’un libéralisme économique. Et l’argumentaire qu’ils invoquent ouvre la voie à l’utilisation par d’autres pays de ce même argumentaire qui voudraient filtrer des entreprises américaines.

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Pékin s'insurge contre cette position américaine... Mais qu'en pense-t-il réellement ?

Les Chinois se frottent les mains ! Cette affaire justifie totalement l’approche de filtrage de Pékin. Car Pékin justifiait le filtrage de Facebook par des risques de sécurité. Et Washington, qui jusqu’à présent était dans une position basée sur la liberté de parole et la liberté d’internet, se voit tout à coup utiliser les mêmes arguments et les mêmes méthodes qu’un autocrate en herbe ! C’est ce que j’appelle la sinisation du discours occidental. Dans les années 2010, lorsque j’ai commencé à aller régulièrement en Chine, j’avais l’espoir que le discours chinois s’occidentalise au sujet de la liberté d’internet. Mais maintenant, ce que j’observe, c’est l'inverse. Tous les argumentaires d’il y a dix ans sur le contrôle du contenu d’internet se retrouvent aujourd’hui dans la bouche des ministres de l’Intérieur et des autorités de sécurité des pays européens. Finalement, le gouvernement chinois est en train de gagner une bataille des idées et une bataille symbolique qui justifie la totalité du contrôle de son réseau.

Cela ne semble pas très rassurant pour nos démocraties… 

C’est extrêmement problématique. Nous sommes dans une dérive des démocraties "alibérales". Les États-Unis, avec la Statue de la Liberté montrant la voie de la liberté, sont aujourd’hui le symbole des démocraties "alibérales" et des populismes. Cette affaire arrive au même moment que l’importante crise de Covid-19 et ses effets économiques à venir, puis des élections américaines qui sont plus qu’incertaines… Les Américains se tirent une balle dans le pied, du point de vue au moins de la posture. Car ils auraient pu faire comme les Chinois avec Google, qui filtrent le moteur de recherche sans l’annoncer clairement mais en mettant des entraves ou en ralentissant le débit… Puis il y a un autre élément gênant, les Américains évoquent des problèmes de sécurité venant de TikTok mais n’essaient pas de les résoudre. Et si Microsoft rachète l’application, cela ne posera plus de problème… C'est étonnant.

Il n’y a pas qu’aux États-Unis que TikTok pose question, l’Inde a récemment décidé d’interdire TikTok (ainsi qu’une soixantaine d’applications chinoises). Est-ce pour les mêmes raisons qu’aux États-Unis ?

Oui, l’Inde invoque la souveraineté numérique. Et l’affaire TikTok en Inde arrive à un moment où il y a une confrontation entre l’Inde et la Chine sur toute une série de problèmes au niveau de leur frontière au nord. C’est donc aussi un moyen de pression économique du gouvernement indien sur le gouvernement chinois (l’Inde est le marché le plus porteur pour TikTok où l’application compte 200 millions d’utilisateurs actifs, ndlr). 

TikTok a aussi défrayé la chronique en France et en Europe et un certain nombre d’acteurs français ou européens ont soulevé des inquiétudes concernant ce réseau social (notamment des cas de harcèlement et d’insultes sur le réseau social, ndlr). Et ce qui est étonnant, c’est qu’il n’y a jamais eu l’idée de filtrer TikTok même si cette justification aurait pu être utilisée pour l’interdire. Et elle aurait été valable partout.    

En Russie, ce sont Facebook et Twitter qui ont été condamnés à une amende en début d’année car ils ne respectaient pas la loi russe concernant le stockage des données des utilisateurs. Finalement, chaque pays tente de conserver sa souveraineté en la matière mais cela semble compliqué ?

Effectivement, les Russes sont en train d’essayer de mettre en place des mécanismes techniques pour le faire mais ils s’aperçoivent que c’est difficile. En réalité, beaucoup d’États utilisent l’argument de la souveraineté comme justification pour appliquer leur politique autoritaire et mettre en place des interdictions diverses et variées. C’est valable pour la Chine, la Russie ainsi que toute une série de pays autoritaires comme l’Iran, l’Arabie saoudite… Et cela l’est depuis une semaine pour les États-Unis ! Ce qui va totalement à l’encontre de toute une série de fondamentaux du gouvernement américain. 

Une interdiction de TikTok serait un virage autoritaire pour les États-Unis ?

Exactement, cela signifierait un virage extrêmement raide de la situation politique aux États-Unis, un changement de nature profond. 

Finalement, on assiste aujourd’hui à une cyberbataille ? 

Nous savons depuis très longtemps que le cyberespace est un espace de compétition stratégique. C’est un espace de manœuvres. Les aspects relatifs aux applications y ont été très présents jusqu’à maintenant, à la seule différence que cette bataille avait lieu en dehors du territoire américain. Mais aujourd’hui, elle est en train de se déplacer et de revenir aux États-Unis.  Même si on est encore très loin d’une symétrie…

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