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Travail domestique : le jour où on s'est mis à regarder ces chiffres qui font mal

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Le concept de genre dans les plis de notre quotidien, c'est une répartition des rôles dans la société, la famille, ou le couple, et par exemple le soin du linge qui incombe massivement aux femmes dans les couples hétérosexuels.
Le concept de genre dans les plis de notre quotidien, c'est une répartition des rôles dans la société, la famille, ou le couple, et par exemple le soin du linge qui incombe massivement aux femmes dans les couples hétérosexuels.
© Getty - Farhan Paan

Deux tiers du temps travaillé par les hommes est rémunéré. Chez les femmes c'est le contraire : elles passent deux tiers de leur temps travaillé à faire gratuitement ce qu'on appelle depuis 1970 du travail domestique. Retour sur l'histoire d'une notion et ce qu'elle révèle si on se dessille un peu.

Fallait-il que les hommes soient soudain confinés entre deux lessives, parfois du télétravail, et trois gâteaux au yaourt en cas d’enfants à la maison, pour qu’on voie circuler comme jamais l’expression “travail domestique”, soudain sortie du vocabulaire militant ? La crise sanitaire du Covid-19 et les mois d’enfermement à domicile qui en découlent ont en tout cas remis en lumière un enjeu qui passe encore souvent sous le radar, cinquante ans après avoir été mis à l’agenda par les féministes. Entre-temps, le contenu du travail domestique a continué à changer, notamment à mesure que des machines pouvaient prendre en charge une partie des tâches. Mais son existence n’a évidemment pas été remise en question, ni même, fondamentalement, la répartition des tâches dans le foyer.

Le lien avec l’épidémie de coronavirus ? Le temps passé à la maison, qui soudain rendait visible toute une série de tâches qui, ordinairement, s’effectuent à l'ombre de nos œillères collectives. Et, parfois aussi, leur nombre, qui a explosé à huis clos pour certains : car si le travail domestique a pu augmenter soudain avec le confinement, c’est parce que le “travail domestique” est celui qu’on ne sous-traite pas, qu’on ne monétise pas, et qui, longtemps, n’a pas eu de valeur sur le marché. Aussi crevant soit-il. Confinés, il a bien fallu cuisiner ses propres repas, et ce, trois fois par jour, sinon quatre avec le goûter pour ceux qui ont des enfants (ou qui goûtent). Quand on en avait, il a aussi fallu s’occuper soi-même de ses propres enfants, du lever au coucher, faire son ménage, entretenir sa maison, enchaîner les lessives (puis les plier et ranger le linge), et aussi trouver le moyen de faire des courses quand c’était parfois très compliqué.

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Lave-vaisselle et taxis pour le foot

Toutes ces tâches relèvent du “travail domestique” dès lors que vous les accomplissez pour vous et les vôtres. Toutefois, cette énumération n’est ni exhaustive ni identique selon que vous aurez par exemple un lave-vaisselle, ou pas, et évidemment des enfants dont s'occuper, ou non. Habituellement, le temps passé à les conduire à des activités compte aussi dans le travail domestique, mais ce temps a mécaniquement fondu avec le confinement. En revanche, toutes les autres tâches ont plutôt eu tendance à gonfler, soit parce que la présence 24 heures sur 24 de toute une maisonnée a engendré davantage de travail, soit parce que vous n’aurez plus pu déléguer tout un tas de contraintes matérielles à du personnel que vous auriez peut-être rémunéré pour cela habituellement.

Ainsi, les contours de votre travail domestique ne seront pas les mêmes si vous embauchez une femme de ménage ou pas, par exemple. On peut même aller plus loin et voir toute une série de métiers dans le domaine qu’on appelle aujourd’hui “service à la personne” comme une contrainte pénible pour certains, et une chance économique ou un horizon professionnel pour d’autres - sauf que le travailleur (et plus souvent la travailleuse), une fois rentré chez lui, aura à s’occuper de son propre linge après s’être fait payer à s’occuper du vôtre.

Dans les banques d'images, on découvre un nombre faramineux de photos de femmes aux poses lascives devant des machines à laver. Au quotidien, ça représente surtout plusieurs heures par jour de gratuit.
Dans les banques d'images, on découvre un nombre faramineux de photos de femmes aux poses lascives devant des machines à laver. Au quotidien, ça représente surtout plusieurs heures par jour de gratuit.
© Getty - Britt Erlanson

En termes de pratiques concrètes, le “travail domestique” recouvre fondamentalement des réalités variables. Ce qui sera un emploi pour l’agent d’entretien sera du “travail domestique” pour vous puisque vous ne serez pas payé pour le faire. Ainsi, pour les féministes matérialistes qui ont forgé le mot, et l’ont propulsé sur le devant de la scène dans les années 70, l’expression “travail domestique” fonctionne de pair avec la notion d’exploitation. C’est même pour tenter de réveiller, depuis le marxisme, et y compris dans les rangs mêmes des marxistes, qu’elles ont construit l’idée de “travail domestique”. Leur objectif était déjà il y a cinquante d’ans de mettre le doigt sur une réalité tellement ordinaire qu’elle était assourdie par le manque de mot pour la dire : l’inégale répartition de ce travail-là entre les hommes et les femmes. Sous la plume de Christine Delphy ou de Colette Guillaumin, on trouvait ainsi, il y a cinquante ans, l’idée que c’était parce que ce travail était gratuit qu’il était invisible. Et aussi, en substance, qu’il restait invisible parce qu’en fait, il consistait fondamentalement en l’appropriation matérielle de la force de travail des femmes par les hommes. Bientôt, la notion de “travail reproductif” allait compléter l’arsenal.

Le constat de ces pionnières est toujours largement vrai aujourd’hui : les femmes accomplissent toujours davantage de tâches domestiques que les hommes, en France en 2020. Des choses ont bougé, pourtant : les femmes en font moins, en valeur absolue. C’est massivement lié à leur entrée sur le monde du travail, mais aussi à l’équipement en électroménager et à l’explosion du secteur du service à la personne qui s’est accélérée durant le quinquennat de Nicolas Sarkozy, dopés par les chèques emplois-service et des défiscalisation. Mais, dans les couples hétérosexuels, elles en font toujours davantage au chronomètre, y compris lorsqu’elles travaillent : dans son “Repères” Masculin Féminin, qui remonte à 2004, la sociologue Michèle Ferrand notait que “la part des hommes dans le travail domestique passe de 21,8 % quand il a une conjointe inactive à 35,1 % quand elle est active professionnellement”. Reste 64,9% pour parvenir jusqu’à cent. Dans les chiffres de l'INSEE, on peut vérifier que le travail domestique gratuit représente deux tiers du temps de travail des femmes. Chez les hommes, c'est seulement un tiers, pour deux tiers de travail rémunéré - et reconnu, valorisé. Des chiffres qui font boule de neige si l'on élargit la focale aux chances professionnelles et à l'évolution dans l'entreprise.

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Tâches nobles et "tâches ingrates" : le grand partage

Surtout, le détail montre que ce sont plutôt les tâches les plus répétitives, les moins créatives, et celles qui reviennent le plus fréquemment, qui incombent aux femmes - “les tâches les plus ingrates” écrivaient, en 2015, Clara Champagne, Ariane Pailhé et Anne Solaz, qui signaient une enquête chiffrée pour l’INSEE. Par exemple, à l’intérieur de ce qu’on appelle, globalement “le travail domestique”, si on intègre le jardinage, le bricolage, voire le fait de jouer avec les enfants (et pas seulement les changer ou leur donner un shampoing quand ils détestent ça), la répartition est moins inégalitaire aujourd’hui entre les hommes et les femmes. Mais dès lors que le terme “travail domestique” n’inclurait plus que la cuisine, le ménage, les soins matériels aux enfants, les courses et le soin du linge, le volume pris en charge exclusivement par les femmes explose. Ces catégories impliquent bien sûr qu'on ait collectivement façonné, dans notre imaginaire domestique, l'idée qu'il existerait des tâches nobles et d'autres, "ingrates". Elles supposent aussi une éducation parfois plus souterraine et précoce qu'on ne l'imagine, à ce qu'il serait naturel d'attendre d'une petite fille et d'un petit garçon - comme par exemple, planter un clou ou réparer le frein d'un vélo.

Or il est peu probable qu’on répare un frein, qu'on monte un placard ou qu’on taille une haie aussi souvent qu’on étend une machine - à vue de nez, à peu près un jour sur deux, sans doute. Les autrices de l’étude relevaient par exemple une forme d’illusion, et pointaient que “les hommes se sont davantage impliqués dans l’éducation des enfants, tandis que leur contribution aux autres tâches domestiques est demeurée stable”. Pour cette enquête statistique comme pour d’autres, la question de la manière dont on mesure le travail domestique est ainsi cruciale, et permet d’éviter quelques faux-semblants. 

La méthodologie n’est ni cosmétique ni désincarnée en matière de travail domestique, puisque c’est ce que vous inclurez dedans qui vous donnera la répartition précise selon le genre. Ainsi, il n’existe pas une seule façon de comptabiliser le travail domestique, mais des acceptions plus ou moins resserrées, qui révèlent des écarts plus ou moins grands entre les hommes et les femmes. Vous pouvez retenir que plus on a une vision large du travail domestique, et plus les hommes sont impliqués. A l’inverse, plus on en a une vision resserrée autour de ces tâches les plus récurrentes et aussi les plus répétitives, et plus l’écart est fort. Selon le détail d’une enquête INSEE de 2010 particulièrement éclairante sur l’incidence de chaque façon de compter, le travail domestique incombe à 72% aux femmes dès lors que vous prenez une définition resserrée du travail domestique, contre 64% pour une définition intermédiaire, et 60% pour une définition extensive, qui inclurait toute une série d’activités à la frontière du loisir, et notamment le jardinage et le bricolage.

En matière de travail domestique, qui dit statistiques ne dit pas seulement méthodologie et gros chiffres. Mais aussi tout un travail pionnier pour étayer une démarche visant à sortir ces tâches de leur invisibilité séculaire. Depuis la machine statistique de l’Etat, quelques personnalités ont ainsi œuvré, de manière tout à fait décisive, pour qu’on mesure ces choses-là que Christine Delphy et des sociologues comme Nicole-Claude Mathieu ou Colette Guillaumin venaient de pointer du doigt. Delphy aussi est sociologue (au CNRS), mais elle restera plus théoricienne que chercheuse empirique, et pourra se faire quelques ennemis depuis sa posture radicale. Faire mesurer le travail domestique, et envisager ce qu’il recouvre matériellement, sera notamment le rôle de quelques statisticiennes, dont on peut citer Ann Chadeau et Annie Fouquet, qui signaient en 1981 un article qu’on peut retrouver en ligne et qui fait date :“Peut-on mesurer le travail domestique?” (publié d’abord dans la revue Economie et statistique).

A l’époque, on avait déjà regardé (du côté de l’INED notamment), comment se répartissait le temps des mères de famille ; et des sociologues entamaient justement une réflexion sur ce que pouvait représenter ces tâches ménagères dans la production en général. Mais à l’INSEE, l’année 1981 sera décisive : avant l’article d'Ann Chadeau et Annie Fouquet, un autre article important avait été publié quelques numéros plus tôt, dans la même revue, signé Hélène Rousse et Caroline Roy : Activités ménagères et cycles de vie (également en ligne). Quelques mois plus tard, Ann Chadeau et Annie Fouquet, qui, à l’INSEE, travaillaient dans une division “Concepts et définitions statistiques”, enfonceront le clou avec leur travail de définition inédit, qui permettra à la notion de cristalliser, et finalement de s'institutionnaliser.

A l’époque, en 1981, les deux statisticiennes écrivent bien que “la définition du travail domestique fait référence à une norme sociale actuelle”. C’est toujours vrai et c’est ce qui explique qu’il est très difficile (et souvent périlleux) de comparer entre plusieurs pays. Ou encore que, parce que cette norme sociale n'est pas non plus identique selon le milieu dans lequel vous évoluerez, tout un tas de tâches ne seront pas toujours considérées comme du travail susceptible d'être rémunéré. En France comme dans d’autres pays, on a toutefois cherché à mesurer ce que pourrait représenter le travail domestique dans le PIB s’il était comptabilisé. Réponse : 33%. Le chiffre est souvent remis en selle par celles et ceux qui défendent l’idée d’un revenu de base pour rétribuer cette activité et la faire sortir pour de bon de son obscurité. 

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