Publicité

Trans Musicales : "On ne représentera pas seulement None Sounds, mais le peuple ouïghour"

Par
Erpan, 30 ans et Aishan, 35 ans, membres de None Sounds, dans un studio parisien, le 30 novembre 2022.
Erpan, 30 ans et Aishan, 35 ans, membres de None Sounds, dans un studio parisien, le 30 novembre 2022.
© Radio France - Margot Delpierre

La 44e édition des Trans Musicales a lieu jusqu'à dimanche. Le festival rennais met en avant des artistes émergents : certains donneront à cette occasion leur premier concert en France et parfois même en Europe, comme le duo d'acid techno ouïghour None Sounds.

Ils ne sont pas nés frères, mais à les regarder, c'est tout comme. Inséparables, Aishan, 35 ans, et Erpan, 30 ans, forment le duo None Sounds. Ces deux Ouïghours, désormais exilés à Barcelone, sont à l'affiche de la 44e édition des Trans Musicales, à Rennes. Ils joueront, dans la nuit du samedi 10 au dimanche 11 décembre, leurs morceaux d'acid techno, de quoi faire danser les festivaliers. Leur premier EP "Tarim", comportant quatre titres, a été publié le 2 décembre dernier chez Airfono. Une musique électronique jouée en partie avec des instruments traditionnels. Issus de cette minorité turcophone réprimée par la Chine, Aishan et Erpan acceptent leurs rôles d'ambassadeurs du peuple ouïghour, bien décidés à rappeler au monde son histoire et sa richesse musicale.

Rencontre avec None Sounds, le reportage de Margot Delpierre

3 min

None Sounds ou la rencontre de deux Ouïghours

"Nous nous sommes rencontrés en 2014 à Shanghaï, se souvient Aishan. Et il était mon fan", s'amuse-t-il, en désignant Erpan, assis à côté de lui. "Il écoutait ma musique, il savait qui j'étais, il voulait en faire avec moi." Erpan approuve : "Je l'ai découvert dans des vidéos, il participait à Global Battle of the Bands en Chine", un concours musical international. À l'époque, Aishan s'est déjà construit une petite réputation de rock star. Erpan, lui, vit alors à Pékin. "J'ai tout abandonné pour partir à Shanghaï, trouver ce type et faire de la musique avec lui. Mon but, au départ, était de faire de la musique électronique et je voulais combiner ça avec du rock. Quand je l'ai rencontré, il était déjà en train de s'essayer à la musique électro, mais pas publiquement."

Publicité

Leur musique représente "le passé, le présent et le futur", résument-ils. "On utilise les mélodies de nos ancêtres, d'il y a 2 000 ans. Les sons, les rythmes sont modernes." Le peuple ouïghour est un peuple musical aux nombreux instruments, rappellent les deux hommes. "Là où on a grandi, la musique était partout. Les gens chantaient, dansaient, faisaient la fête. Pour nous, ça fait partie de nos vies. On ne peut pas vivre sans musique", reconnaît Erpan.

Pour afficher ce contenu Youtube, vous devez accepter les cookies Publicité.

Ces cookies permettent à nos partenaires de vous proposer des publicités et des contenus personnalisés en fonction de votre navigation, de votre profil et de vos centres d'intérêt.

Fuir le Xinjiang

Tous les deux originaires de la région autonome du Xinjiang, dans le nord-ouest de la Chine, les deux musiciens en sont partis très jeunes. Aishan avait 13 ans, Erpan 16 ans. "J'ai grandi avec ma mère, raconte Aishan. C'est elle qui l'inscrit à des cours de musique, dès l'âge de 3 ans. J'ai deux frères et je suis le plus jeune. Je faisais de la musique et j'étais doué. Quand j'avais sept ans, j'ai joué d'un instrument traditionnel à la télé. J'étais déjà connu. J'ai reçu plein d'invitations de la part d'écoles réputées, très chères mais ma mère ne pouvait pas payer. Elle voulait vendre la maison." Aishan refuse et, pour la première fois, part de chez lui, direction Shanghaï. Arrivé dans la ville la plus peuplée de Chine, la vie est rude. "J'ai été traité comme de la merde, ils ne m'ont pas vu comme un être humain." Ce qui lui donne des envies de revanche : huit ans plus tard, il représente Shanghaï à la compétition Global Battle of the Bands de 2009, en Chine.

"À ce moment-là, j'étais à l'école à Pékin, se rappelle Erpan, mais même à l'école, j'étais traité comme un animal. Je n'avais pas le droit de sortir faire des courses, je devais rester à ma place et aller en classe. Je voulais être libre. Dans ma jeunesse, mon père qui est écrivain m'a dit : 'Sois libre'. Il m'a éduqué comme ça. Il ne m'a pas dit d'être brillant ou d'avoir du succès, mais d'être libre."

"On a l'impression qu'on vient de nulle part. Les gens nous demandent : 'D'où venez-vous ?" Pour moi, c'est la plus difficile des questions, confie Aishan. Vous, vous pourriez répondre en moins d'une seconde. Vous dites : 'Je suis français' et tout le monde comprend. Mais moi, je devrais dire quoi ? Je dis que je viens de Chine ? Mais je ne ressemble pas à un Chinois ! Ils appellent notre territoire Xinjiang. J'aimerais le traduire, pour les médias européens : ça veut dire 'nouveau territoire'. Ce n'est pas un nom ! Notre héritage ouïghour a été effacé, oublié."

S'ils ont appelé leur groupe None Sounds (aucun son, en anglais), c'est parce que les gens "ne connaissent rien aux Ouïghours", un peuple d'environ onze millions de personnes, dont l'histoire au Xinjiang remonte au VIIIe siècle. Après avoir subi des politiques d'assimilation et de nombreuses discriminations, des affrontements éclatent en 2009 à Urumqi, capitale du Xinjiang, où Aishan a grandi. Ces dernières années, de nombreuses associations de défense des droits de l'Homme dénoncent les agissements du pouvoir chinois et l'internement de nombreux Ouïghours - jusqu'à un million - dans des camps dits de rééducation. Le 20 janvier 2022, quelques jours avant l'ouverture des JO d'hiver de Pékin, l'Assemblée nationale française a même adopté une résolution, dénonçant un génocide mené contre cette minorité turcophone, majoritairement musulmane. "J'aimerais qu'on arrête de parler de la religion en premier et qu'on se soucie de l'humain d'abord" , s'agace Aishan.

Des ambassadeurs malgré eux

Le festival des Trans Musicales, créé en 1979, met en avant des artistes émergents. Certains jouent pour la première fois sur une scène française. Parfois, il s'agit même de leur première scène européenne. Ce fut le cas de Lenny Kravitz ou de Björk, l'endroit où Étienne Daho ou encore Daft Punk ont débuté. Quand le duo None Sounds a appris qu'il était invité à Rennes, ce fut le choc. "Notre manager nous a dit qu'on allait peut-être jouer dans un festival en France et que ça serait un super point de départ pour notre carrière européenne. Au début, on ne connaissait pas. On a fait quelques recherches. En fait, c'est quelque chose de très important et d'unique", se souvient Erpan. "Ce n'est pas un petit bar ou un club, c'est un festival fait pour les musiciens, pas un événement commercial. Ils se soucient de la culture, de l'identité et ils respectent la musique", ajoute Aishan.

Pour afficher ce contenu Twitter, vous devez accepter les cookies Réseaux Sociaux.

Ces cookies permettent de partager ou réagir directement sur les réseaux sociaux auxquels vous êtes connectés ou d'intégrer du contenu initialement posté sur ces réseaux sociaux. Ils permettent aussi aux réseaux sociaux d'utiliser vos visites sur nos sites et applications à des fins de personnalisation et de ciblage publicitaire.

Aishan est aussi bavard et déterminé qu'Erpan est discret. Tous les deux se tiennent la main. "Nous sommes les premiers Ouïghours à monter sur une scène internationale, une vraie scène. Il parait qu'il y aura 10 000 personnes. Le public va voir deux Ouïghours jouer ! On ne représentera pas seulement None Sounds, mais le peuple ouïghour", poursuit le "grand frère", en larmes, sans jamais lâcher la main de son ami. "Je pleure parce que quand je vois la programmation, à côté de chaque artiste il y a le nom de son pays. Nous, on en n'a pas. Mais je suis si heureux de voir écrit 'Ouïghours'. Au moins, cette fois, on ne sera pas présent pour apporter une mauvaise nouvelle, mais pour quelque chose d'heureux. On ne peut pas perdre ! Nous sommes un peuple musical. Nous sommes la musique."

Un succès naissant dont leurs familles ne sont pas au courant, ou presque. Erpan n'a plus de nouvelles de ses proches depuis bientôt cinq ans. "En Chine, ils ne peuvent pas savoir, confirme Aishan. On a même pas le droit de se parler". Quant à Aishan, il arrive malgré tout à contacter sa famille. "J'étais quelqu'un là-bas. Au moins, il n'ont pas bloqué mes trucs", se console-t-il. Aux autorités qui tentent parfois d'intimider sa mère, une femme "très forte", celle-ci répète que son fils est mort.

Grand Reportage
56 min
Culture Musique
54 min