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Tout comprendre sur le retour de la rougeole en sept questions

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Une femme se prépare à injecter le vaccin contre la rougeole.
Une femme se prépare à injecter le vaccin contre la rougeole.
© AFP - Schneyder Mendoza

L’OMS a répertorié 89 994 cas de rougeole dans 48 états européens au premier semestre 2019, plus du double par rapport à la même période de l’an dernier. Mais pourquoi la rougeole revient-elle, et les anti-vaccins sont-ils responsables de cette recrudescence de cas ?

En 2018, un peu moins de 85 000 cas de rougeoles avaient été recensés en Europe. En 6 mois de l'année 2019, le chiffre est d'ores et déjà à 89 994 cas, selon les derniers chiffres publiés par l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS). Au niveau mondial, plus de 360 000 cas de rougeole ont été déclarés depuis janvier, soit les chiffres"les plus élevés" depuis 2006 et presque trois fois plus que pour la même période l'an dernier.

"L'Europe perd du terrain dans la bataille contre la rougeole, a commenté Kate O'Brien, de l'OMS. Nous régressons. Nous faisons fausse route et ça, c'est extrêmement inquiétant. Évidemment pour la santé des enfants mais pas seulement, car la rougeole est aussi une maladie qui touche les adultes."

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Ce jeudi, l'OMS a annoncé que le Royaume-Uni, la Grèce, l'Albanie et la République Tchèque n'étaient plus protégés de cette infection alors même que ces pays l'avaient éradiquée. La France faisait déjà partie des pays où la rougeole est considérée comme endémique. 

Qu'est-ce que la rougeole ?

La rougeole est causée par un virus de la famille des paramyxoviridae qui n'atteint que les êtres humains. Les premières références à cette maladie datent du IXe siècle, et elle est désignée, à partir du Moyen Âge, sous le terme latin de morbilli, diminutif de morbus, pour "petite maladie". On utilise encore aujourd'hui le terme "morbilliforme" pour désigner une éruption cutanée qui ressemble à la rougeole. Elle est également surnommée "première maladie", parce qu'elle a été la première à être énumérée lors de la classification des éruptions cutanées, ou exanthèmes, touchant les enfants. 

La rougeole est une infection causée par un virus, qui se traduit surtout par une atteinte des voies respiratoires. Les principaux symptômes sont une toux, un écoulement nasal, des maux de gorge, de la fièvre, suivis par une éruption cutanée caractéristique qui a donné son nom à la maladie. La rougeole est l'une des maladies les plus contagieuses au monde. Elle est transmissible entre quatre et cinq jours avant et après l'éruption cutanée. Le virus de la rougeole se communique très facilement par contact direct ou par voie aérienne : une fois éjecté, le virus reste dangereux environ 30 minutes et jusqu'à près de deux heures dans un milieu aérien fermé ou s'il est sur une surface.

La rougeole est-elle dangereuse ?

Invité de La Question du jour en mars 2018, Emmanuel Grimprel, chef du service de Pédiatrie générale à l'hôpital Trousseau à Paris, rappelait ainsi que "la rougeole est une maladie infectieuse, très contagieuse, et qui est avant tout une maladie respiratoire puisqu'elle touche tout l'arbre respiratoire jusqu'aux poumons. Elle peut également toucher d'autres organes, comme le cerveau".

En ce sens, c'est une maladie qui le plus souvent est bénigne, c'est-à-dire qu'elle n'entraînera pas de complications ou de décès, mais malheureusement on le sait, et c'est incontournable, puisqu'il s'agit d'une affection virale pour laquelle il n'y a pas de traitement, il y a un pourcentage de patients qui risquent d'avoir des complications et un petit pourcentage qui risque de décéder, donc c'est une maladie potentiellement sévère.

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Si la rougeole est principalement bénigne, elle peut cependant entraîner de graves complications, qu'elles soient respiratoires (infections pulmonaires) ou neurologiques (encéphalites), pouvant mener à la mort.

Par le passé, la rougeole a ainsi fait des millions de morts. Amenées par les colons en Amérique au XVIe siècle, les épidémies de rougeole (ainsi que de choléra, de variole, etc.) ont contribué à la chute des empires incas et aztèques en décimant des millions d'indigènes. Dans les années 1970, avant l'apparition des vaccins, le nombre de morts dus à la rougeole dans le monde était encore estimé entre 7 et 8 millions. 

Pourquoi la rougeole revient-elle ?

Le retour de la rougeole, dans les pays riches, est largement attribué à la défiance vis-à-vis des vaccins. La France est en tête de ce classement : selon une étude de l’institut de sondage Gallup publiée en juin dernier, une personne sur trois en France ne croit pas que les vaccins sont sûrs. Dans les pays pauvres, il est surtout question d'un moins bon accès aux soins. 

L'OMS a ainsi enregistré une augmentation de 700 % des cas en Afrique, 300 % en Europe, 100 % en Méditerranée orientale, 40 % en Asie du Sud-Est et dans le Pacifique ouest. 

En mars de cette année, l'OMS a ainsi fait de "l'hésitation vaccinale" une des dix menaces mondiales pour la santé.

Pourquoi est-ce inquiétant ?

De nos jours, en moyenne, 100 000 enfants meurent encore de la rougeole chaque année, essentiellement en Afrique et en Asie. En Europe, la maladie est déclarée éliminée dans 35 des 53 pays que comprend la région (ils étaient 37 en 2017). L'épidémie est endémique dans 12 pays, dont la France et l'Allemagne, où la vaccination deviendra obligatoire à partir de mars 2020.

La principale problématique liée à la rougeole est l'absence de traitement antiviral spécifique à cette maladie. La prise en charge d'un patient contaminé s'attache donc essentiellement à soigner les complications.  

"Aujourd'hui en France, nous n'avons pas les conditions pour garantir qu'il n'y aura pas de nouvelles épidémies de rougeole", rappelait ainsi Emmanuel Grimprel dans l'émission LSD, La Série Documentaire

Aujourd'hui, en théorie, il est parfaitement possible qu'un nourrisson non vacciné, non protégé, puisse attraper la rougeole dans notre pays. La rougeole est une maladie exigeante : le virus rougeoleux est un virus très particulier qui a un pouvoir de contamination et donc de transmission qui est extrêmement élevé. 

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Quel effet a le vaccin sur la transmission de la rougeole ?

Il n'existe aucun traitement curatif de la rougeole, mais celle-ci peut être évitée en préventif par deux doses d'un vaccin. L'OMS évalue ainsi à plus de 20 millions le nombre des décès empêchés dans le monde entre 2000 et 2016 grâce à la vaccination.

Dans LSD, La Série Documentaire, le docteur Emmanuel Grimprel, membre du comité technique de vaccination, précisait que le vaccin permettrait d'arrêter la transmission du virus, à la condition "d'obtenir des taux de couverture vaccinale de plus de 95 %". Or, toujours selon l'OMS, le taux de couverture globale (pour la première dose de vaccin) stagne depuis plusieurs années à 85 %.

L'efficacité du vaccin, rappellent les autorités sanitaires, se joue tant au niveau individuel que collectif : en atteignant une couverture vaccinale de 95 %, les personnes qui ne peuvent pas être vaccinées, notamment celles ayant un système immunitaire affaibli, sont également protégées.

Où en est-on en France ? 

Au 21 août 2019, d'après Santé publique France, la France comptait pas moins de 2 381 cas de rougeole depuis le début de l’année, ayant fait deux morts, contre 2 671 sur la même période de 2018. L’Agence nationale de santé publique a précisé que le pic épidémique est passé et que le nombre de cas était en diminution.

Les malades sont aujourd'hui surtout de jeunes adultes, jamais vaccinés ou qui n'ont pas reçu les deux doses nécessaires. La plupart des cas de rougeole sont concentrés dans les régions du sud, Nouvelle-Aquitaine, Occitanie et Provence-Alpes-Côte-d'Azur.

La France fait partie des pays les plus défiants à l’égard des vaccins. Le fil Twitter de l'AFP a ainsi récemment publié une carte du monde de la "défiance" vis à vis des vaccins, où la France arrivait largement en tête, avec 33,3 % de la population considérant que les vaccins ne sont pas sûrs :

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C'est une communication devenue très difficile. La France est un des pays dans le monde dans lequel la réticence vis-à-vis des vaccinations est la plus importante. C'est un phénomène assez unique, même si c'est un phénomène général, dans le monde entier, la France est en tête. On se rend compte aujourd'hui que les vaccinations, dans l'opinion de notre population, revêtent un côté inquiétant, anxiogène. La population est inquiète des effets de la vaccination et est donc tentée de ne plus suivre les recommandations qui nous viennent aujourd'hui des autorités de santé. [...] De façon générale, nos autorités, qu'elles soient politiques, scientifiques ou institutionnelles, sont de plus en plus critiquées et non écoutées par la population. Emmanuel Grimprel

Comment réagissent les pouvoirs publics ?

En France, la couverture vaccinale devrait remonter : depuis le premier janvier 2018, 11 vaccins sont devenus obligatoires pour les enfants, dont celui contre la rougeole. Le refus de vaccination peut-être sévèrement sanctionné : les parents réfractaires encourent une peine d'emprisonnement ainsi qu'une amende 30 000 €, et les enfants non vaccinés ne sont pas admissibles en crèche ou à l'école. 

En 2018, 87,2 % des enfants de un an ont reçu leur première injection de vaccin contre la rougeole. Un taux encore insuffisant pour atteindre la couverture de 95 % recommandée.

Les anti-vaccins sont-ils responsables ? 

Les "anti-vax", comme ils sont surnommés, s'appuient essentiellement sur des travaux de 1998 liant vaccin et autisme pour justifier leur refus des vaccinations. Il a pourtant été établi que l'auteur de l'étude, le Britannique Andrew Wakefield, avait falsifié ses résultats, et plusieurs études ont montré depuis que le vaccin n’augmentait pas le risque d’autisme. En mars dernier, Laurent-Henri Vignaud, historien des sciences et maître de conférence en histoire à l’Université de Bourgogne, revenait dans La Méthode scientifique sur l'origine de cette défiance : 

Wakefied a produit une étude qui avait toutes les apparences de la science sévère, de la science sérieuse, et lui-même avait une position professionnelle tout à fait respectable. Il se trouve que cette étude tendait à montrer un lien possible entre les vaccins pour la rougeole, les oreillons et la rubéole, et l'autisme. Comme dans n'importe quelle étude scientifique un peu surprenante elle a été vérifiée, on a essayé de la reproduire, et ça a donné des résultats négatifs. Il y a plus grave parce qu'en réalité quand on est scientifique, on a le droit de se tromper, on a même le devoir de se tromper parce que la méthode scientifique est construite sur le doute méthodique, sur les essais. Mais dans le cas de Andrew Wakefield, c'est une fraude. Une enquête journalistique a montré que lui-même avait breveté un procédé permettant une sorte de substitut au vaccin, et il était au service de familles qui portaient plainte contre l'industrie pharmaceutique pour empoisonnement vaccinal. L'article a été retiré, ce qui est très rare, et Andrew Wakefield radié de l'ordre des médecins. Mais aux yeux du grand public, ça n'a aucune importance, car en réalité ce qu'on entend c'est qu'un médecin a trouvé un jour qu'il y avait un lien, et la deuxième information comme quoi il a été radié, c'est la preuve qu'il y a un complot...

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En France, nuance Françoise Salvadori, docteure en virologie/immunologie et maîtresse de conférences à l’université de Bourgogne, "l'argument de l'autisme n'a pas tellement pris", et la non vaccination pour la rougeole est encore perçu comme une sorte de "parcours initiatique" : 

La rougeole est considérée comme une maladie bénigne, actuellement en 2019, et elle est même parfois considérée par des parents un peu plus militants, comme une maladie qui fait grandir. C'est une sorte de parcours initiatique qui doit passer par la rougeole, on y est passé, on l'a tous vécu.  

Ce qui est très étonnant c'est que ces gens sont capables d'avoir accès à l'information, en comprennent une très grande partie, et la nient. C'est très difficile finalement de contrer ça. [...] A chaque fois la balance bénéfice/risque est à l'immense avantage des bénéfices et pourtant...