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Tomber la robe ou la blouse pour protester

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Ces derniers jours, les avocats, comme d'autres métiers, ont multiplié le retrait de leurs vêtements de travail. Des robes jetées au sol contre la réforme des retraites. Ici aux pieds de la ministre de la Justice le 8 janvier à Caen.
Ces derniers jours, les avocats, comme d'autres métiers, ont multiplié le retrait de leurs vêtements de travail. Des robes jetées au sol contre la réforme des retraites. Ici aux pieds de la ministre de la Justice le 8 janvier à Caen.
© AFP - Nicolas Claich

C'est un geste devenu viral sur les réseaux sociaux : jeter sa robe d'avocat, sa blouse de médecin, son manuel de professeur ou son bleu de travail... De plus en plus de professions font tomber ce qui symbolise leur métier pour protester.

"C'est un geste fort et symbolique, une manière de dire à la ministre que cette réforme (des retraites) est en train de tuer les avocats", lançait une des manifestantes à l’AFP le 8 janvier. Ce jour-là, 70 avocats de Caen inauguraient un nouveau mode d’action : jeter leur robe noire aux pieds de la ministre de la Justice, venue en déplacement en Normandie. La scène, frappante, a fait le tour des réseaux sociaux et rapidement essaimé. Les avocats de Douai, de Paris, de Grenoble et d’autres ont jeté leur robe, les professeurs et des salariés de Clermont-Ferrand leurs manuels et leurs bleus de travail, les médecins de l’hôpital Saint-Louis leurs blouses blanches... Autant de gestes pour marquer un ras le bol et une rupture avec le gouvernement. Nous avons demandé à deux historiens du vêtement d'analyser ces actions pour en saisir le sens : Nicole Pellegrin et Jérémie  Brucker se sont essayés à l'exercice mais sans véritablement trouver de précédents identiques.

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Un geste théâtral calibré pour les médias

“Cet amas d’oripeaux noirs avec une touche blanche ne peut que plaire aux médias actuels. Le chromatisme est violent. C’est politiquement fort car c’est esthétiquement fort”, commence Nicole Pellegrin. "Mais surtout, le geste est frappant car il est théâtral : les avocats s'en débarrassent avec un geste qui a l'ampleur des manches de la robe. C'est un geste lyrique et qui aboutit à ce fatras de vêtements noirs sur le sol ; c'est frappant et malin". Ici cependant, point d'effet de manche, l'avocat se montre en civil, à nu, et le décorum de la justice tombe, en même temps que ces habits. 

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"C'est l'idée que sans corps, sans humain, il n'y a plus de profession", analyse Jérémie Brucker. Le noir de l'épitoge se retrouve à terre "quand elle est censée symboliser la confiance, la rigueur, l'esprit de justice". Saisissantes, ces images le sont également car elles sont une prise de conscience : la défiance et les protestations viennent aussi de catégories considérées comme privilégiées : avocats et médecins. "En se débarrassant de leurs vêtements, ils apparaissent hommes et femmes, des êtres humains ordinaires", poursuit Nicole Pellegrin.

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"Jeter ce vêtement devant les médias montre qu'ils ne sont pas que des avocats ou un statut professionnel, ils sont aussi des individus avec une identité personnelle", continue Jérémie Brucker. "Se dévêtir marque également l'opinion publique car cela sous-entend qu'on s'appauvrit ; tout est symbolique et en même temps, on touche au quotidien car tout le monde porte des vêtements. C'est un objet de grève intéressant car il permet d'interpeller plus facilement".

Par ailleurs, s'habiller ou se déshabiller est un geste qui relève habituellement de la sphère privée, intime. "On ajuste le vêtement professionnel à son corps, à ses formes, on masque les éléments de son identité personnelle qu'on n'a pas envie de dévoiler dans le milieu professionnel. C'est là peut-être, qu'ils se mettent le plus 'à poil'".

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Un pacte social scellé dans le tissu

Mais le geste n'est pas seulement spectaculaire, il est sacrilège. "Le jeter signifie qu'on refuse désormais d'associer ce vêtement à son identité personnelle, comme un stigmate professionnel collé à la peau d'un individu mais qui ne correspond plus à ses propres valeurs, à son projet de carrière ou à l'idée qu'on se fait du métier", explique Jérémie Brucker. "Internet permet de marquer le coup, de montrer qu'on n'est plus d'accord avec le contrat social scellé dans le vêtement, puisque la robe de l'avocat, comme la blouse du médecin ont beaucoup d'importance dans la représentation collective".

Jeter ce vêtement est donc un geste violent, une forme de reniement. "Il y a une dimension sacrilège", reconnaît Jérémie Brucker, "un rapport à l'impur, car alors on peut marcher dessus, le salir. Même si tous ne le jettent pas : certains l'accrochent à une grille ou à une rampe d'escalier. On en prend soin quand même... Mais on le 'remise', on le 'met au placard', comme sur un portemanteau".

"Le vêtement de travail scelle des obligations mutuelles entre l'employeur et le salarié mais la remise en cause du contrat social vient tout changer, dans l'esprit de ces manifestants". "Dès lors que l'on porte atteinte à ce contrat social, ils considèrent que ce symbole fait de tissus est caduque et qu'ils peuvent se détacher de leurs obligations".

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L'allégorie d'un métier qui meurt

"En plus des robes et des blouses à terre, j'ai aussi vu des cheminots brandir leur tenue professionnelle sur des épouvantails lors de manifestations, alors qu'eux-mêmes étaient habillés en tenue civile", ajoute Jérémie Brucker, "on peut y voir une dévitalisation de leur métier et un corps vidé de sa substance. Symboliquement, c'est la mort d'une profession... Le personnel d'une entreprise, de la justice, de l'hôpital ne peut exister que s'il est incarné".

La dramaturgie de ces happenings est aussi renforcée par le moment choisi, qui n'est pas anodin : cérémonie des vœux ou rentrée solennelle. Car là aussi, le décorum s'effrite : "On désacralise des rituels censés être intouchables. Si ces rites, ces codes, ces signes d'engagement s'arrêtent, alors c'est la continuité de l'État qui en quelque sorte s'arrête aussi". S'attaquer à ces symboles suggère enfin que rien n'est acquis, "c'est une forme de subversion", conclut Jérémie Brucker.

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À lire en complément :

- Pourquoi les avocats portent-ils une robe ?Par Constance Assor, novembre 2015, Le Point (Il aura fallu attendre les années 1970 pour que le port de la robe d'avocat soit inscrit dans la loi).

- Un avocat peut-il jeter sa robe ? par François-Xavier Berger (avocat au barreau de l’Aveyron, ancien bâtonnier), janvier 2020, actu-juridique.fr