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"Titane" d'or pour cérémonie naufragée

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Au centre, Julia Ducournau et sa palme d'or pour "Titane"
Au centre, Julia Ducournau et sa palme d'or pour "Titane"
© AFP - CHRISTOPHE SIMON

Cannes 2021. La Palme d’or surprise au monstrueux et imparfait "Titane" de Julia Ducournau consacre son ascension fulgurante, et conclut une soirée en totale déshérence. Un modèle à réinventer ?

Ça aurait dû être l'immense surprise et le climax de cette soirée de palmarès, si le président du jury Spike Lee ne l'avait sabotée dès le début en mangeant le morceau, conduisant dès lors une cérémonie moribonde depuis de nombreuses années au naufrage absolu, avec une maîtresse de cérémonie ramant comme elle pouvait pour lui garder la tête hors de l'eau : voilà donc Julia Ducournau et son Titane rentrés dans l'histoire du cinéma, comme seconde palme d'or féminine de toute l'histoire du Festival de Cannes, 28 ans après Jane Campion et sa Leçon de Piano. Personne en effet ne l'attendait, pas tant parce que le film, quoique monstrueux et imparfait, selon les mots mêmes de son autrice, ait particulièrement choqué (personne ne s'est évanoui ou n'a quitté la salle en manifestant bruyamment sa désapprobation, comme cela arrivait régulièrement à Cannes il y a encore 25 ans, avec par exemple le sulfureux Crash de David Cronenberg), mais précisément parce qu'il avait plutôt déçu les attentes, en témoigne sa place dans la queue de peloton des pronostics et appréciations critiques.

Recyclage et air du temps

Cette Palme d'or couronne quoi qu'il en soit l’ascension fulgurante de cette jeune réalisatrice, née il y a 5 ans à Cannes avec Grave, qui avait affolé la Semaine de la Critique avant de remporter un immense succès public et critique dans le monde entier. Un succès qui l'a imposée comme cheffe de file d'une nouvelle génération de cinéastes, biberonnée au cinéma de genre anglo-saxon des années 80, et désireuse de l'acclimater à la France d'aujourd'hui, jusqu'à inciter le Centre National de la Cinématographie à créer une aide financière spécifique au genre. L'ancienne élève de la Femis est manifestement très cultivée dans le domaine, et recycle avec une habileté et un savoir-faire certains les thèmes et motifs de grands anciens comme le précité David Cronenberg, John Carpenter et Paul Verhoeven, ou le plus méconnu Shin'ya Tsukamoto, l'auteur culte de Tetsuo, avec aussi un soupçon de Claire Denis. Le tout pour, tout en les exagérant tellement qu'ils en perdent tout côté dérangeant (ce qui en dit long aussi sur la digestibilité actuelle d’un cinéma de genre devenu consensuel, deux ans après la Palme attribuée à l’autrement grinçant Parasite de Bong Joon-ho), les acclimater aux grandes questions contemporaines. A savoir notamment, après le séisme me too dont les effets se ressentent jusqu’à la compétition de cette année, qui pour la première fois était jugée par un jury majoritairement féminin (ceci explique-t-il cela ?), l'empowerment féminin, la fluidité des genres et le respect de la diversité. Causes des plus nobles dont on doute cependant que Titane soit le meilleur héraut, tant à bien y regarder, sa fin (on ne la dévoilera pas), comme sa fascination pour un certain virilisme, plaident souvent contre son discours apparent. Nolens volens, il faudra en tout cas désormais compter avec l'imperium de Julia Ducournau.

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Un palmarès informe

Pour le reste, difficile de trouver une cohérence dans le reste d'un palmarès particulièrement informe, à l'image de cette cérémonie en déshérence, qui récompense indéniablement beaucoup de bons, voire de très bons films, mais qui peine à exprimer une pensée cohérente du cinéma. Il fallait apparemment distribuer large dans une compétition pléthorique de 24 films, quitte à s’affranchir allègrement des règles du Festival, qui interdit formellement de donner plus d’un prix ex-aequo. On se réjouit évidemment que soit enfin récompensé l'ancien poète maudit du cinéma français, Leos Carax, avec un très mérité prix de la mise en scène pour son flamboyant et lyrique Annette. Mais quoi de commun, dans ce Grand Prix ex-aequo, entre Un héros, dénonciation du pouvoir des réseaux sociaux en Iran, avec son scénario aussi implacable que dans tous les films d'Asghar Farhadi, et qui jamais ne quitte ses rails, et le très beau road movie ferroviaire de Juho Kuosmanen, Compartiment N° 6, qui lui au contraire dévie sans cesse de son récit pour faire advenir l'inattendu, et partant l'émotion ? Quoi de commun encore, pour ces autres ex-aequo qui se sont partagés le Prix du Jury, entre les éructations politiques et la caméra erratique, comme prise de soubresauts, de Nadav Lapid dans Le Genou d'Ahed, et le moment de répit, de rêverie méditative et d'émotion subtile et profonde que Memoria, le nouveau chef-d’œuvre d'Apichatpong Weerasethakul, a offert à un public reconnaissant ? Le film aurait mérité d'être bien plus haut dans le palmarès, comme le magnifique et très romanesque Drive My Car de Ryusuke Hamaguchi, dont le prix du scénario exprime mal la puissance, certes discrète, de sa mise en scène.

Le cinéma est avant tout affaire de courage

Restent deux prix d'interprétation indiscutables, dans une compétition très ouverte cette année : Caleb Landry Jones, star discrète du cinéma indépendant américain, et seul intérêt du très indigeste Nitram de Julian Kurzel, dans son rôle de sociopathe apathique et parfois violent, jusqu'au massacre de masse ; et surtout la formidable Renate Reinsve, la découverte de cette année, dont le sourire, l'énergie et la folie douce ont illuminé le Julie (en 12 chapitres) de Joachim Trier. On finira sur les mots très justes de Marco Bellocchio, le plus grand des cinéastes italiens en activité, récipiendaire d'une Palme d'or d'honneur qui compense mal l'injustice de n'en avoir jamais reçu pour aucun de ses films : le cinéma, avant d'être une question d'imagination, est affaire de courage. Il en fallait aussi, pour suivre cette très pataphysique soirée...