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"Tout Français en âge viril est citoyen" : quand une femme défiait la République, pas vraiment universelle

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Parmi les nombreuses caricatures que Daumier publie des militantes pour l'égalité des sexe, plusieurs stigmatisent Jeanne Deroin et les femmes "saucialisantes".
Parmi les nombreuses caricatures que Daumier publie des militantes pour l'égalité des sexe, plusieurs stigmatisent Jeanne Deroin et les femmes "saucialisantes".
- Honoré Daumier, dans "Le Charivari", le 4 août 1848 via Wikicommons

En 1849, Jeanne Deroin, militante de l'égalité des sexes, s'était déclarée candidate à l'Assemblée législative. Sauf qu'elle n'avait pas le droit de vote, ni celui d'être élue.

Sur l’affiche de l’exposition “Parisiennes citoyennes !” qui a ouvert ce 28 septembre au musée Carnavalet, à Paris, deux dates frappent, qui font office de bornes : 1789 - 2000. Rembobiner le film par la fin suffit à prendre conscience du geste : les Françaises n’ont le droit de vote que depuis une ordonnance du Gouvernement provisoire de la République française, à Alger, en 1944 - signée du Général de Gaulle. Choisie comme visuel, la belle photographie de Pierre Michaud, de l’agence Rapho, achève de montrer que l’exposition n’envisage pas la citoyenneté féminine par la petite lucarne : l’image date du 6 octobre 1979, jour de “Marche des femmes”. On y voit des femmes, en sit in, dessiner des deux mains le triangle fédérateur de la forme d’une vulve, déclinaison féministe du poing levé.

Entendue dans toute son épaisseur, la citoyenneté féminine implique aussi des droits sociaux, outre des droits politiques et notamment celui de voter et d’être élue. Ainsi, si les premières salles, très pédagogiques, envisagent d’abord le droit au suffrage comme le droit à l’instruction, c’est bien à la jointure de toutes les émancipations féminines que se place la rétrospective, embrassant aussi l'égalité de salaire, l'avortement ou le lesbianisme - entre autres filaments de la cause des femmes.

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Mais même prise au pied de la lettre juridique, la citoyenneté politique des femmes demeure une histoire méconnue. La récente redécouverte d’ Olympe de Gouges auprès d’une audience plus large que jamais a remis en évidence sa “Déclaration des droits de la femme”, qui date de 1791. Mais on ignore souvent que dès 1793, date à laquelle les hommes de la Révolution avaient décidé de fermer aux femmes la vie politique (en même temps que l’armée), et tout au long du XIXe siècle, des femmes ne cesseront de faire travailler les coutures de cette citoyenneté. Et même d’en dilater les frontières pour mieux se l’approprier - quitte à passer en force.

Au point qu’à chacune des révolutions qui jalonneront le XIXe siècle, on verra les femmes se faire appeler “citoyennes”, jusque dans le Journal officiel : en 1848 ou sous la Commune, en 1871, et déjà, du temps de la Révolution française, des clubs féminins verront le jour, où l’on délibèrera et où les femmes entendront participer à la vie démocratique. Au point, aussi, que les revendications d’un droit au suffrage, souvent portées dans le giron du courant saint-simonien durant toute la première partie du XIXe siècle, ne s’éteindront jamais tout à fait, même une fois l’universel rétréci aux hommes, seuls, et la cause suffragiste maintes fois tournée en dérision, stigmatisée.

Citoyen, définition : "Français en âge viril"

Car en 1848, l’avènement de la IIe République allait fermer pour près d’un siècle l’accès des femmes à la démocratie représentative. En mars, après le soulèvement pacifique de Paris et l’abdication de Louis-Philippe, dernier roi de France, les deux premiers décrets à proclamer l’universalité du droit de vote ne disaient certes pas un mot des femmes : dans ces textes datant du 5 et du 8 mars 1848, seuls les détenus de droit commun étaient encore privés de suffrage… en tout cas explicitement. Mais l’omission était en fait édifiante : alors que la France tournait le dos au suffrage censitaire qui ne réservait le vote qu'à une élite, les femmes restaient en réalité des mineures politiques. Et une grosse semaine plus tard, un troisième décret, daté du 16 mars 1848, achevait d’exclure les femmes de la citoyenneté officielle : c’est dans ce texte qu’on lit la définition du citoyen. C’est-à-dire, en toutes lettres, “tout Français en âge viril”. Les Françaises seront tenues à distance de la démocratie représentative jusqu’en 1944.

Pour autant, la citoyenneté féminine sera loin de voir le jour avec la Libération, ou encore de s’ancrer dans la participation des femmes dans la Résistance, durant la Seconde Guerre mondiale. La conquête du droit de vote, et la reconnaissance des femmes comme citoyennes, tiennent d'une histoire à la fois plus longue, et plus filandreuse. Où des femmes, durant un siècle et demi, n’auront cessé de rappeler aux autorités officielles, donc aux hommes, qu’elles voulaient en être.

Ainsi le droit de vote de 1944, et celui d’être élue à des élections nationales, n’était-il pas seulement une récompense pour services rendus, mais plutôt une conquête de longue haleine. Qui ne commence pas non plus avec Hubertine Auclert dans les années 1880, comme on le lit souvent, tant le nom de cette journaliste reste iconique dans l’histoire du suffrage des Françaises. Auclert, qui mettra toute son énergie dans cette bataille et restera célèbre pour cela, n’était pas la première suffragiste de France. Elle le mesurait parfaitement : c’est à Jeanne Deroin qu'en héritière, elle avait d’abord écrit, une fois décidée à reprendre le flambeau du suffragisme à la française. Car Deroin, une lingère autodidacte devenue institutrice puis journaliste, avait posé un jalon considérable dans l’histoire de la citoyenneté des femmes en France, dès 1849 : elle s’était portée candidate à l’Assemblée législative. Sauf qu’elle n’était ni éligible, ni électrice.

De ce passage en force, restent des comptes-rendus qui en disent long sur le parcours de la combattante que fut cette campagne : parce qu’elle avait besoin d’être investie par les réseaux socialistes auxquels elle appartenait, Jeanne Deroin avait fait valoir sa cause tant dans les journaux, que dans les clubs. Où c’est peu dire qu’on ne piaffait pas d’impatience pour une très transgressive candidature féminine : parce qu’elle faisait imprimer ses déboires (qu’on peut retrouver sur le site Gallica de la BNF ou dans le parcours de l’exposition au musée Carnavalet, justement), on suit la militante féministe du club de la Fraternité au club de la Redoute, tandis que la voilà recalée au seuil de l’ordre du jour, ou qu'elle se fait claquer la porte aux nez. Ou encore, alors qu’elle s’y prend à trois fois pour arracher le droit de monter à la tribune expliquer son objectif : faire valoir “le sentiment du droit et de la justice” contre ce qu’elle appelle “la vieille politique” - celle qui “subalternise la moitié de l’égalité”, comme elle l’écrit en avril 1849.

"Féminisme" : une pathologie masculine en 1871

À l’époque, on ne dit pas encore “féministe” : le mot apparaît en 1871 dans une thèse pour décrire des hommes dévirilisés par la tuberculose. Il sera disséminé, dès l’année suivante, sous la plume misogyne d’Alexandre Dumas fils - cette fois pour railler les militantes de l’égalité entre hommes et femmes. Mais le combat de Deroin pour ce qu’elle nomme ‘“l’extinction radicale de tous les privilèges” passait bien par “l’abolition du privilège de sexe”. Ce combat n’était pas né avec ce projet de candidature à l’Assemblée législative : il charriait des décennies de mobilisation pour un droit à l’instruction, ou encore le droit au travail des femmes, c’est-à-dire leur reconnaissance économique et sociale, synonyme de droits et de la possibilité de s’organiser collectivement.

La candidature de Jeanne Deroin n’émergeait pas non plus au beau milieu d’un champ vierge : quelques mois plus tôt, plusieurs militantes de l’égalité entre les sexes, dont Deroin en personne, avaient ainsi poussé la candidature de George Sand. Elle était à l’époque la figure féminine la plus connue dans la société française. Mais l’écrivaine, scandalisée qu’on utilise sa notoriété sans son feu vert pour une cause aussi subversive, s’était insurgée. Jugeant l’initiative ridicule, elle avait fait publier dans plusieurs journaux, les 9 et 10 avril 1848, une lettre ouverte pour s’en récrier. Un texte au vitriol dont l’entame suffit à prendre la mesure de l’audace de Jeanne Deroin, qui remettait ça, l’année suivante : “Un journal rédigé par des dames a proclamé ma candidature à l’Assemblée nationale. Si cette plaisanterie ne blessait que mon amour propre en m’attribuant une prétention ridicule, je la laisserais passer. [...] Mais mon silence pourrait faire croire que j’adhère.”

Contrairement à George Sand, Jeanne Deroin était socialiste. Or jusque dans les rangs du mouvement ouvrier, sa candidature, un an après le coup de poker George Sand, n’allait pas de soi. Loin s'en faut : Deroin aura pour principal adversaire Pierre-Joseph Proudhon, la figure tutélaire des mondes ouvriers, trente ans avant l’émergence des syndicats. Et Proudhon était notoirement misogyne. Ainsi, ce n’est pas seulement le droit de vote qu’il réfutait aux femmes, mais une place dans la vie publique. Renvoyant les femmes à la vie domestique au nom d’un ordre naturel des choses, il s’opposait aussi à leur conquête d’un droit au travail et autant de signes de leur autonomie dans la société.

Son hostilité à Jeanne Deroin, militante bien connue de l’émancipation féminine à son époque, ne datait pas de cette candidature de 1849. Avant même, Proudhon et Deroin avaient ferraillé, par journaux interposés, sur le rôle des femmes en général, c’est-à-dire leur place publique : le théoricien avait soutenu que la femme n’avait guère d’alternative que d’être “ménagère ou courtisane”. Comprenez : prostituée. C’est à cela que Jeanne Deroin avait commencé à répondre, elle qui avait, dès la révolution de mars 1848, signé dans La Voix des femmes, dirigé par Eugénie Niboyet, avant de fonder en janvier 1849 son propre journal, L’Opinion des femmes. Le 28 janvier 1849, Deroin rétorquait déjà à Proudhon : "Socialiste chrétienne, je dirais comme vous, Monsieur, plutôt ménagères que courtisanes, si je n’avais la certitude qu’un grand nombre de femmes ne devienne courtisanes que pour échapper à la nécessité d’être ménagères. Pauvres femmes qui auraient peut-être été préservées de la honte si l’on eût trouvé pour elles un milieu entre la nécessité d’être ménagères ou courtisanes et qui auraient préféré au droit du mariage le droit du travail."

C’est ainsi un adversaire bien connu qu’elle retrouve, lorsque Jeanne Deroin décide en avril 1849 de se déclarer candidate. Défiant l’ordre démocratique masculin, elle lance notamment : “Vous voulez sincèrement toutes les conséquences de vos grands principes Liberté, Égalité, Fraternité, c’est au nom de ces principes qui n’admettent pas l’exclusion injuste que je me présente comme candidate à l’Assemblée législative”. C’est rien moins que l’héritage de la Révolution française que Jeanne Deroin mettait ainsi au défi : l’égalité entre les hommes et les femmes n’avait de réalité ni dans les faits, ni sur le papier. Proudhon lui répondra aussitôt dans les colonnes du journal Le Peuple, ce même mois d’avril 1849 : “Un fait très grave et sur lequel il nous est impossible de garder le silence, s’est passé à un récent banquet socialiste. Une femme a sérieusement posé sa candidature à l’Assemblée Nationale. Nous ne pouvons laisser passer, sans protester énergiquement, au nom de la morale publique et de la justice elle-même, de semblables prétentions et de pareils principes. Il importe que le socialisme n’en accepte pas la solidarité. L’égalité politique des deux sexes, c’est-à-dire l’assimilation de la femme à l’homme dans les fonctions publiques est un des sophismes que repousse non point seulement la logique mais encore la conscience humaine et la nature des choses.

Alors que ses contemporains, jusque dans les rangs socialistes, jugeront sa candidature “inconstitutionnelle” ou encore “inopportune”, Jeanne Deroin fera chou blanc et finira par s’exiler en Grande-Bretagne, soutenue par les réseaux internationalistes mais pauvre et démunie. Elle s’y trouvait toujours à sa mort, en 1894. Officiellement, sa candidature de 1849 se sera soldée par un échec… sauf pour mettre au jour les logiques d’exclusion de la république. Car c’est elle qui introduit, dans le sillage de cette candidature intempestive, l’expression “suffrage universel masculin”, qui n’a pas son pareil pour souligner la ségrégation dont font l’objet les femmes dès lors qu’on ampute l’universel. D’origine militante, l’expression mettra pas loin d’un siècle à s’installer dans le monde académique mais elle y est désormais employée sans créer de houle : même le grand historien de 1848, Maurice Agulhon, finira par l’adouber de toute son autorité dans un colloque... en 1997.