Trappes, "ville emblématique des succès spectaculaires et des échecs patents"

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Trappes, "ville emblématique des succès spectaculaires et des échecs patents"

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Raphaëlle Bacqué, journaliste au Monde
Raphaëlle Bacqué, journaliste au Monde
© Radio France - Nathalie Lopes

Entretien. Le livre de deux journalistes du quotidien Le Monde trace le portrait d'une ville "inouïe qui, à la fois, a vu grandir ses stars les plus populaires" et qui a vu partir 67 jeunes faire le djihad en Syrie et en Irak. Raphaëlle Bacqué s'explique.

Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin, journalistes pour Le Monde, publient "La Communauté", aux éditions Albin Michel. Le livre décrit quarante années d’histoire dans une ville de banlieue parisienne : Trappes, dans les Yvelines. Cela commence presque de manière bucolique avec des récits d’immigration, de famille, d’enfance entre les barres d’immeubles et les pavillons. Mais on comprend progressivement qu’à la fin, il y a 67 jeunes gens de la ville qui sont partis mener le djihad avec le groupe Etat islamique en Syrie et en Irak. Même si le livre ne se résume pas qu’à cela. Entretien avec Raphaëlle Bacqué, co-autrice du livre.

Que retenez-vous de Trappes ?

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C’est une ville inouïe ! Je ne sais pas si vous connaissez une autre ville en France qui, à la fois, a vu grandir ses stars les plus populaires : Omar Sy, l’acteur français le plus populaire, Jamel Debbouze, Anelka, un grand champion, La Fouine, un rappeur internationalement connu. Et puis, en même temps, qui concentre tous les défis du moment ; dont le dernier qui est le départ au djihad de 67 jeunes. C'est un record européen, proportionnellement à la population. Trappes, c’est 32 000 habitants, tout près de Versailles. Et 67 jeunes gens qui sont partis comme ça mener le combat et dont beaucoup sont morts là-bas d’ailleurs. Ce sont deux facettes d’une même société. 

C’est un sujet politique également auquel vous avez voulu vous atteler ? 

A vrai dire, il n’y a rien de plus politique que de raconter l’histoire d’une cité et celle-ci était tellement emblématique ! C’est à la fois un aspect méconnu de notre histoire commune et en même temps avec des visages que nous connaissons mais dont on ne connaît pas les débuts. Pourquoi au fond une telle ville est capable de produire des succès aussi spectaculaires et des échecs aussi patents ?

Votre livre prend le contre-pied des préjugés que l’on peut avoir sur la banlieue et du fait que certains jeunes ont dit "Je ne suis pas Charlie". Vous racontez notamment une histoire : celle de Jérémy et de son ami Fredo. 

Cette histoire de Charlie est très emblématique. L’une des premières victimes de Charlie Hebdo était l’un des deux hommes chargés de la manutention de l’immeuble et Jérémy, celui qui va voir son collègue mourir dans ses bras, victime des frères Kouachi, est de Trappes. Il a connu la violence de la banlieue mais aussi la solidarité qui peut exister dans cette ville, il est donc l’un des premiers à être confronté aux frères Kouachi. Et quelques jours plus tard, celui qu’on verra sur les réseaux sociaux revendiquer l’attentat contre Charlie est aussi de Trappes. Comme si l'histoire se bouclait à ses deux bouts : à la fois victime et terroriste. C’est exactement cela cette banlieue : elle résume tous les défis qui s’offrent à nous. 

Vous écrivez dans votre livre "politique : ce mot interdit aux immigrés auxquels la gauche promet le droit de vote aux élections municipale depuis 20 ans". Les banlieues n'intéressent les politiques qu'en période d'élection ? 

Oui, c'est vrai. En même temps, il ne faut pas avoir une vision trop noire des politiques. Car après tout, les élus aussi se débattent pour essayer de sortir leur ville de la pauvreté. Trappes est une ville pauvre qui a été longtemps communiste, et qui est passée socialiste en 2001.

Le maire actuel Guy Malandain, qui est chevènementiste et ancien ingénieur urbaniste, a pris la ville sur la promesse de la construction d'une très grande mosquée à Trappes.

C'est tout le paradoxe de cette histoire. On voit un chevènementiste, laïc affirmé, qui construit une mosquée -et la revendication d'une mosquée n'était pas illégitime en soit- mais qui a au fond déstabilisé la ville. Et c'est là que l'on voit bien les défis d'aujourd'hui. De même que c'est une ville qui a bénéficié des politiques publiques. On ne peut pas dire qu'elle a été abandonnée. Elle a eu 340 millions d'euros consacrés à la rénovation urbaine -qui est assez réussie d'ailleurs. Et en même temps, on voit que toutes les difficultés de la ville perdurent.

Comment se passent les relations entre la population et la police à Trappes ? 

La relation avec les policiers est une relation, au fond, impossible. On le voit bien à Trappes. Les habitants se plaignent que les policiers ne sont pas suffisamment là. Qu'ils ne luttent pas notamment contre les dealers qu'ils voient dans leurs halls d'escalier. Et les jeunes se plaignent aussi d'être systématiquement contrôlés. Donc, il y a une espèce de relation impossible, de malentendu éternel.

Mais c'est aussi à Trappes qu'il y a eu des émeutes contre le commissariat. Des émeutes extrêmement violentes en 2013, à la suite du contrôle d'une femme qui portait un niqab. Et au fond, beaucoup de sociologues pensent que ces émeutes sont aussi les premières émeutes communautaires. 

Donc, on ne peut pas avoir une vision ni angélique, ni catastrophique. À vrai dire, cette relation avec la police est très mauvaise.