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Tintin au pays des mises en demeure

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Statuette de Tintin, Milou et Hergé. Exposition "Tintinomania" à Paris, décembre 1990.
Statuette de Tintin, Milou et Hergé. Exposition "Tintinomania" à Paris, décembre 1990.
© Getty - Alain BUU/Gamma-Rapho

Exposition fermée, affiche redessinée... Les fréquentes demandes du service juridique de la société Moulinsart contraignent les artistes à éviter toute référence intempestive à l'œuvre d'Hergé, dont elle protège farouchement les droits.

"On ne détourne pas un dessin d’une fusée d’Hergé qui a fait rêver les gens depuis des années et des années, pour transformer cet objet, ce dessin, en missile à la Monsieur Trump, c’est complètement débile", tranche Nick Rodwell, l'administrateur de la société Moulinsart, gestionnaire des droits d'Hergé, en faisant référence à la fusée à damier blanc et rouge de l'affiche destinée à fêter les 30 ans du Centre Belge de la Bande Dessinée (CBBD).

Lorsque fin août l'affiche est présentée avec, entre autres références à des classiques de la bande dessinée, la fusée dessinée par Hergé dans Les Aventures de Tintin : objectif Lune, Nick Rodwell fait donc savoir au Centre Belge de la bande dessinée qu'il faudra faire sans : "Le CBBD et le graphiste ont estimé que c'était absolument normal et acceptable, et nous avons dit : non. Le minimum c'est de demander notre accord. Prenez au moins le temps de contacter les ayants droit."

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Du côté du Centre Belge de la Bande dessinée, si l'on sait la société Moulinsart assez tatillonne sur la question des droits d'auteur, on tombe néanmoins un peu des nues. "Ce n’était pas un petit mail sympathique, c’était un mail envoyé par un juriste. C’était 'vous ne pouvez plus diffuser l’affiche', il n'y avait pas d'invitation à la communication", se remémore ainsi Isabelle Debekker, secrétaire générale du Musée de la BD. 

La réaction surprend d'autant plus que la société Moulinsart et le musée sont en bons termes. Une des salles du musée, en passe d'être rénovée, est d'ailleurs consacrée à l'œuvre d'Hergé. "Nous sommes en train de discuter avec le CBBD pour refaire l’espace Tintin, que l’on a financé avec Casterman il y a quelques années. C’est la moindre chose de demander, d’expliquer, par politesse. Ça me dépasse complètement", proteste à ce sujet Nick Rodwell. Du côté du musée, la décision semble d'autant plus invraisemblable que la fusée en question orne le hall d'entrée du bâtiment, rappelle Isabelle Debekker :

Je n’ai aucune envie de me fâcher avec qui que ce soit mais je ne comprends pas cette impression qu’il n’y a pas de différence entre un hommage positif, entre ce qui va porter l’œuvre plus loin, ce qui va accompagner l’imaginaire collectif et le détournement d'une œuvre. C'est plutôt positif de voir cette fusée qui, après toutes ces années, fait toujours partie du paysage culturel des Belges. C’est terriblement dommage pour notre culture. On aurait représenté la forêt dans une poubelle, j’aurais nettement mieux compris la réaction. 

Une incompréhension partagé par l'auteur de l'"incartade", le dessinateur Emmanuel Lepage, qui a depuis fourni une nouvelle version de l'affiche, sans la fusée incriminée : 

Lorsque vous faites des citations comme ça, est-ce que vous devez demander aux ayants droit la permission de faire une citation ? Pour aucun des autres la question ne s’est posée. Je connais bien Jean-Claude Mézières, qui fait Valérian. Quand je l’ai vu il ma dit qu’il était très fier et très heureux de voir le vaisseau de Valérian et Laureline représenté sur l'affiche. Les éditions Dargaud, que nous n'avions pas non plus averties, ont envoyé, suite à la réaction de Moulinsart, un petit message sur Instagram, comme quoi ils étaient très fiers de voir l’espadon de Blake et Mortimer représenté sur l’affiche. Bon c’était peut-être un peu pour faire bicher Moulinsart… Mais quand Manet fait l'"Olympia", il fait une référence à la grande odalisque d’Ingres, je ne sais pas s’il est allé demander leur permission aux ayants droit. C’est ridicule.

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Protéger le droit d'auteur : la mission de Moulinsart ? 

"J'estime que je n'ai pas besoin des hommages des autres artistes pour faire vivre l'œuvre d'Hergé", statue quant lui Nick Rodwell. Et l'administrateur de la société Moulinsart de préciser qu'il ne s'agit pas "d'une question commerciale ou autour de l'argent", mais bel et bien de "protéger une œuvre mythique". 

"Il n'existe pas de droit d'hommage, confirme à ce sujet Alexandre Pintiaux, avocat belge spécialisé en droit de l'art et de la culture, et en droits intellectuels. La démarche de la société Moulinsart est parfaitement légale, même si elle peut paraître choquante vis-à-vis de l'extérieur. Mais au niveau du droit d'auteur, à partir du moment où vous avez l’exclusivité, vous faites bien ce que vous voulez.

L'avocat rappelle ainsi qu'en France comme en Belgique, le principe du droit d'auteur repose sur deux conditions. La première condition est celle de mise en forme, c'est-à-dire le fait que pour être protégée, il faut qu'une œuvre soit perceptible par les sens. "Ici, avec le fait que l’on puisse voir une planche originale, la condition est remplie pour tout ce qui est l’œuvre d’Hergé".

La seconde condition est la condition d'originalité : le fait que l'oeuvre reflète la personnalité de son auteur. "Qu’est-ce qui reflète la personnalité de l’auteur ? Et bien ça peut être quand on fait le design d’une fusée par exemple. Le fait de choisir qu’elle soit rouge et blanche, avec trois pieds… Tous ces éléments là peuvent potentiellement refléter la personnalité de l’auteur."

À partir du monde où une œuvre est protégée par le droit d'auteur, le principe de l'exclusivité s'applique. Ça fonctionne particulièrement pour Hergé comme pour n’importe quel autre auteur et ça permet à un auteur de s’opposer à une reproduction de ses créations originales. Dans le cas présent, on se retrouve avec la succession d’Hergé qui est gérée par la société Moulinsart et qui réagit dès que l’on reprend tout ou partie d’une création d’Hergé et qu’on l’utilise dans d’autres créations. La fusée qui a été redessinée telle quelle, juridiquement ils ont le droit de s’y opposer. C’est le titulaire du droit d’auteur qui choisit s’il va faire respecter ses droits. Alexandre Pintiaux

Moulinsart à la barre

La société Moulinsart est en effet réputée pour son application particulièrement stricte des droits d'auteur d'Hergé. Et "l'affaire de l'affiche" n'est qu'une ligne de plus à la longue liste de mises en demeure envoyées aux tintinophiles jugés un peu trop zélés dans leurs références au journaliste à la houpette. Si les personnes prêtes à affronter Moulinsart SA se font rares, les procès qui en ont découlé n'ont cependant pas toujours donné raison aux garants des droits d'Hergé. 

Au début du mois, la société a ainsi fait fermer une exposition du Off de BDFIL, à Lausanne. L'artiste allemand Atak (Georg Barber) devait y présenter des originaux de son ouvrage Marha était là (Éditions Les Fourmis rouges) ainsi que des peintures présentées comme un hommage à Tintin. Un hommage qui a valu à l'Espace RichterBuxtorf un courrier des juristes de Moulinsart SA. Face à la requête, le lieu a fermé boutique le temps de l'exposition (prévue jusqu'au 29 septembre), expliquant ne pas avoir "les moyens d’engager une guerre par avocats interposés".

Avant cela, la société Moulinsart avait attaqué en justice des versions humoristiques de Tintin, faisant fi de l'exception de parodie, qui consiste à caricaturer un personnage. En 2016, elle a ainsi fait retirer de la page Facebook "Un Faux graphiste" des planches détournées de Tintin, après avoir attaqué, en 2011, Les Éditions du Léopard masqué pour avoir publié une série de Gordon Zola : Les Aventures de Saint-Tin et son ami Lou. Sans succès cette fois, le tribunal ayant statué que "le dessein parodique se révèle par le recours à de nombreux calembours, l’exagération des traits de caractère et un style écrit qui privilégie les bons mots et les jeux de mots". 

Une des planches détournées par "Un Faux Graphiste"
Une des planches détournées par "Un Faux Graphiste"
- Capture d'écran / Un Faux Graphiste

Dernière affaire d'envergure en date, la société Moulinsart avait préparé un contrat pour que les amateurs de Tintin puissent publier des vignettes en échange d'un paiement de droit. L'association néerlandaise Hergé Genootshap ayant refusé le contrat, la société Moulinsart l'a assignée en justice. Elle se voit déboutée une première fois, puis à nouveau en appel, après que l'avocat de l'association a produit un contrat inédit de 1942, qui prévoyait la cession d'Hergé à l'éditeur Casterman des droits patrimoniaux sur les textes et vignettes. Car si la société Moulinsart défend les droits d'auteur d'Hergé, c'est en effet à Casterman que revient la mission de gérer les droits des albums de Tintin.

"Ce que Hergé a fait, en 1942, c’est qu’il a cédé à Casterman les albums des aventures de Tintin, c’est à dire un format 62-64 pages, l'album typique, précise à ce sujet Nick Rodwell_. Tout le reste il l’a gardé, et c’est ça qu’on essaye de gérer_". D'autant que Casterman et Moulinsart marchent dorénavant main dans la main. Au sortir du procès, les éditions Casterman s'étonnaient ainsi que les juges "aient pu se limiter à ce contrat, sans regarder les addenda et les modifications. Ce qui vaut pour 1942 ne vaut pas pour 2015 !".

Quel futur pour les aventures de Tintin ?

Face à la mauvaise réputation qu'a conférée cette série de procès à Moulinsart, Nick Rodwell tient à rappeler qu'on oublie un peu vite que la société fait aussi beaucoup pour Tintin :  

Je signale que nous avons fait un premier film avec Steven Spielberg et Peter Jackson. Nous avons fait 39 épisodes de 26 minutes avec Ellipse Studio : le dessin animé qui a relancé l’intérêt pour cette œuvre ! Nous avons réalisé un musée Hergé avec Christian de Portzamparc ! Et c'est comme si on ne faisait rien du tout pour l'œuvre d'Hergé !

La société Moulinsart a par ailleurs produit plusieurs fictions radiophoniques en partenariat avec France Culture, du Lotus Bleu aux Cigares du Pharaon, en passant par Les 7 Boules de Cristal et Le Temple du Soleil

L'homme d'affaires britannique assure son intention de se tourner dans un avenir proche vers des jeux vidéo dédiés au célèbre reporter. Et son espoir de voir se créer une "franchise" de films Tintin : "Je suis allé en Nouvelle-Zélande et j'ai demandé à Peter Jackson s’il allait faire le deuxième film. Il m'a dit : "Je vais le faire". Le seul problème c’est que j’ai oublié de lui demander quand", plaisante-t-il. 

"Ce que je trouve dommage, pour eux surtout, c'est qu'ils sont en train de momifier le personnage de Tintin", regrette de son côté Emmanuel Lepage, l'auteur de l'affiche, qui affirme être venu à la BD grâce à l'œuvre d'Hergé : 

J’ai l’impression que Moulinsart cherche à transformer Tintin en une sorte de marque, de label. C’est une sorte de privatisation de l’imaginaire collectif. J’ai eu beaucoup d’échanges sur cette histoire avec d’autres auteurs qui se sont retrouvés en butte à Moulinsart pour des bêtises. Ce n’est pas tant qu’ils ont le droit pour eux, c’est qu’ils ont l’argent. Beaucoup de gens se disent : “à quoi bon se battre pour ça ?”. Je trouve que la politique de Moulinsart ne fait qu’enterrer Tintin. C’est ça qui est terrible. C’est une façon de marchandiser l’imaginaire, de transformer Tintin en marque.

En 2053, Tintin dans le domaine public ?

"Le prix à payer, pour l'artiste en quelque sorte, c'est le fait qu’à un moment les créations vont tomber dans le domaine public", temporise l'avocat Alexandre Pintiaux. Il y aura toujours un droit d’auteur, mais qui ne sera plus exclusif, c’est à dire que tout un chacun pourra redessiner la fusée de Tintin librement".

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Pour autant Emmanuel Lepage ne croit pas si bien dire quand il estime que Nick Rodwell veut transformer l'héritage d'Hergé en marque. En une marque de luxe, pour être précis, l'homme d'affaires ayant à plusieurs reprises affirmé vouloir faire de Tintin "la Rolls Royce des bandes dessinées". De fait, "la marque Tintin est déjà enregistrée, comme une marque de luxe en quelque sorte, explique Alexandre Pintiaux. Autant le droit d’auteur tombe dans le domaine public à un moment donné, autant une marque, tant que vous faites le renouvellement tous les 10 ans, vous pouvez la garder éternellement. On se retrouverait avec une protection du terme "Tintin", et certainement des termes "Haddock", "Moulinsart", qui seraient garantis par un autre droit intellectuel qui viendrait en quelque sorte à la rescousse du droit d’auteur. Et ça c’est parfaitement légal, c’est très habile juridiquement d’avoir pensé à ça, et ça peut permettre non pas de prolonger le droit d’auteur mais d’avoir dans la pratique les mêmes effets, parce que toutes les personnes qui voudront utiliser le mot Tintin ne vont pas l’utiliser sans l’accord de Moulinsart."

Bien sûr, une fois que Tintin sera entré dans le domaine public, la société Moulinsart ne pourra pas empêcher tout un chacun d'user des vignettes des albums ou bien d'en photocopier une page. D'autant que le droit des marques protège les noms avant tout quand il sont utilisés à des fins commerciales. 

En attendant que Tintin entre dans le domaine public, en janvier 2053 (à moins d'une publication d'un album inédit d'Hergé, qui permettrait de prolonger les droits de 25 ans), il est toujours possible pour les artistes les plus motivés de glisser quelques références à Tintin, à condition qu'elles restent discrètes. Ainsi, dans la nouvelle affiche signée par Emmanuel Lepage, on peut retrouver le motif à damier rouge et blanc sur l'arche du navire qui fend les flots, ainsi qu'une vague silhouette sur le ponton qui, de loin, pourrait bien évoquer le plus célèbre des personnages d'Hergé. 

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