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Tour Eiffel : ils ne voulaient pas de “l’odieuse colonne de tôle boulonnée”

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La Tour Eiffel en 1889, l'année de son inauguration, lors de l'exposition universelle de Paris. Le succès populaire vient alors démentir la controverse créée par les artistes opposés au projet.
La Tour Eiffel en 1889, l'année de son inauguration, lors de l'exposition universelle de Paris. Le succès populaire vient alors démentir la controverse créée par les artistes opposés au projet.
© Getty - London Stereoscopic Company / Intermittent

Previously. La tour Eiffel fête les 130 ans de son ouverture au public. La dame de fer est devenue un emblème de la France et de Paris à l'étranger. À ses débuts pourtant, elle n'a pas fait l'unanimité, s'attirant même de très violentes diatribes. De Maupassant, François Coppée ou encore Charles Garnier.

La tour Eiffel est devenue un symbole de Paris et de la France aux yeux du monde entier. Chaque année, 7 millions de visiteurs se pressent pour gravir le monument qui a vu passer près de 300 millions de curieux depuis son ouverture le 15 mai 1889. Pourtant, au début du chantier, la "tour de 300 mètres" (son nom d'origine) s'est attirée les foudres de nombreux artistes et écrivains pour qui Paris allait être défiguré. Voici des extraits de ces commentaires, souvent très saignants, qui visaient ni plus ni moins à abattre ce grand projet.

La "protestation des artistes"

Parmi les opposants farouches à la Tour Eiffel, l'écrivain Guy de Maupassant a été l'un des signataires de "la Protestation des artistes" parue dans Le Temps en février 1887
Parmi les opposants farouches à la Tour Eiffel, l'écrivain Guy de Maupassant a été l'un des signataires de "la Protestation des artistes" parue dans Le Temps en février 1887
© Getty - Mondadori Portfolio

Moins d'un mois après le début des travaux, une tribune paraît dans le journal Le Temps. Publiée le 14 février 1887, la "Protestation contre la tour de M. Eiffel" est adressée à Adolphe Alphand, le directeur des travaux de la ville de Paris. De tous les écrits s'étant attaqué à la tour Eiffel, il s'agit sans doute du plus célèbre car le document est signé de certains des plus grands noms de l'époque : peintres, sculpteurs, architectes et écrivains. Guy de Maupassant, Alexandre Dumas fils, François Coppée ou encore Charles Garnier (l'architecte de l'Opéra de Paris) sont les plus célèbres d'entre eux.

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Nous venons, écrivains, peintres, sculpteurs, architectes, amateurs passionnés de la beauté jusqu'ici intacte de Paris, protester de toutes nos forces, de toute notre indignation, au nom du goût français méconnu, au nom de l'art et de l'histoire française menacés, contre l'érection, en plein cœur de notre capitale, de l'inutile et monstrueuse tour Eiffel que la malignité publique, souvent empreinte de bon sens et d'esprit de justice a déjà baptisée du nom de Tour de Babel. (...)

La ville de Paris va-t-elle donc s'associer plus longtemps aux baroques, aux mercantiles imaginations d'un constructeur de machines, pour s'enlaidir irréparablement et se déshonorer ? Car la tour Eiffel, dont la commerciale Amérique ne voudrait pas c'est, n'en doutez pas, le déshonneur de Paris ! Chacun le sait, chacun le dit, chacun s'en afflige profondément, et nous ne sommes qu'un faible écho de l'opinion universelle et légitimement alarmée. (...)

II suffit d'ailleurs, pour se rendre compte de ce que nous avançons, de se figurer une tour vertigineusement ridicule, dominant Paris, ainsi qu'une noire et gigantesque cheminée d'usine, écrasant de sa masse barbare : Notre-Dame, la Sainte-Chapelle, la tour Saint-Jacques, le Louvre, le dôme des Invalides, l'Arc de triomphe, tous nos monuments humiliés, toutes nos architectures rapetissées, qui disparaîtront dans ce rêve stupéfiant. Et pendant vingt ans, nous verrons s'allonger sur la ville entière, frémissante encore du génie de tant de siècles, comme une tache d'encre, l'ombre odieuse de l'odieuse colonne de tôle boulonnée. C'est à vous qui aimez tant Paris, qui l'avez tant embelli, qui l'avez tant de fois protégé contre les dévastations administratives et le vandalisme des entreprises industrielles, qu'appartient l'honneur de le défendre une fois de plus. (...)

La dame de fer s'attire une volée de bois vert

La "protestation des artistes" n'est pas le seul texte critique envers la tour Eiffel. Si le monument se veut le symbole de la puissance industrielle de la France, cent ans après la Révolution, il sert aussi d'inspiration à nombre de pamphlétaires, illustrant un autre talent bien français. Ainsi, les injures fusent :

"Ce lampadaire véritablement tragique", Léon Bloy.                
"Ce squelette de beffroi", Paul Verlaine.                
"Ce mât de fer aux durs agrès, inachevé, confus, difforme", François Coppée.                
"Cette haute et maigre pyramide d'échelles de fer, squelette disgracieux et géant, dont la base semble faite pour porter un formidable monument de Cyclopes, et qui avorte en un ridicule et mince profil de cheminée d'usine", Maupassant.                
"Un tuyau d'usine en construction, une carcasse qui attend d'être remplie par des pierres de taille ou des briques, ce grillage infundibuliforme, ce suppositoire criblé de trous", Joris-Karl Huysmans.

Le gouvernement intervient pour défendre la tour

Caricature de l'ingénieur français Gustave Eiffel à côté de la tour Eiffel, à Paris, France.
Caricature de l'ingénieur français Gustave Eiffel à côté de la tour Eiffel, à Paris, France.
© Getty - Jean-Marc Charles / Contributeur

Mais face aux polémiques, les défenseurs de la tour Eiffel prennent eux aussi la plume pour défendre ce projet jamais-vu. À l'époque, aucun bâtiment aussi haut n'a jamais été construit : la dame de fer détiendra d'ailleurs le record de la la structure la plus grande jusqu'en 1930 avec la construction du Chrysler Building à New York. Chargé des préparatifs de l'Exposition universelle, le ministre du commerce et de l'industrie Edouard Lockroy écrit aussi au responsable des travaux, Adolphe Alphand, pour le soutenir (non sans ironie) :

Les journaux publient une soi-disant protestation à vous adressée par les artistes et les littérateurs français. Il s'agit de la tour Eiffel, que vous avez contribué à placer dans l'enceinte de l'exposition universelle. A l'ampleur des périodes, à la beauté des métaphores, à l'atticisme d'un style délicat et précis, on devine, sans même regarder les signatures, que la protestation est due à la collaboration des écrivains et des poètes les plus célèbres de notre temps. Cette protestation est bien dure pour vous, Monsieur le Directeur des travaux. Elle ne l'est pas moins pour moi.

Ne vous laissez donc pas impressionner par la forme qui est belle, et voyez les faits. La protestation manque d'à-propos. Vous ferez remarquer aux signataires qui vous l'apporteront que la construction de la tour Eiffel est décidée depuis un an et que le chantier est ouvert depuis un mois. On pouvait protester en temps utile : on ne l'a pas fait, et "l'indignation qui honore" a le tort d'éclater juste trop tard.

Ce que je vous prie de faire, c'est de recevoir la protestation et de la garder. Elle devra figurer dans les vitrines de l'Exposition. Une si belle et si noble prose, signée de noms connus dans le monde entier, ne pourra manquer d'attirer la foule et, peut-être, de l'étonner.

Vue générale de l'Exposition universelle de Paris en 1889.
Vue générale de l'Exposition universelle de Paris en 1889.
© Getty - Photo Josse / Leemage / Contributeur

Eiffel défend son œuvre

Gustave Eiffel se fend également d'une réponse aux artistes. Dans le même numéro du Temps publié le 14 février 1887, l'homme qui donnera son nom à la dame de fer écrit :

Soutiendra-t-on que c'est par leur valeur artistique que les pyramides ont si fortement frappé l'imagination des hommes ? (...) Qui n'en est pas revenu rempli d'une irrésistible admiration ! Et quelle est la source de cette admiration, sinon l'immensité de l'effort et la grandeur du résultat ?

La tour sera le plus haut édifice qu'aient jamais élevé les hommes. (...) Et pourquoi ce qui est admirable en Égypte deviendrait-il hideux et ridicule à Paris ? Je cherche et j'avoue que je ne trouve pas. La protestation dit que la tour va écraser de sa grosse masse barbare Notre-Dame, la Sainte-Chapelle, la tour Saint-Jacques, le Louvre, le dôme des Invalides, l'Arc de Triomphe, tous nos monuments. Que de choses à la fois ! Cela fait sourire, vraiment. Quand on veut admirer Notre-Dame, on va la voir du parvis. En quoi, du Champ-de-Mars, la tour gênera-t-elle le curieux placé sur le parvis Notre-Dame, qui ne la verra pas ?

Reste la question d'utilité. Ici, puisque nous quittons le domaine artistique, il me sera bien permis d'opposer à l'opinion des artistes celle du public. Je ne crois point faire preuve de vanité en disant que jamais projet n'a été plus populaire ; j'ai tous les jours la preuve qu'il n'y a pas dans Paris de gens, si humbles qu'ils soient, qui ne le connaissent et ne s'y intéressent. A l'étranger même, quand il m'arrive de voyager, je suis étonné du retentissement qu'il a eu. 

Le succès populaire vient clore la controverse

La foule sur le Champ-de-Mars à Paris lors de l'exposition universelle de 1889.
La foule sur le Champ-de-Mars à Paris lors de l'exposition universelle de 1889.
© Getty - Apic

L'ouverture de l'Exposition universelle donnera raison à Gustave Eiffel : du 15 mai au 6 novembre 1889, 1 953 122 visiteurs viennent découvrir la tour Eiffel, soit près de 12 000 par jour ! Le monument connaîtra des baisses de fréquentation par la suite avant d'accéder à un succès jamais contredit à partir des années 1960 avec la naissance du tourisme de masse.

En 1890, dans La Vie Errant, Guy de Maupassant écrira tout de même : 

J'ai quitté Paris et même la France, parce que la tour Eiffel finissait par m'ennuyer trop. (...) Mais je me demande ce qu'on conclura de notre génération si quelque prochaine émeute ne déboulonne pas cette haute et maigre pyramide d'échelles de fer, squelette disgracieux et géant, dont la base semble faite pour porter un formidable monument de Cyclopes et qui avorte en un ridicule et mince profil de cheminée d'usine.

Mais d'autres artistes sont revenus sur leur réquisitoire, comme Sully Prudhomme, signataire de la tribune parue dans Le Temps en 1887. Le 13 avril 1889, lors d'une conférence donnée en l'honneur d'Eiffel, il déclare :

J'ai signé une protestation d'artistes et d'écrivains contre le gigantesque édifice (...). Je n'avais, heureusement, jugé et condamné que par défaut, et devant l'œuvre accomplie et victorieuse, je me sens aujourd'hui plus à l'aise que d'autres pour en appeler de ma propre sentence.