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Toutânkhamon : des sandales d'or au cumin noir, l'immense trésor d'un petit pharaon

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Statue colossale de Toutânkhamon usurpée par Horemheb, 18e dynastie, règne de Toutânkhamon, 1336 - 1326 av. J.-C. Quartzite , Louxor, Médinet Habou, temple d’Aÿ et d’Horemheb
Statue colossale de Toutânkhamon usurpée par Horemheb, 18e dynastie, règne de Toutânkhamon, 1336 - 1326 av. J.-C. Quartzite , Louxor, Médinet Habou, temple d’Aÿ et d’Horemheb
- Laboratoriorosso, Viterbo/Italy

Pour la première fois, 150 objets issus de la tombe de Toutânkhamon voyagent à travers dix pays. 150, parmi quelques 2 100 pièces trouvées dans la tombe ! On en passe quelques-uns en revue, des vieux silos emplis de fruits momifiés aux grandes statues chargées de veiller sur la dépouille.

Des paniers pleins de fruits aux noms mystérieux, de coriandre et de cumin noir, un somptueux mobilier funéraire, des statues à taille humaine parfaitement conservées, à l'effigie de dieux, ou à celle du défunt, des coffres incrustés d'ébène et d'ivoire... Toutânkhamon était pourtant un bien petit pharaon, décédé vers 18 ou 19 ans, dont les adversaires politiques avaient voulu effacer les traces ; l'une des raisons pour lesquelles sa tombe est restée inviolée jusqu'à sa découverte par l’égyptologue anglais Howard Carter en 1922. Pour autant, celle-ci regorgeait littéralement d'objets somptueux. 

"Vous voyez quelque chose ?" "Oui, des merveilles", répond ainsi l'égyptologue à son ami Lord Carnarvon lors de l'ouverture de la sépulture le matin du 4 novembre, après des années de recherche dans la Vallée des Rois. La découverte de la tombe de Toutânkhamon engendrera une vague d'égyptomanie sur toute la planète. Il faudra plus de trois ans pour dégager l'ensemble du capharnaüm qu'elle contient. Mais quels objets exactement composent ce trésor, et que nous apprennent-ils sur les rites funéraires et la vie quotidienne dans l'Egypte antique ? Autant de questions auxquelles répond à partir du 23 mars une exposition proposée à la Villette, présentant 150 pièces maîtresses du trésor du pharaon.

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51 min

Des statues à l'effigie des dieux et du pharaon en guise de gardiens

Carter voit d’étranges animaux, des statues, et de l’or qui scintille”, racontait Robert Solé dans une émission de France Culture consacrée au trésor de Toutânkhamon, en 2004.  Lorsqu'il pénètre pour la première fois dans la tombe du désormais pharaon le plus célèbre, Howard Carter reconnaît des objets familiers à son œil d'égyptologue, tandis que d'autres lui sont totalement inconnus. Fait frappant : tous sont empilés les uns sur les autres, car visiblement, le tombeau avait été visité dans l’Antiquité par des pilleurs à la recherche d’or, qui s’étaient enfuis précipitamment. Les autorités de l'époque avaient alors rapidement rebouché les ouvertures après avoir entassé ces centaines d’objets n’importe comment.

Le trésor de Toutânkhamon (Histoire de, 24/12/2004)

19 min

Parmi l'une des premières formes que discernera l’égyptologue, celle d'un Anubis à tête de chien, le corps recouvert d’un voile de lin, montant la garde tel un Cerbère fluet : "C’est probablement la première fois depuis trois mille ans que quelqu’un croise le regard de cette statue. Elle semble monter la garde dans ce qui n’est encore qu’une antichambre", commentait encore Robert Solé dans cette émission.

Le dieu Amon protégeant Toutânkhamon 18e dynastie, règne de Toutânkhamon, 1336 - 1326 av. J.-C. Diorite. Musée du Louvre, département des Antiquités égyptiennes
Le dieu Amon protégeant Toutânkhamon 18e dynastie, règne de Toutânkhamon, 1336 - 1326 av. J.-C. Diorite. Musée du Louvre, département des Antiquités égyptiennes
- Musée du Louvre, dist. RMN - Grand Palais / Christian Décamps

Dans cette antichambre toujours, deux immenses statues en bois, à l'effigie du roi cette fois, montent la garde. L'une est présentée dans le cadre de l'exposition de la Villette. L'autre "statue du gardien" en revanche, est restée en Egypte : les deux jumeaux ne voyagent jamais en même temps.

Mobilier luxueux, parures... : de l'or, de l'or, de l'or !

Mais ce ne sont là que les prémices du trésor. L’antichambre de la tombe conduit à d'autres pièces qu’il faut également dégager... Il s'agit de retirer les objets un à un sans les abîmer, et la tâche est ardue, comme l'expliquait encore Robert Solé :

Certains sont fissurés, d’autres ne supportent aucun contact : par exemple, des tissus tombent en poussière dès qu’on les touche. Il faut traiter sur place les pièces les plus fragiles et c’est loin d’être facile. Chaque pièce sera décrite, photographiée, numérotée, avant d’être emballée avec un luxe infini de précautions.

Par étapes, les égyptologues parviennent enfin à accéder à la salle du trésor... près de trois ans après la découverte de la tombe, le 17 octobre 1925 ! Et c'est là un nouvel éblouissement pour les égyptologues, venus à bout des cinq coffrets funéraires enrobant les sarcophages : 

Le corps du pharaon repose dans trois cercueils emboîtés les uns dans les autres. Le premier est en or massif, comme le fabuleux masque qui recouvre son visage. Pour la première fois, on dispose d’une sépulture royale complète du nouvel empire avec tous les objets, tous les meubles, toutes les armes, tout ce qui devait accompagner un pharaon dans l’Au-delà.

Pectoral en or de l’oiseau Ba avec incrustations de verre GEM 759, 18e dynastie, règne de Toutânkhamon, 1336 - 1326 av. J.-C. Or, verre
Pectoral en or de l’oiseau Ba avec incrustations de verre GEM 759, 18e dynastie, règne de Toutânkhamon, 1336 - 1326 av. J.-C. Or, verre
- Laboratoriorosso, Viterbo/Italy

Parmi le luxueux mobilier funéraire du pharaon se trouvent aussi bien des coffres que des chaises et trônes plus ou moins somptueux, plusieurs lits recouverts de feuilles d'or et surmontés pour certains de têtes d'animaux, des tables, destinées aux repas ou aux jeux... Même les vêtements du roi ne font pas exception à la règle d'or : ses sandales brillent de mille carats.

Un véritable garde-manger, et des statuettes servant de serviteurs dans l'Au-delà

Dans la salle du trésor, là où se trouve la momie, les archéologues constatent également la présence de restes végétaux, eux aussi momifiés : d'anciennement magnifiques guirlandes composées de feuilles d’olivier ou de saule, de fleurs sauvages… "De très belles parures composées par des fleuristes pour l’enterrement", expliquait l'égyptologue Christian de Vartavan sur France Culture en 1994, dans une émission dédiée à Howard Carter. Dans une petite pièce annexe, ils découvrirent par ailleurs 116 paniers de graines et de fruits, destinés à servir de provisions au pharaon dans l'Au-delà. Non content de pouvoir compter sur cette nourriture terrestre, la momie de Toutânkhamon pouvait aussi se féliciter d'avoir, à demeure, de minuscules cultivateurs à son service (le pharaon en possédait pas moins de 413 !) : 

Les graines étaient probablement dans leur état brut pour que les ouchebtis (les statuettes funéraires, NDR) puissent les planter, les cultiver… On a retrouvé toute une panoplie de modèles réduits d’objets utilisés dans l’agriculture : des petites charrues, etc. Y compris un grenier qui était rempli à ras bord de graines de fenugrec, de blé et d’orge.

Howard Carter (Archéologiques, 05/03/1994)

19 min

Memphis - Troupe d'ouchebtis au nom de Néferibrêheb, Louvre-Lens dans la Galerie du Temps
Memphis - Troupe d'ouchebtis au nom de Néferibrêheb, Louvre-Lens dans la Galerie du Temps
- Serge Ottaviani — Travail personnel / CC BY-SA 3.0

Parmi les moissons retrouvées, l'équipe de Carter a notamment découvert dans la tombe de l'orge et un type de blé très différent du nôtre, comme le précisait encore l'égyptologue Christian de Vartavan dans cette émission  :

Celui-là avait pour particularité que lorsqu’on le récoltait, on ramassait le grain dans l’épillet (petit épi). Pourquoi ? Car en ramassant la glume et le grain, quand on entrepose ça dans des silos qui n’étaient pas du tout aussi hermétiques que ceux d’aujourd’hui, on ralentissait la prédation par les insectes de ces grains, puisqu’avant d’y accéder, ils devaient mâchouiller les glumes (enveloppes, NDR).  Tandis qu’aujourd’hui on utilise des blés dont la graine se sépare plus facilement de l’épillet. 

Enfin, bien sûr, des plantes herbacées et des fruits étaient également prévus au menu de l'éternel festin de Toutânkhamon : paliurus, plus communément appelé aujourd'hui "épine de Christ", cumin noir, coriandre, amandes, raisin, figues, dattes... et aussi quatre paniers d'un fruit appelé "grewia", qui n'est plus consommé aujourd'hui en Egypte et dont la découverte, à ce titre, a intrigué :

Ce sont des baies noires. Est-ce que ça représente un import, c’est à dire une nourriture qui n’est pas destinée au commun des mortels mais réservée à un pharaon ? Parce qu’il faut savoir qu’on ne trouve aujourd’hui de grewia qu’au Sud-Est de l’Egypte, près de la Mer Rouge, ou carrément au Soudan… Ou alors est-ce qu’ils avaient des arbustes de grewia dans leurs jardins, à Louxor ? Il est difficile de le dire pour le moment. J’ai découvert récemment que non seulement les baies du grewia étaient consommées par les Bushman du Kalahari, en Afrique du Sud, mais encore qu’aux Indes, on utilise en cas de famine une espèce voisine du grewia parce qu’en trois semaines, elle produit 30 kilos de graines, ce qui est extraordinaire.

Toutânkhamon avait beau être un modeste pharaon, fort d'un si luxueux garde-manger, du voisinage de divines figures tutélaires, d'un si confortable mobilier, et d'une armada de statuettes à son service, gageons qu'il a dû, au moins jusqu'en 1922, reposer dans une paix royale !