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"Torche numéro 1" : l'histoire du martyr de Jan Palach, qui s'immolait à Prague il y a 50 ans

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Jan Palach, mort à 20 ans après s'être immolé par le feu au coeur de Prague, le 16 janvier 1969
Jan Palach, mort à 20 ans après s'être immolé par le feu au coeur de Prague, le 16 janvier 1969
© Getty - Central Press

Quand le cameraman tunisien Zorgui s'est suicidé en s'immolant par le feu le 24 décembre 2018, le souvenir de Jan Palach, mort à 20 ans en 1969 pour protester contre la répression soviétique, s'est imposé. Retour sur un geste politique ultime, et son effet domino.

Le 16 janvier 1969, Jan Palach, étudiant en philosophie à Prague, s’immole par le feu sur la place Venceslas. Il a 20 ans et sur le coup de 15 heures, il met à exécution ce geste qui frappera bien au-delà des frontières de la Tchécoslovaquie. Peu après, la radio publique locale annonce qu’un employé des transports en commun a tenté d’éteindre le feu sur le corps du jeune homme, puis que Palach a été emmené à l’hôpital. “Le motif de son geste est inconnu”, précise le journaliste sur le moment.

Quand l’étudiant se sacrifie, il n’est pas seul. Son geste est en fait un projet collectif. Palach appartient à un petit groupe d’étudiants qui ont décidé, ensemble, de recourir à l’auto-immolation.

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Collectivement, ils protestent contre la répression du “Printemps de Prague” et les cinq mois que leur pays vient de vivre depuis que l’armée rouge a lancé ses chars (environ 6000, qui écrasent Prague) et ses avions (un petit millier, qui pilonnent depuis le ciel tchécoslovaque) - on appellera cela pudiquement “la normalisation”.

Alors que l’Etat tchèque avait esquissé une ouverture dans la doctrine du bloc de l’Est, avec le "socialisme à visage humain", la répression soviétique est sans pitié depuis la nuit du 20 au 21 août. Quelques mois plus tard, en ce début d’année 1969, Jan Palach et ses amis ont donc décidé de s’immoler sur cette place la plus célèbre de la Mitteleuropa. Il n’a pas réellement choisi d’être le premier à ouvrir le ban de ce qui se veut une action protestataire capable de secouer large (dans le groupe, on dira “torche numéro 1”). L’ordre des immolations a en fait été tiré au sort, et les autres membres du groupe doivent faire de même, les uns après les autres. 

Une fois à l’hôpital, Palach, veillé par sa mère, recevra de la visite. Des journalistes, notamment, qui l’enregistreront. Dans les archives de Radio France, il reste une trace de lui après son sacrifice, qui parle depuis son lit d’hôpital, où il mourra trois jours après la place Venceslas, le 19 janvier 1969 :

Jean Palach sur son lit d'hôpital, janvier 1969

1 min

Aujourd’hui, on sait par les recherches menées depuis 50 ans que Jan Palach a lancé un appel à ses camarades, depuis ce lit d’hôpital. Peu avant de mourir, il les implorera de renoncer à poursuivre leur projet collectif. Ils l’entendront, et renonceront. Pourtant, la radio tchèque recense aujourd’hui sept suicides politiques entre la mort de Jan Palach, en janvier 1969, et le mois d’avril la même année. Ils resteront dans l’histoire comme “torche numéro 2” (Josef Hlavatý, un ouvrier qui s’immole quatre jours après Palach), “torche numéro 3” (Jan Zajíc, lui aussi étudiant à Prague, qui participera à la grève de la faim organisée après l’immolation de Palach, puis décidera de s’immoler à son tour, le 25 janvier).

En dépit des apparences et de la litanie des numéros, ces successeurs n’avaient en fait aucun dessein commun avec Palach. Ils ne se connaissaient pas même. Mais Palach a fait des émules, et on dénombre pas loin d'une trentaine de tentatives d’immolation dans les mois qui suivront son geste si édifiant. 

L'effet Werther

Car l’immolation par le feu comme modalité de protestation politique (un “para-suicide” disent certains auteurs) a aussi à voir avec quelque chose qui relève d’un engrenage, d’une inspiration puissante, d’un effet d’entrainement. Alors que les médias utilisent souvent le terme (assez anxiogène) de “contagion”, les spécialistes préfère nommer tout cela “l’effet Werther”. _C'_est-à-dire, un suicide par imitation en domino, d'après l'expression du sociologue américain David Philipps qui s'inspirait en 1982 de Goethe et des Souffrances du jeune Werther).

Plusieurs années après la mort de Jan Palach, un de ses anciens enseignants racontera dans un documentaire que le geste inouï de l'étudiant tchécoslovaque procédait aussi de cet "effet Werther" (qu'on n'appelait pas comme cela à l'époque). Lui-même avait eu vent, par la presse, du suicide par immolation d’un certain Thich Quang Duc, d'après son prof. En 1963, un peu plus de cinq ans avant que Palach et ses amis élaborent leur projet commun, ce moine bouddhiste vietnamien, âgé de 66 ans, s’était ainsi sacrifié pour protester contre la politique de répression des populations bouddhistes par le pouvoir de Saïgon, dirigé à l’époque par un catholique.

Parce qu’il était jeune, 20 ans tout juste, mais peut être aussi parce que, vu d’Occident, l’immolation apparaît toujours moins contre-culturelle en Asie, Jan Palach est aujourd’hui singulièrement plus connu que Thich Quang Duc en France. Et c’est à l’étudiant tchèque que tous feront référence quand Mohammed Bouazizi s’immolera à son tour par le feu, le 17 décembre 2010, en Tunisie. Quelques semaines plus tard (dans le numéro de février 2011), l’intellectuel Abdelwahab Meddeb entamera l’article qu’il consacrera dans la revue Esprit au suicide de Bouazizi avec ces mots :

Ce qui se passe en Tunisie depuis le 17 décembre 2010 fait partie de ces événements qui nous réconcilient avec l’humain.

Et puis, juste un peu plus loin : 

D’abord Mohammed Bouazizi s’immole par le feu pour protester contre la difficulté d’être et la maltraitance d’une administration cruelle, partisane, sourde, aveugle, vénale. Son acte sacrificiel s’avère christique. Sa mort rédemptrice rachète la communauté et lui apporte le salut. Il s’agit d’une mort porteuse de vie. Sa mère dira trois semaines après l’acte : "Mon fils n’est pas mort pour rien." Son geste a tellement ému qu’il a libéré les consciences.

Charge politique et batailles d'interprétation

Mohammed Bouazizi, le vendeur ambulant de la banlieue de Tunis, mourra deux semaines après son immolation. Par son geste martyr, qui sera suivi notamment du soulèvement d'une partie de la jeunesse tunisienne, il inaugurera en fait la révolution qu’on appelle parfois “Printemps tunisien”. Ces affrontements feront plus de trois cents morts, dont Mohammed Bouazizi. Et Zine el-Abidine Ben Ali quittera pour finir en 2011 le pouvoir qu’il occupait depuis 1987.

Depuis 2011 et le suicide de Bouazizi, certains ont contesté cette comparaison entre Jan Palach et le vendeur ambulant, arguant des limites de la comparaison : si les deux morts ont l’une et l’autre leur part de sacrifice, celle de Bouazizi serait moins proprement politique, relevant plus d’une sorte de cri de désespoir. Là où le geste de Palach, en 1969, s'inscrirait au contraire dans un alliage plus pur. Pour l'un (Palach) le corps serait utilisé comme un outil politique alors que l'autre aurait, au mieux, poussé un cri de révolte. C'est contestable. D'autant que sept ans plus tard, le suicide du marchand ambulant des portes de Tunis continue à faire des émules au Maghreb et c’est à Bouazizi autant qu’à Palach, qu’on songeait le 24 décembre 2018, en apprenant la mort d’Abderrazak Zorgui, à Kasserine, dans l’extrême ouest, désertique et démuni, de la Tunisie.

Journaliste trentenaire, Zorgui s’est suicidé en s’immolant par le feu à son tour, après avoir laissé un ultime témoignage qu’on peut relire ici (ou regarder en vidéo). Sans nier toute sa portée politique - dans sa vidéo, Abderrazak Zorgui, lui, dit “révolution” :

A tous les chômeurs de Kasserine, qui n’ont pas de ressources et qui n’ont rien à manger    
Lorsque l’on veut manifester, on nous répond : "terrorisme".    
On descend dans la rue pour demander du travail, on nous rétorque, "le terrorisme".    
On nous dit : "tais-toi et meurs de faim."    
Aux chômeurs de Kasserine    
Je vais aujourd’hui faire une révolution tout seul.    
Bienvenue à celui qui veut me rejoindre.    
Je vais m’immoler par le feu.    
Si quelqu’un trouve un travail, alors mon geste n’aura pas été inutile.    
Depuis huit ans, on nous a fait des promesses mais tout cela est un mensonge.    
En ce qui me concerne, je ne suis d’aucun parti politique.    
Vous oubliez les chômeurs et vous embauchez ceux qui ont des ressources.    
Il y a des gens qui n’ont rien    
Il y a des régions marginalisées.    
Il y a des gens vivants mais qui sont morts de fait.    
Les gens, ici, à Kasserine, ignorent le nom du Président, ignorent le nom du gouverneur, ignorent le nom du responsable local.    
Pourquoi devrais-je attendre jusqu’à janvier, février ou jusqu’à mars ?    
Dans vingt minutes, je vais m’immoler avec de l’essence.    
En espérant que l’Etat s’intéressera à Kasserine.    
A Kasserine, les gens sont pauvres et marginalisés.    
On a demandé du travail, on n’a rien eu.    
On a eu le terrorisme.    
Tous les jours, la même rengaine : "le terrorisme, le terrorisme, le terrorisme". Pourquoi ?    
Ne sommes-nous pas des êtres humains comme vous ?    
Un ministre est payé 30 millions, et un habitant de Kasserine demande à sa mère 50 centimes pour prendre un café. Il passe sa journée au café. Donnez-nous du travail, et on travaillera.    
Venez à la Place des martyrs.    
Il reste vingt minutes.    
Descendez dans la rue, cassez, brûlez. L’Etat nous ignore.    
J’ai envoyé mon message.    
Avec l’essence, je vais m’immoler.    
Salam.

Dans ce message, Zorgui dit "Bienvenue à celui qui veut me rejoindre". Et aussi "Venez à la Place des martyrs. Il reste vingt minutes." C'était le 24 décembre 2018.